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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 18:26
 

 

 
 

 

 ÉVANGILE DE SAINT Jean 

 
Par Dom Raymond Carette,osb 
 
Novembre 2011


 

 

 

 

Évangile selon saint Jean

 

 

Introduction

 

Après avoir étudié les évangiles synoptiques, vous vous demandez ce qu’il reste pour le quatrième évangile. De même que nous avons constaté des différences d’un évangile à l’autre, de même nous en trouverons chez saint Jean et peut être davantage, même si le héros reste le même: Jésus. Car la conclusion de cet évangile, se termine ainsi: «Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait.» (Jn 21,25)

 

Ici je vous fais constater que les évangiles ne sont pas encore tous écrits. Je m’explique. l’Église reconnaît bien un canon des livres inspirés. Je l’admets aussi, Mais chaque fois que nous lisons ou entendons une page de l’évangile, c’est comme si elle reprenait vie de nouveau pour nous. Plus je lis et plus je m’approprie le message, plus aussi je comprends ce qui se trouve derrière les mots. En effet tout texte écrit et encore davantage quand il est inspiré, jouit d’un privilège: avoir des profondeurs ou des dimensions que l’auteur ne pouvait pas voir ou saisir quand il écrivait. Aussi voit-on continuellement des explications et des applications, c’est-à-dire des commentaires des passages des évangiles et de toute l’Écriture Sainte. Je pense ici à une pensée de saint Éphrem: On peut boire de l’eau d’une source mais on ne peut pas boire toute la source.

 

Au cours des siècles, il y eut bien des manières ou des méthode d’interpréter les Écritures. Cela servira l’introduction à l’évangile de saint Jean.

 

Les manières d’interpréter les Écritures ou les divers sens de l’Écriture.

   

Je ne veux pas vous donner des explications approfondies sur ce sujet mais quelques notions car vous rencontrerez dans vos lectures ou dans des notes en bas de pages d’un livre sur les saintes Écritures, des allusions sur ce sujet. Disons que c’est un sujet intéressant mais qu’il n’est pas toujours facile de s’en servir correctement. L’Esprit Saint en effet joue souvent des tours à qui veut s’enfermer dans des catégories trop rigides. N’oublions pas que la Parole reste toujours vivante : «Mes paroles sont esprit et vie» a dit Jésus.

 

Je pourrais aussi vous entretenir sur la théologie de l’inspiration comme introduction aux sens de l’Écriture. Mais ceci nous conduirait trop loin et mon but n’est pas de vous donner des cours académiques sur ces matières.

 

Il y a plusieurs manières de lire un texte biblique comme aussi tout texte poétique. Le premier se définirait ainsi : ce qui découle des mots mêmes de l’écrit. Quand nous pensons ou écrivons nous voulons normalement exprimer par des mots une pensée, une histoire, des sentiments personnels ou venant des autres. Je nommerais cela le sens des mots de la phrase. En Écriture Sainte on parle ici du sens littérale. Quand on lit que Jésus a accompli un miracle, il faut bien l’accepter comme il est rapporté.

 

Quand il fait un miracle, ne pas chercher en dessous toute sorte d’interprétation de notre imagination. Dieu est l’auteur de la Bible. Nous devons admettre cette réalité même si je n’ai pas voulu vous parler de la révélation et de l’inspiration.

 

Il existe aussi une autre manière de lire et que saint Paul utilise souvent quand il parle des figures. Il ne faut pas oublier que Paul a été étudiant tout jeune à Jérusalem et qu’il connaissait bien les livres de la Loi. C’est pourquoi il parle de figures, marques, images et le mot grec utilisé tupos qui veut dire figure d’où on a fait le mot français «typologie » ou sens figuré. Saint Paul écrit que les événements de l’Exode sont regardés par lui comme des figures des sacrements chrétiens comme le passage de la Mer Rouge est figure du baptême ; la manducation de la Pâque, une figure de l’eucharistie. Vous lirez le début du chapitre 10 de la première aux Corinthiens où saint Paul parle de figures.

 

Pour voir clair dans cette question de la typologie, il faut partir sur le bon pied. Elle se fonde sur le rapport des deux alliances qui implique à la fois continuité et changement de plan. Un même mystère divin est révélé dans l’une et l’autre alliance. Les horizons temporels qui conditionnaient l’expression dans la première alliance sont dépassés dans la seconde. Une même attitude de foi répond chez les juifs et chez les chrétiens. Pour nous, chrétiens, l’objet de la foi, ce qui est cru se manifeste de façon claire et se dépouille du vêtement provisoire qui le voilait jusque là.

 

Cette manière d’interpéter les Écritures peut servir beaucoup dans les relations judéo-chrétiennes. Prenons le cas de la royauté. Le roi d’Israël est la figure de Jésus Christ. La ville de Jérusalem, n’est-elle pas une figure de l’Église. C’est pourquoi dans l’Apocalypse, on rencontre une description de la nouvelle Jérusalem.

 

À partir de Jérusalem on peut arriver à trois dimensions. La Jérusalem terrestre qui est un lieu bien précis et qui a connu une histoire mouvementée à travers les siècles. Peu à peu Jérusalem devint l’image de l’Église laquelle est anticipation de la Jérusalem céleste. Ceci s’applique quand on lit des textes liturgiques par exemple dans la prière après la communion de la messe de la Dédicace : «Tu as voulu, Seigneur, que ton Église de la terre soit pour nous l’annonce de la Jérusalem céleste…» ou quand vous lirez des passages des Pères de l’Église, vous constaterez qu’ils jouent sur ces trois registres. Au moyen âge on était devenu maître dans ces jeux, si je puis utiliser ce mot. Ceci vous a peut-être surpris parfois. Je me souviens avoir lu une lettre de saint Bernard qui dit qu’un prêtre anglais parti en pèlerinage à Jérusalem, s’est arrêté à Clervaux. Il y est resté parce qu’il avait trouvé la vraie Jérusalem, le monastère. En lisant ces textes vous saurez que vous êtes en présence de maîtres en typologie et qui, admettons-le, forcent parfois la note.

 

On parle d’un autre sens : le sens allégorique quand des choses ou des événements de l’Ancien Testament figurent à la fois le mystère du Christ et de l’Église. Dans leur consommation dernière ou céleste du mystère on dira alors qu’il s’agit du sens anagogique.

   

Vous avez aussi entendu parler du sens spirituel parce que saint Paul utilise l’expression la lettre et l’esprit de l’Écriture. Mais attention encore ici car le sens spirituel revient au sens plénier. Dans l’utilisation des différents sens, il faut garder la mesure. Ne pas partir dans des raisonnements ou de petits indices pour élaborer une théorie, une compréhension des Écritures pas trop catholique.

 

J’aurais pu vous entretenir des sens de l’Écriture au début de la présentation des Évangiles car nous avons souvent rencontré chez Matthieu des paroles dans ce sens : «afin que soit accomplie l’Écriture.» Un exemple. Après la fuite en Égypte, Matthieu cite ce passage qui se rapporte au retour du peuple hébreux après le séjour en Égypte : «D’Égypte, j’ai appelé mon fils.» Ensuite il raconte le retour à Nazareth de Jésus avec ses parents : «Pour que s’accomplisse l’oracle des prophètes : Il sera appelé Nazoréen.» Pour justifier le ministère de Jean Baptiste avant celui de Jésus, l’auteur va chercher un autre passage. «C’est bien lui dont a parlé Isaïe le prophète : Voix de celui qui crie dans le désert. Préparez le chemin du Seigneur, rendrez droits ses sentiers.»

 

Ces manières de présenter et de parler des sens dans l’Écriture, on les trouve déjà dans l’Ancien Testament. Les livres de la Sagesse s’en servent.

 

J’ai voulu vous en dire un mot pour vous éveiller sur des réalités avec lesquelles nous sommes familiers mais qui peuvent susciter bien des questions ou n’éveillent plus rien en nous. Il existe une autre manière de lire l’Écriture qui est celle des fondamentalistes qui n’est pas exacte. C’est la manière d’interpréter de certaines sectes. Vous avez constaté que la liturgie se sert beaucoup des sens de l’Écriture. Ordinairement tout reste dans les limites de l’acceptable. Il est bon d’être éveillé sur ces questions pour une meilleure compréhension de la liturgie. 

 

 

 

Présentation de saint Jean

 

Qui est Jésus ?

 

Nous avons vu depuis trois ans que le héros des évangiles reste Jésus. Un évangile ne peut se classer comme une biographie mais une présentation d’épisodes que l’on peut appeler une relecture à la lumière de la résurrection. Plus que dans les synoptiques le Jésus de Jean se décrit qui il est. Vous avez déjà constaté combien souvent Jésus s’identifie par ces mots : «Je suis.» En 6, 20, quand les disciples ont peur sur le lac en furie, Jésus se manifeste et il leur dit : «C’est moi, n’ayez pas peur.» Deux autres fois Jésus emploie le verbe être sans qualificatif au chapitre 8, 24 et qui se rapproche du texte où Dieu dit son nom à Moïse : «Si vous ne croyez pas que moi, je suis, vous mourrez dans vos péchés.» Au même chapitre, au verset 58 : «Amen, amen, je vous le dis : avant qu’Abraham ait existé, moi, je suis.» Nous sommes familiers avec les expressions suivantes . «Je suis le pain de vie.» (6,35)

«Je suis descendu du ciel.» (6,38) «Je suis la lumière du monde.» (8,12 ; 9,5) «Je suis le bon pasteur.» (10,11) «Je suis le Fils de Dieu.» (10,36) «Je suis le chemin, la vérité et la vie.» (14,6) «Je

suis la vigne.» (15,5) «Je suis roi.» (18,37 ; 19 ;19) «Je suis la résurrection.» (11,25) «Je suis d’en-haut ; je ne suis pas de ce monde.» (8,23)

 

 

 

Jésus et son Père

 

 

Les relations entre Jésus et son Père reviennent constamment. Au lieu de vous rapporter une grande quantité de citations, je les classerai selon la manière dont Jésus appelle son Père.

 

 

Bien souvent il s’adresse à Dieu avec le vocable Père sans rien ajouter. Dans ce cas nous sommes en présence d’un vocatif. «Jésus, leva les yeux au ciel et pria ainsi : Père, l’heure est venue glorifie ton Fils.» (17,1) À la résurrection de Lazare, il s’exprime ainsi : «Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé.» (11,41) Cependant ce n’est pas Jean qui a retenu le cri de Jésus au moment de mourir mais Luc : «Père, entre tes mains je remets mon esprit.» (Lc 23,46)

 

Jean utilise encore le nom de Père avec l’article. Ce qui donne le Père. «Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés.» (15,9) «Le Père aime le Fils et a tout remis dans sa main,» (3,35) «Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père.» (13,28)

 

Dans Jean, on ne rencontre pas la désignation que l’on trouve chez Matthieu : «Notre Père… » (Mt 6,9) mais bien votre Père. Au matin de la résurrection, Marie reconnaît Jésus et elle ne veut pas le laisser partir. «Cesse de me tenir, je ne suis pas encore monté vers le Père. Va plutôt trouver mes frères pour leur dire que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.» (20,17)

 

À deux reprises, en s’adressant au Père, Jésus y ajoute un adjectif. «Père saint, garde mes disciples dans la fidélité à ton nom.»  (17,11) «Père juste, le monde ne t’a pas connu.»  (17,25)

 

Les Apôtres

 

Après les titres que Jésus se donne ou qu’il reçoit, quelle place occupent les apôtres et lequel revient le plus souvent ? À l’encontre des synoptiques, Jean ne donne aucune liste des douze. Il utilise des termes génériques comme les douze, les disciples. Vous ne serez pas surpris si je vous disais que Pierre occupe une place de choix. Cependant on constate que son frère André a suivi Jésus avant lui. Ensuite Philippe reçoit l’invitation à suivre Jésus. Ce dernier en invite un autres qui s’appelle Nathanael. Jean écrit plus souvent le nom disciple que celui d’apôtre. Il est invité aux noces de Cana avec ses disciples. Dans la rencontre avec la Samaritaine, les disciples s’étonnent parce que Jésus parle avec une femme de Samarie. Pour la multiplication des pains, on rencontre les trois disciples du début : Philippe, André et Simon-Pierre. Dans un passage parallèle avec Matthieu (16,16) Jésus s’adresse aux douze et non à trois seulement. Le couple Philippe et André revient en 12,20-22 quand des Grecs veulent voir Jésus sans doute parce qu’ils portent des noms grecs. Puis arrive la première mention de Judas, fils de Simon Iscariote. «C’est lui qui devait le livrer, lui, un des douze.» (6,67.71) Autre rencontre avec Judas en 12,4 : «Mais Judas l’Iscariote, l’un des disciples. Celui qui allait le livrer dit…» Une autre mention en 13,2 «Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait mis au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le livrer.» À ce repas, Jésus lave les pieds de ses disciples et Pierre refuse ce geste de son maître. La

première mention de Jean, voilée sous une périphrase arrive à la cène : «Un des disciples, celui que Jésus aimait.» (13,23) En six circonstances «le disciple que Jésus aimait» joue un rôle important. (13,23-26 ; 19, 25-27 ; 20, 2-10 ; 21,7 ; 21, 20-23 ; 21,24 ;) Le trait commun de la plupart de ces passages est qu’ils associent étroitement Simon-Pierre et cet autre disciple désigné d’un titre mystérieux.

 

 

Vous avez constaté que l’on ne dit pas un mot de Matthieu ou Lévi, ni des deux Jacques, ni de Thaddée, ni de Simon le zélote, ni de Barthélemie qui est peut-être Nathanaël. Peut-on parler d’un parti pris chez Jean ou un oubli de sa part ?

 

 

Le monde juif

 

Une note propre au quatrième évangéliste. Il parle beaucoup des Juifs en général mais peu des pharisiens comme Matthieu. Il se peut que ses lecteurs ne connaissaient pas le monde juif. On ne voit pas intervenir les scribes, les publicains, les zélotes, mais les grands prêtres.

 

Le cadre où Jésus prêche et fait des miracles reste bien le même que celui des trois autres évangélistes. Cependant Jésus se promène davantage entre la Judée et la Galilée. Plusieurs fois des mentions de fêtes comme je l’ai fait constaté en parlant des fêtes juives. Il semble qu’il participait à toutes les fêtes à Jérusalem.

 

Le ministère de Jésus se greffe sur celui de Jean Baptiste comme chez les trois autres évangélistes. Déjà au chapitre deuxième, Jésus monte à Jérusalem pour la fête des Juifs. (2,13 ss) Au chapitre quatrième, il quitte la Judée et s’en retourne en Galilée. Au chapitre suivant, une autre visite à Jérusalem énoncée en terme vague. «Après cela, il y eut une fête des Juifs et Jésus monta à Jérusalem. (5,1.14) Au chapitre sixième, nous pouvons le suivre encore en Galilée. «Après cela, Jésus s’en alla de l’autre côté de la mer de Galilée ou de Tibériade… Or la Pâque, la fête des Juifs, était proche.» (6,1-4) Selon cette petite mention, «la fête des Juifs» et la précision sur la mer de Galilée ou de Tibériade porte à penser qu’il s’adresse à des non Juifs. Avec le chapitre sept, une autre mention d’une fête. «Après cela (même formule vague) Jésus parcourait la Galilée ; il n’avait pas pouvoir de circuler en Judée parce que les Juifs cherchaient à le tuer.» (7, 1-3) Une autre fête se présente au chapitre 10, 22-23 : «Il y eut alors la fête de la Dédicace à Jérusalem. C’était l’hiver. Jésus allait et venait sous le portique de Salomon.» Vous vous souvenez que la fête de la Dédicace avait lieu au début de décembre. Or il fait froid à Jérusalem à ce moment. Une autre mention de la fête de Pâque. «Or la Pâque des juifs était proche et beaucoup de gens montèrent de la campagne à Jérusalem, avant la Pâque pour se purifier… ( 11,55 ss) Jean donne une autre date précise : «Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Bethanie où était Lazare que Jésus avait ressuscité d’entre les morts.» (12,1) La dernière cène est aussi mise en relation avec la fête de Pâque. «Avant la fête de Pâque, Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers son Père.» (13,1) La résurrection de Jésus est décrite non par rapport à une fête juive, mais avec un autre nom. «Le premier jour de la semaine.» Quelques lignes plus loin, la même mention : «Le soir, ce même jour, le premier de la semaine.» Avec ces deux mentions, l’auteur voulait-il montrer la fin du judaïsme pour le christianisme. Les fêtes juives sont finies.

 

En lisant saint Jean, vous constaterez que les discours de Jésus sont prononcés après la mention d’une fête juive. Cette constatation est intéressante car quelques fois le sujet des discours de Jésus est mis en relation avec la fête. On peut saisir aussi une progression à l’occasion des discours et discussions de Jésus avec les Juifs.

 

Comme les autres évangiles, Jean a des traits ou caractéristiques de style. Si Marc employait souvent «aussitôt», Luc «il advint», Jean répère souvent : «après cela.» Pour entrer dans le sujet d’une discussion, pour la soutenir et la faire repartir sur un autre sujet, on pose des questions à Jésus. Il y répond mais la pensée ne se développe pas toujours selon notre logique.

 

Chez les synoptiques, l’usage du nom «Juif» est rare. Dans le quatrième évangile, je vous l’ai fait remarquer, il revient constamment. Cela serait-il un indice que cet évangile ne s’adressait pas à des Juifs mais bien à des étrangers, des païens. Cependant dans les récits de la passion, les quatre évangiles se rejoignent et les mêmes noms reviennent. Jean ne parle plus des Juifs. Cette constatation serait-elle un indice pour montrer que le premier noyau de nos évangiles fut d’abord les récits de la passion et de la résurrection de Jésus. On constate le même phénomène dans les Actes où l’auteur tâche de montrer la foi par la mort et la résurrection de Jésus surtout quand le discours s’adresse à des Juifs. Si vous avez une édition du Nouveau Testament avec les passages parallèles, vous contaterez que pour la passion, les quatre narrations se suivent assez bien même si on constate des différences, ce qui est normal.

 

À l’encontre des synoptiques, Jean ne rapporte pas beaucoup de miracles accomplis par Jésus. Toutefois chacun est bien enchassé dans un enseignement, comme la guérison de l’aveugle né, la multiplication des pains, la réurrection de Lazare. Parfois l‘occasion n’est plus un miracle mais une rencontre comme celle de Nicodème ou celle de la Samaritaine.

 

Autres caractéristiques

 

Jean ne cite pas beaucoup l’Ancien Testament à l’encontre de saint Matthieu sauf dans le récit de la passion. Un autre indice que le noyau des quatre évangiles se tient bien là. Et la source serait bien d’un milieu juif.

 

Dans la lecture de saint Jean, vous remarquerez que deux verbes reviennent souvent : voir et entendre. Ces deux verbes conduisent à un autre verbe qui en découle : connaître. Autre note de cet écrit. Les foules sont moins abondantes que chez les synoptiques. Il y a foule quand Jean suit les synoptiques dans la récit de la multiplication des pains. (6, 5.22.24) On ne voit pas intervenir les démons. C’est pourquoi Jésus ne prononce aucun exorcisme. Pas de sommaire, c’est-à-dire un résumé de l’action de Jésus comme chez les synoptiques. Pas de parabole sauf quand Jésus s’identifie à la vigne, au bon pasteur. Quand il part sur un thème ou sur des mots, l’auteur les sert sur tous les tons. Voici comme exemple 5, 31-37 : le mot témoignage revient huit fois. «Si je me rendais témoi-gnage à moi-même, mon témoignage ne serait pas vrai ; il y quelqu’un d’autre qui me rend témoignage, et je sais que le témoignage qu’il me rend est vrai. Vous avez envoyé une délégation auprès de Jean, et il rendu témoignage à la vérité. Moi, je n’ai pas à recevoir le témoignage d’un homme… Mais j’ai pour moi un témoignage plus grand que celui de Jean : ce sont les œuvres que le Père m’a données à accomplir ; ces œuvres, je les fais, et elles témoignent que le Père m’a envoyé.» Cet évangile fut écrit pour conduire à la foi et comme conséquence le verbe croire revient souvent. Le vocabulaire de Jean est donc limité.

 

La manière de composer de Jean s’insère presque toujours dans un même schéma. Suite à un miracle, un enseignement en découle. Jean parle peu du Royaume des cieux qui est une expression venant de la religion juive pour éviter de nommer directement Dieu. Matthieu avait de grands discours ; Jean de même. On peut en compter six : celui avec Nicodème (3,1-21) ; avec la Samaritaine (4,1-42) ; après la guérision d’un infirme au Temple (5,19-47) ; sur l’origine de Jésus (8,12-59) ; et le plus long, le discours après la cène (13, 31-17,26). Au lieu du nom miracle, Jean se sert du mot signe. Jean ne parle pas beaucoup de la pratique des vertus. Il n’a pas une liste de béatitudes et ses interventions ne sont pas moralisatrices.

 

Je vous ai énuméré beaucoup de petits indices qui font que Jean est bien caractérisé comme chacun des trois autres évangélistes. Comme je vous l’ai rappelé, il ne faut pas oublier que les quatre évangiles présentent la personne de Jésus mais chacun à sa manière, selon ses destinataires, son but. Celui de Jean est bien d’amener à la foi. Puisse ces considérations sur les quatre évangiles fassent croître en vous la foi et vous «évangéliser» toujours plus profondément.

 



 
 
                                                           
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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 17:14

 

   

  L'Oraison dominicale

Juin 2011  

 

   Vous vous êtes demandés pourquoi j’ai retenu l’oraison dominicale comme sujet de nos entretiens. Cette idée m’est venue d’un passage de la règle de saint Benoît. Au chapitre 13 on lit en effet:«Il est entendu que les offices des laudes et des vêpres ne devront jamais se conclure sans que le supérieur dise, en dernier lieu, en entier, et au milieu de l’attention générale, l’oraison dominicale, à cause des épines de scandales qui ont coutume de se produire. Ainsi les frères, engagés par la promesse qu’ils font en cette oraison : «Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons» se purifient de ces sortes de fautes. Mais aux autres heures, il suffira de dire tout haut la dernière partie de cette oraison, en sorte que  tous répondent :«Mais délivre-nous du mal.» Il existe un grand nombre de passages de la règle où il est question de renoncer à sa volonté propre; ne pas faire sa volonté. Ce thème se rencontre dans le Notre Père.

 

   L’oraison dominicale se récite aux deux grandes heures de la journée : le matin et le soir. Cette prière est réservée au supérieur comme conclusion. Vous avez remarqué des points assez précis : en dernier lieu. Une autre spécification; en entier. Pourquoi ? Saint Augustin, dans le sermon 49, 8 note que des fidèles omettaient la partie sur le pardon des offenses pensant qu’ils n’y étaient pas obligés. «Au milieu de l’attention générale.» Cette phrase peut se rapprocher d’une autre recom-mandation de la règle aux vigiles du dimanche. «L’abbé lira la leçon de l’évangile, tandis que les moines se tiendront debout, avec respect et crainte.» (11, 9) La mention la plus importante concerne «les épines de scandale qui ont coutume de se produire.» Vous avez déjà constaté que dans les chapitres qu’on appelle sur la correction des fautes, comme aussi sur les conseils donnés à l’abbé sur les frères récalcitrants, il pouvait y avoir de petites frictions, des irritants dans la communauté. L’oraison dominicale comporte le par-don des offenses. Ce n’est pas toujours possible de demander pardon ouvertement à un autre à ce moment. Mais il reste possible de pardonner intérieurement. Ce pardon intérieur est le principal. Pourquoi ? Parce qu’il change le compor-tement par la suite. Quelqu’un peut bien dire qu’il pardonne, mais ce sera un pardon du bout des lèvres et non du cœur.

 

 

  Deux évangélistes rapportent une version du Notre Père. Le texte le plus utilisé, retenu par l’Église dans sa prière commune, se trouve au chapitre 6 de l’évangile selon saint Matthieu. L’autre version, celle de l’évangile selon saint Luc, est au chapitre 11, 2-4. Selon cet évangile, ce qui précède introduit bien la prière reçue du Seigneur. Voici le début du chapitre 11. «Un jour, quelque part, il (Jésus) était en prière. Quand il eut fini, un des ses disciples lui dit: «Seigneur, apprends-nous à prier comme Jean l’a appris à sesdisciples ». Il leur dit : « Quand vous priez, dites » : « Père, fais-toi reconnaître comme Dieu. Fais venir ton règne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour. Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes nous pardonnons à tous ceux qui ont du tort envers nous. Et ne nous expose pas à la tentation.» Les versets suivants donnent un enseignement sur la prière. Une première recom-mandation : l’insistance par la parabole de l’ami importun qui est propre à Luc. Puis une exhorta-tion: « Qui demande reçoit » qui se trouve aussi chez Matthieu (7, 7-11) mais ne suit pas le Notre Père.

 

  Comme nous retiendrons la présentation de l’oraison dominicale selon Matthieu, il est bon de voir le contexte. L’évangéliste présente dans le discours sur la Montagne, trois pratiques du judaïsme. Après l’aumône, 6, 1-4, vient la prière et enfin le jeûne. Sur ces trois sujets un thème est sous-jacent : ne pas être hypocrite. « Quand tu fais l’aumône, ne le fais pas claironner devant toi comme font les hypocrites dans les synagogues, dans la rue. » (6, 2) « Quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites qui aiment faire leur prière debout dans les synagoges et les carrefours afin d’être vu par les hommes. » (6,5) « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre comme font les hypocrites ; ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. » (6, 16)

 

  Vous constatez que Jésus demande une intério-risation des pratiques religieuses. Voici les mots qui conduisent au Notre Père. « Pour toi quand tu pries, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille la porte et adresse ta prière à ton Père dans le secret. Et ton Père qui voit dans le secret, te le rendra. » Ces paroles peuvent s’appliquer aux Juifs. La phrase suivante vise les païens. « Quand vous priez ne rabâchez pas comme les païens ; ils s’imaginent que c’est à force de paroles qu’ils se feront exaucer. Ne leur ressemblez donc pas car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous ne lui demandiez. » (6, 6-8) Au sujet de l’aumône et du jeûne, il n’est pas question des païens. Ceci manifeste que la prière est bien un fait universel. L’auteur constate que tous les hommes utilisent une forme de prière. Il reconnaît aussi une puissance plus grande qui peut aider l’homme. Pour préparer l’ouverture de la prière, Matthieu rapporte trois fois le nom de Père : deux fois avec l’adjetif possessif de la deuxière personne au singulier : ton Père et une fois avec ce même adjectif au pluriel : votre Père. La composition du texte est répétée. «Pour toi qui fais l’aumone dans le secret, ton Père qui voit dans le secret, te le rendra. » De même pour la prière : « Ton Père qui voit dans le secret, te le rendra. » Pour le jeûne encore deux fois la mention du Père. « Pour ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais seulement à ton Père qui est là dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. De même pour la prière : « Ton Père qui voit dans le secret, te le rendra. »

 

  Vous constatez que le même patron sert pour les trois pratiques : Ne pas faire ostentation pour attirer l’attention sur soi. Peut-on dire alors que la religion en passant du judaïsme au christianisme perd toute pratique extérieure ? Je ne pense pas que l’on puisse affirmer cela catégoriquement. Dans la courte formule d’exhoration mise dans la bouche de Jésus, on ne peut rien affirmer que cette prière doit être secrète ou en communauté. À cause de l’adresse de la prière, à notre Père, qui est une formule vague. L’adjectif possessif «notre» implique-t-il Jésus lui-même ? Je ne le pense pas. Pourquoi ? À cause de la formule d’introduction : Priez ainsi : Notre Père. Si Jésus avait dit :«Prions ainsi» il aurait été juste de dire qu’il s’impliquait avec nous. Vous avez remarqué encore que dans les trois séries de bonnes œuvres, Jésus ne dit pas : mon Père. En conclusion de l’oraison dominicale, dans un développement sur le pardon, deux fois le nom de Père revient avec « votre » et non avec «notre» ou «mon».

 

 

  Autre argument en faveur du désir de Jésus que cette prière soit la nôtre. Le «nous» revient :  « Donne-nous; pardonne-nous… Ne nous expose pas à la tentation; délivre-nous du Tentateur. »

 

 

  Si le Seigneur propose ce titre de «notre Père» il veut que nous nous reconnaissions frères. Jésus ne peut pas dire avec nous notre Père de la même manière. En effet il est le Fils unique ayant même nature divine que son Père, tandis que nous, en di-sant «notre Père» nous signifions que nous sommes fils par adoption. La même manière de s’exprimer n’a pas la même valeur. Jésus ne nous a pas conseillé de prier en utilisant «mon Père». Un enfant adopté peut bien appeler son père adoptif «mon père» mais pas dans le même sens qu’un fils engendré. Saint Joseph a toujours été appelé le père de Jésus même s’il ne l’a pas engendré.

 

 

  Où Jésus place-t-il ce père? Dans les cieux pour distinguer le père céleste d’un père terrestre. Le terme père nous introduit dans la tendresse de Dieu; la mention des cieux y joint la distance d’un infini respect.

 

  La première partie (6, 9-10) comprend trois souhaits qui convergent dans le désir du Règne de Dieu. L’ensemble est enca-dré par les mots «cieux» et «ciel». La fin du v. 10 mentionne aussi la terre et fait charnière avec la seconde partie, plus « terrestre » en ses demandes.

 

 

  Mon intention n’est pas de vous donner un commentaire savant ou élaboré sur la prière du Seigneur, mais bien des réflexions. Il existe en effet un nombre incalculable de commentaires. Les Pères de l’Église s’en sont servis pour introduire à la prière. Je pense que c’est la meilleure approche.

 

 

  En disant: «Que ton règne vienne» nous formulons un souhait à Dieu le Père. La venue de Dieu domine la prière de l’Église au temps de l’avent. Les Juifs attendaient le règne de Dieu au temps de Jésus mais un règne matériel qui aurait fait acquérir l’indépendance politique, une sorte de théocratie. Ici je vous fais constater qu’il doit exister une séparation entre le civil et le reli-gieux. Cependant l’un ne doit pas impiéter sur l’autre mais se respecter. La religion ne doit pas tout contrôler comme on le constate dans un état musulman. Alors pas de liberté religieuse. Ce conflit entre deux règnes n’est pas d’hier. Il existe depuis longtemps. Aujourd’hui on persécute les chrétiens – christophobie – de peur de voir ce pouvoir faire concurrence au civil. Jésus a bien dit à Pilate: «Mon règne n’est pas de ce monde.» (Jn 18, 36) Je pense à la Chine qui ne refuse pas le christianisme mais à condition qu’il soit soumis à l’état. Combien de fois cela n’est-il pas arrivé depuis la naissance de Jésus ? C’est la peur d’Hérode quand il apprend la naissance du roi des Juifs : Jésus a ainsi son origine dans cette rivalité de deux royaumes. Vous connaissez sans doute ce passage de l’Épitre à Diognète. «Les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas des villes qui leur soient propres. Ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier … ils se conforment aux usages locaux pour la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur répubique spirituelle … En un mot : ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde.» Le règne de notre Père que nous souhaitons et attendons se passe intérieurement et non extérieurement même s’il peut paraître parfois, ce qui est normal. Car le fils d’un Père qui est aux cieux doit être un bon citoyen sur la plan civil, respectueux des lois. Quand Jésus dit à plusieurs reprises : ton Père qui voit dans le secret, il propose bien clairement que son règne se passe dans les cœurs, dans la vie intérieure. Un règne qui ne bouscule pas la manière de vivre, un compétiteur mais au contraire, les sujets de ce règne ont le devoir de devenir les meilleurs citoyens de la citée terrestre.

 

 

  Par la formule : «Notre Père qui est aux cieux,» on ne peut localiser Dieu. Dieu est partout. Ce père est céleste et non terrestre ou ne se comporte pas à la manière d’un père terrestre mais d’un Père céleste. Vous avez souvent entendu la formule : le royaume des cieux. Chez les Juifs on n’utilisait pas le nom de Dieu en vain. Alors le royaume des cieux équivaut à royaume de Dieu. Ici si on traduit par dans les cieux ou céleste ne voudrait-on pas signifier : notre Père Dieu ou Dieu notre Père. On demande la sanctification du nom : «Que ton nom soit sanctifié.» On est en présence d’un impératif. Le nom signifie la personne. La sainteté dans le sens premier du mot signifie ce qui est séparé, ce qui est tout autre. Dieu est saint et on demande qu’il soit saint c’est-à-dire qu’il soit respecté dans ce qu’il est : le tout autre. Ne pas le mettre à notre niveau ou nous faire Dieu à sa place. La sainteté est une qualité de Dieu qui lui est propre. Notre sainteté n’est que participation à la sienne. Quand l’Église reconnaît saint un de ses mem-bres, elle reconnaît qu’il participe à la sainteté de Dieu, qu’il en jouit. Jésus est le saint par excellence. «Saint est son nom.» (Lc 1, 29) Tout cela sous l’action de l’Esprit Saint.                         

 

  Si nous appelons Dieu notre Père, nous devons reconnaître que nous sommes ses fils. À cause de cette filiation, nous sommes frères par grâce de Dieu. Déjà en participant à la nature humaine, nous pouvons nous appeler frère ce que l’on ne dit pas à un animal. On demande donc que le nom de Dieu soit sanctifié. Lui seul peut sanctifier son nom.

 

 

  Puis un autre souhait qui concerne Dieu, le Père. «Que ton règne vienne.» Vous connaissez tous la formule  latine : «Ad-veniat Regnum Tuum.» Quand j’ai écrit ces lignes sur le règne, je me suis rendu compte que cette notion du règne revenait souvent dans les psaumes : «Ton règne est un règne de tous les temps ; Dieu règne, exulte la terre.» etc…

 

 

  Un autre souhait se porte encore sur Dieu. «Que ta volonté soit faite.» Dès que l’on entend ce souhait, on pense tout de suite à cette même parole que Jésus a dite au moment de sa passion:«Que ta volonté soit faite et non la mienne.» (Mt 26, 42) Ou: «Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé.» (Jn 6, 38 cité dans RB 5, 13) À plusieurs reprises des personnes m’ont déjà interrogé comment faire la volonté de Dieu. Cette demande de l’oraison dominicale si elle est prise au sérieux devient une exigence. De quelle manière ? Ou bien que veut dire faire la volonté de Dieu ou d’un autre si ce n’est lui obéir. Comment alors peut-on obéir à Dieu car il ne vient pas nous dire concrètement quoi faire. Si nous devons obéir à Dieu, il convient de se demander la manière. La première manière d’accomplir la volonté divine consiste à respecter la condition humaine dans laquelle il a voulu que nous soyons avec des limitations ou la condition de créature. Ce qui revient à dire : respecter la loi naturelle comme ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir. Se nourrir et boire sainement ; ne pas abuser de sa santé, de ses capacités. Si on les exploite qu’elles ne servent pas à dominer les autres mais pour qu’elles servent au bien de tous. Si par nature je vous dis que nous marchons sur deux jambes, vous me direz que c’est nomal. Oui, parce que cette constatation est évidente. D’autres points sont moins évidents où on peut briser sa condition humaine en n’en respectant pas les limites. Celui qui mange trop devient malade. Vous connaissez cet adage : «La fourchette tue plus de monde que l’épée.» Par contre, que d’enfants meurent de faim parce qu’ils n’ont pas le nécessaire.

 

 

  Comme Dieu nous a créé être social. Nous accomplissons sa volonté en nous pliant à des lois qui permettent de vivre ensemble. Il ne faut pas touver les moyens de passer à côté en fraudant sur des revenus imposables ; en ne respectant pas le code de la route sur la vitesse; en travaillant moins puis en exigeant un salaire ne correspondant pas au temps consacré au travail.

 

 

  Même si l’un se dit rebelle et qu’il ne veut pas obéir à Dieu, il doit arriver un moment où il doit plier comme devant la maladie et la mort. Il ne faut pas s’imaginer que Dieu au début de chaque année va nous envoyer une liste de ce qu’il faut faire pour accomplir sa volonté. Accepter tout dans la foi comme signe de la volonté de Dieu, comme la perte d’un parent, d’un ami, d’un emploi, de la maladie, du vieillissement.

 

 

  Cette demande se termine ainsi : «Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.» Elle peut se rapporter seulement à la volonté de Dieu comme aux trois souhaits. La prière commençait avec la mention du Père qui est aux cieux et elle forme un tout avec une deuxième mention du ciel. En créant l’homme et l’univers, Dieu faisait sa volonté. En lui souhaitant que tout se fasse sur terre comme au ciel, nous nous plaçons sur un plan non pas spatial mais qualitatif.

 

 

  Le mercredi de la 5ième semaine du temps ordinaire, nous avons eu aux vigiles comme seconde lecture ce passage du traité de saint Iréné contre les hérésies. «En ceci Dieu diffère de l’homme : Dieu fait, tandis que l’homme est fait. Celui qui fait est toujours le même, tandis que ce qui est fait reçoit obligatoirement un commencement, un état intermédiaire et une maturié. Dieu donne ses bienfaits, tandis que l’homme les reçoit. »

 

 

  Les quatre demandes qui nous concernent se fondent sur 4 verbes: donne-nous; pardonne-nous; ne nous soumets pas; délivre-nous. Trois demandes sont positives et une négative.

 

 

  «Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.» À la suite de l’oraison dominicale, dans le sermon sur la montagne, Jésus aborde encore un sujet identique mais sous un autre aspect que la TOB met sous ce titre : Les soucis. «C’est pourquoi je vous dis : ne vous faites pas tant de soucis pour votre vie, au sujet de la nourriture… La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture… Ne vous faites donc pas tant de souci, ne dites pas : Qu’allons-nous manger ? ou bien qu’allons-nous boire ? … tout cela les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord son Royaume et sa justice et tout cela vous sera donné par dessus le marché… Ne vous faites pas tant de souci pour demain; demain se souciera de lui-même; à chaque jour suffit sa peine.» (Mt 6, 25 … 32)

 

 

  J’ai tenu à vous citer ces lignes à cause de la difficulté que l’on rencontre dans la traduction de cette demande. Voici quel-ques traductions. La TOB : «Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin.» La BJ : «Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien.» En FC : «Donne-nous aujourd’hui le pain nécessaire.» NAB : «Give us today our daily bread.» Vulgate : «Panem nostrum supersubstantialem da nobis hodie.» Comme vous ne savez pas le grec, je vous donne une traduction mot à mot : «Le pain de nous de ce jour-ci, donne-nous aujourd’hui.» L’adjectif grec précisant quel pain demander reste énigmatique. Faut-il demander un pain suffisant, par pain entendant la nourriture. En le donnant pour aujourd’hui faut-il voir une allusion à la manne donnée au jour le jour et selon les besoins de chacun (Ex 16, 19-21). Cette allusion rejoint le passage que j’ai cité au sujet des soucis après le Notre Père. Ce serait un appel non à la passivité, mais à hierarchiser les soucis quotidiens. Au delà du pain matériel, le croyant passera aisément à des besoins plus profonds. C’est pourquoi la tradition chrétienne voit ici une demande du pain de la Parole ou de l’Eucharistie. Ceci m’a incité à aller voir dans saint Jean le discours sur le pain de vie au chapitre 6. Voici quelques phrases qui sont dans la même veine. «Jésus leur répondit : Amen, amen, je vous le dis : ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel. Le pain de Dieu, c’est celui que descend du ciel et qui donne la vie au monde. Ils lui dirent alors : «Seigneur, donne-nous le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif.» (32-35) La rencontre de Jésus avec la Samaritaine s’insère aussi dans le même schéma : «Donne-la moi à boire cette eau que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. (Jn 4, 15)

 

 

  «Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé» Le même adverbe revient selon cette phrase vue plus haut : sur la terre comme au ciel. Un passage est bien connu sur le pardon. «Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? Jésus répondit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.» Puis suit la parabole du débiteur impi-toyable. Voici la conlusion : «Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cettte dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? … C’est ainsi que mon Père du ciel vous trai-tera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout cœur...» (Mt 18, 21-35) «Pardonnez-vous les uns aux autres comme Dieu vous a pardonné dans le Christ.» (Ep 4, 32) Pardonner ne signifie pas nécessairement oublier. Quand nous sommes enfants, nous avons pu faire un mauvais coup. Nous nous en souvenons. Mais comme Dieu, nos parents ont pardonné et oublié.

 

 

  Après l’oraison dominicale, l’auteur a cru bon ajouter un développement sur le pardon. «Car si vous pardonnez aux hom-mes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, à vous non plus votre Père ne pardonnera pas vos fautes.» (Mt 6, 14-15) Dans saint Luc, une courte phrase :«Pardonnez et vous serez pardonnés.» (6, 37)

 

 

 La troisième demande est négative : «Ne nous soumets pas à la tentation.» La tentation se comprend dans la vie courante par une attirance des choses défendues. En lisant cette formulation «ne nous soumets pas à la tentation» on serait porté à dire que c’est Dieu qui nous tenterait. Cette interprétation n’est pas acceptable. Tentation en effet a deux sens dans le Nouveau Testament. 1- Dieu permet que l’homme passe par l’épreuve : c’est là que se découvre ce qui est au fond du cœur de chacun. En ce sens on peut dire que «Dieu tente l’homme.» 2 – Au sens habituel du mot, si l’homme est tenté de renier Dieu, il ne l’est pas par Dieu, mais à cause de sa faiblesse ou du démon;  uni au Christ qui a vaincu Satan, le chrétien ne succombe pas. Encore ici nous sommes en présence d’une difficulté de traduction d’une expression influencée par le langage sémitisant. Fais que nous n’entrions pas en tentation. On peut demander à Dieu de nous éviter une épreuve à laquelle notre foi ne survivrait pas. Ou bien nous prions Dieu de ne pas nous laisser entrer dans le jeu de la tentation quand l’épreuve viendra. Tentation de nous décourager devant un effort, une difficulté, de ne pas nous fier sur Dieu mais sur nous-mêmes. Avant sa passion Jésus demanda à ses disciples à Gethsémani de prier pour ne pas entrer en tentation. (Mt 26, 41) Tentation de ne plus croire en lui car la tentation était de voir s’écrouler leur rêve d’un reigne terrestre de Jésus en le voyant mourir. Voici un passage de saint Paul : «Aucune tentation ne vous est survenue qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos forces. Avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter.» (I Co 10, 13) Au désert Jésus a été tenté. «Alors Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le démon. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.» (Mt 4, 1-11) On constate ici qui est le tentateur. Il existe deux moyens de ne pas entrer en tentation : la prière et la vigilance. «Heureux celui qui veille.» (Ap 16, 15)

 

 

  La dernière demande : «Mais délivre-nous du mal.» Constatons que c’est toujours le «nous» et non le moi puisque cette prière concerne toute l’Église et aussi tous les hommes. Le mal ici n’est pas une abstraction mais il désigne une personne, Satan, le Mauvais, le diable, c’est–à-dire celui qui se jette en travers du dessein de Dieu et de son œuvre de salut accomplie dans le Christ. Dans l’évangile selon saint Marc, Pierre affirme que Jésus est le Messie. Puis Jésus annonce sa passion et sa mort. Alors «Pierre le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches. Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes.» Pierre est comparé à Satan parce que le mot satan veut dire celui qui pousse les hommes à se soustraire à la volonté de Dieu. Pierre est tentateur parce qu’il s’oppose à Jésus et à sa mission. Il a des pensées des hommes et non de Dieu. Être délivré du Malin ne signifie pas que de notre côté nous ne pouvons plus faire le mal. Jésus a prié pour cela. «Je ne te prie pas de les retirer du monde mais de les garder du Mauvais.»  (Jn 17, 15) Vous lirez le récit de la tentation dans la Genèse au chapitre 3, où on voit Satan qui détourne l’homme du plan de Dieu.            

 

  A la suite de l’oraison dominicale dans la célébration de l’Eucharistie, le célébrant continue ainsi : «Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps ; par ta miséricorde, libère-nous du péché, rassure-nous devant les épreuves en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets et l’avènement de Jésus le Christ notre Seigneur.» Que peut signifier le mal ? La maladie, la souffrance, le malheur, l’épreuve, ce qui cause de la peine, ce qui est mauvais, nuisible, le péché, ce qui fait du tort. Je vous laisse le soin de choisir.

 

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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 01:07
 

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 ÉVANGILE DE SAINT-LUC 

 
Par
 Dom Raymond Carette osb 

Novembre 2010

 


 

 

L'Évangile selon saint Luc 

 

    Comme introduction à l’évangile de saint Matthieu, je vous ai donné des jalons sur la naissance des évangiles et la question synoptique. Comme introduction à saint Marc, un bref aperçu des institutions juives au temps de Jésus. Pour aider la compréhension de l’un ou l’autre des évangiles la question du monde où ils ont été écrits, garde un intérêt pour expliquer des passages.

         

L’empire romain

 

 

    Il ne faut pas mettre de côté les aspects sociaux et politiques de ce temps et ceci dans le but de mieux comprendre et saisir des faits rapportés dans les évangiles, les Actes des Apôtres et les lettres de saint Paul. Mais il ne faut pas penser que le message de Jésus va toucher l’empire romain de son temps. Jésus a vécu ignoré en Galilée et en Judée lesquelles faisaient partie du vaste empire romain comme deux petites provinces. Ce n’est que dans un sens très large que la manière de vivre de Jésus a subi l’influence de l’empire romain. La vie de Jésus et les débuts de la diffusion du message chrétien s’insèrent donc dans l’empire romain qui, en ce temps, était à son apogée.

 

    Vous savez que les Romains s’étaient imposés progressivement dans l’ensemble du bassin méditerranéen. C’est pourquoi à un moment de leur expansion, ils appelaient la Méditerranée «mare nostrum,» notre océan parce qu’ils étaient répandus tout au tour. Cet empire toutefois débordait largement les côtes de la mer pour comprendre la presqu’île ibérique, la Gaulle, l’Angleterre, une partie de l’Allemagne, la Grèce, ce qu’on appelle les Balkans, l’Asie Mineure, la Cappadoce, l’Égypte et le nord de l’Afrique jusqu’à Gibraltar. La Judée fut conquise en 63 avant Jésus Christ par Pompée qui entrait à Jérusalem au moment où César s’apprêtait à vaincre les résistances des Gaulois. Les Romains étaient donc présents dans le pays de Jésus au moment de sa naissance. «En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinus était gouverneur de Syrie. Et chacun allait se faire inscrire dans sa ville d’origine» (Lc 2, 1-3). «L’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode, prince de Galilée, son frère Philippe, prince du pays d’Iturée et de Traconitide, Lysias, prince d’Abilène, les grands prêtres étant Anne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, fils de Zacharie» (Lc 3,1-2). C’est Ponce Pilate, le gouverneur du temps, comme on vient de le voir, qui condamnera Jésus à mort au civil. En Palestine l’occupation romaine provoque une révolte armée. Elle aboutit à la destruction du Temple en l’an 70.

 

    Grâce à ses grandes conquêtes, Rome faisait alors régner dans le monde connu, la «pax romana» la paix romaine. Cette stabilité politique créait des conditions favorables au développement économique et culturel. Pour exercer son pouvoir sur tout cet empire, relevons deux réalités bien concrètes que l’on retrouve dans d’autres situations historiques : la création de voies de communication et une armée bien formée et mobile. Napoléon fera de même en France et plus près

de nous, Hitler. Sur ces voies romaines, les missionnaires de la Bonne Nouvelle circuleront. Les missionnaires voyageront aussi sur mer car il n’y aura pas de danger de piraterie. On évalue qu’à Rome il y avait environ près d’un million d’habitants et Alexandrie en Égypte avait presque le même nombre d’habitants. Vous pouvez vous imaginer ce que devait être l’approvisionnement de ces villes en nourriture. J’ai lu dans une revue que les Romains allaient même chercher du charbon en Angleterre. On sait aussi qu’à Rome, le tiers au moins des habitants étaient des esclaves qui venaient d’un peu partout, résultat des conquêtes. À cause de la paix et de la prospérité, les romains construisaient de grands édifices. Le temple de Jérusalem connu de Jésus fut construit sous Hérode le Grand qui ne se limita pas à cette seule construction. «Comme Jésus sortait du Temple, un de ses disciples lui dit : «Maître, regarde : quelles belles pierres, quelles belles constructions! » Mais Jésus lui dit : «Tu vois ces grandes constructions? Il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit»

(Mc 13.1). Il ne faut pas oublier que les lois romaines prévalaient partout.

 

    Les Romains ont bien fait la conquête de la Grèce mais la Grèce a aussi fait la conquête de l’empire romain par sa langue et sa culture. Comment expliquer ce phénomène ? Les Grecs ont toujours été de grands navigateurs. Ils avaient des comptoirs un peu partout sur toutes les côtes de la Méditerranée. Alexandrie était la grande ville grecque avec son port, son phare, sa bibliothèque. C’est pourquoi la langue grecque était répandue et servait de langue commune (koinè) même

à Rome et cela pendant quelques siècles. Notre «Kyrie eléison» et aussi le vendredi saint lors de la vénération de la croix : «Hagios, o Theos. Hagios, Ischyros. Hagios, Athanatos, eleison imas» en sont un reste puisque la liturgie à Rome se célébrait en grec. À la Renaissance, nous verrons des villes comme Gêne et Venise jouer le rôle des Grecs dans le commerce en

Méditerranée. Si vous circulez encore aujourd’hui dans les pays conquis par les Romains, vous rencontrerez des ruines de leurs constructions mais qui n’ont jamais atteint la finesse et la beauté de l’art grec. Les Grecs en effet construisaient leurs temples et édifices publics en marbre. Les romains aussi mais la structure était en briques et le tout recouvert de marbre.

J’ai visité bien des fois le Panthéon à Rome. L’intérieur n’a pas tellement changé mais à l’extérieur tout le marbre a disparu car on a dû le prendre à la Renaissance pour s’en servir pour des églises ou des maisons. J’ai marché aussi près de Rome sur les anciennes voies romaines en pierre creusées par les roues de fer des chars ou sur le Forum. Les restes des maisons qui furent englouties par l’éruption du Vésuve, dans la ville de Pompéi, sont en brique.

 

    Mais plus important que les monuments, au temps de Jésus circulaient dans l’empire des courants religieux  venant de qu’on appelait l’Asie Mineure. Les soldats de l’armée romaine servaient de véhicule à ces cultes à mystère, mythes et légendes. Le christianisme venant de cette région passera pour une de ces religions à mystère comme le culte de Mythra. Le christianisme au début fut confondu avec un culte oriental. Souvent des soldats de l’armée romaine se convertirent à la foi chrétienne comme saint Sébastien. Le judaïsme s’opposait farouchement à toute représentation de Dieu et à tout culte rendu aux idoles ou aux hommes. Ici vous pouvez comprendre le piège tendu à Jésus sur l’impôt à payer à César représenté sur la pièce d’un denier car César était déifié. Dans les cultes à mystère, on constate des petits groupes, des initiés qui font des rencontres secrètes la nuit. Dans les évangiles on voit autour de Jésus un groupe d’initiés, de disciples qui vont souvent la nuit au Mont des Oliviers. Au moment où Marc écrivait son récit, la communauté chrétienne vivait des moments difficiles. La persécution religieuse était déjà commencée car Pierre et Paul avaient déjà subi le martyre à Rome entre 64 et 70. C’est dans ce monde grouillant de courants religieux que va se répandre le message de Jésus dans tout l'empire romain, grâce à la langue grecque. 

 

  

Évangile de saint Luc

 

    Après avoir caractérisé les évangélistes saint Matthieu et saint Marc, vous vous demandez s’il restera de la matière pour le troisième évangéliste. Vous me direz que si on a conservé cet évangile, il devait avoir une manière propre d’exprimer le message de Jésus. Tel est bien le résultat d’une lecture en parallèle avec les deux autres synoptiques. Matériellement l’évangile de saint Luc est presque deux fois plus long que celui de saint Marc. Autre constatation d’ordre générale. Cet évangile est le seul issu d’un milieu non juif. De plus il s’adresse à des fidèles venant de la gentilité, c’est-à dire des païens. On attribue au même auteur la paternité des Actes des Apôtres. On lit en effet au début des Actes : « Mon cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le commencement jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel » (1,1). Tenant compte de cela, on peut affirmer que cet auteur peut être considéré

comme celui dont on conserve le plus grand nombre de pages après saint Paul.

 

    Dès l’ouverture de son premier récit, Luc fait appel à la tradition : «… des événements tels que nous les ont transmis ceux qui, dès le début, furent les témoins oculaires… C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé soigneusement de tout depuis les origines d’en écrire pour toi, cher Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus» (1,2). Un travail soigné et consciencieux à l’intention de Théophile.

 

 

    Si nous n’avions pas eu un homme curieux en Luc nous aurions perdu bien des récits qui nous touchent encore aujourd’hui. Sans vouloir énumérer tous les passages qui lui sont propres, je vous rappelle qu’il est le seul à parler de la naissance de Jean Baptiste, de celle de Jésus. Les trois cantiques : celui de Zacharie, de Marie et de Syméon. La résurrection d’un jeune homme, fils d’une veuve à Naïm. Jésus et la pécheresse; la parabole du bon Samaritain; la visite de Jésus chez Marthe et Marie; la guérison d’une femme infirme un jour de sabbat; la parabole de la brebis perdue; celle de la pièce de monnaie retrouvée et celle du fils retrouvé; la parabole du riche et de Lazare; la guérison de 10 lépreux; la rencontre avec Zachée; l’apparition aux disciples d’Emmaüs. Il reste d’autres passages moins longs propres à Luc. Je ne vous ai rappelé que les mieux connus et ceux qui nous touchent davantage.

 

    Ce choix de faits que l’on ne trouve pas chez les deux autres synoptiques peut s’expliquer par ce que l’on trouve dans le prologue de son oeuvre que j’ai cité. Il n’a pas vu ni n’a été disciple de Jésus ou proches d’eux mais il a su s’informer.  C’est pourquoi il a pu raconter non ce qui l’avait touché ou frappé mais ce que d’autres lui ont rapporté. Il a rassemblé ces documents ou récits. Constatant sans doute que sa matière était mince il est allé puiser ailleurs. Où ? Dans un livret qui circulait déjà et qu’on attribuait à Marc. Ce n’est qu’une théorie et elle vaut ce que valent toutes les théories dans ce domaine très complexe de la composition et transmission des évangiles.

 

    Avant d’aller plus loin il serait bon de se poser quelques questions au sujet de cet auteur à qui on attribue un évangile selon saint Luc. Il n’est pas juif mais un converti venant du paganisme. Il a sans doute composé son récit directement en grec. Son évangile s’adresse à des chrétiens venus du monde païen. Il manifeste donc une sensibilité plus grande en ne rapportant pas des événements trop crûment. Les grecs en effet, dit-on, étaient plus raffinés. Il ne présente donc pas le message évangélique sous un éclairage trop sémite. Nous avons vu qu’il voulait faire oeuvre historique, non toutefois comme nous le concevons de nos jours. Il situe l’histoire du salut par rapport à l’histoire profane; il rapporte le recensement

sous l’empereur Auguste (2,1) lorsque Quirinus était gouverneur de Syrie. Il présente le commencement du

ministère de Jésus «l’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode, prince de Galilée …» (3, 1-2).

 

    Comme il s’adresse à des lecteurs ignorant la topographie palestinienne, il donne des indications géographiques nécessaires à l’intelligence du récit. Il rapporte que Nazareth et Capharnaüm sont des villes de Galilée (1,26; 4,31) et Arimathie, une ville des Juifs (23,51); que la mer de Galilée est en réalité le modeste lac de Génésareth (5,1; 8,23). Nous sentons bien qu’il ne fut pas enraciné dans le terroir juif comme Matthieu. Il confond Judée et Galilée.

 

    Les recherches de Luc ont permis d’avoir presque les deux cinquième de son évangile qui ne se trouvent ni chez Matthieu ni chez Marc. C’est Luc qui a le plus de versets propres. Environ 500, alors que Mc en a seulement 53 et Matthieu 330.

 

    À cause de sa sensibilité ou celle de ses lecteurs ou ce qui n’aurait pas intéressé ceux venant du paganisme, Luc passe par dessus des discussions sur les traditions pharisaïques (Mc 7, 1-23 ou Mt 23, 1-36). Il ne rapporte pas des récits qui auraient suscité de l’étonnement, tels les pages sur la démarche des parents de Jésus (Mc 3, 20-23); de la Cananéenne  (Mc 7, 24-30); ou du figuier maudit (Mc 11, 12-14; 20-26).

 

Quelle doctrine peut-on tirer de cet évangile

 

    On a écrit qu’il était tout de grâce et de beauté. Le Messie qu’il présente n’est pas tant le maître qui enseigne avec une souveraine autorité et qui accomplit les Écritures, ni le Rabbi de Nazareth aux traits humains si accusés, mais le Seigneur qui séduit les âmes par sa noblesse, sa beauté et par la splendeur de son message divin.

 

    Avec beaucoup de délicatesse, Luc sait éliminer de ses sources ce qui paraît contraire à son dessein. Il omet ainsi les passages où Jésus est profondément affecté dans sa sensibilité humaine comme le frémissement de pitié qui saisit son coeur à la vue du lépreux (Lc 5,13 // Mc 1,41). Jésus n’éprouve pas de tristesse devant l’endurcissement des coeurs (Lc 6,10

// Mc 3,5). Les caresses aux enfants (Lc 9, 47-48 // Mc 9,36); Luc ne laisse pas paraître l’indignation de Jésus contre les apôtres (Lc 8,16 // Mc 10,14).

 

    Le récit de la Passion a été passé au peigne fin pour éviter tout l’aspect humiliant qu’on trouve en Mc. La scène de Gethsémani a été adoucie. Au lieu de tomber à terre, Jésus s’agenouille (22,41). Luc n’a pu se résoudre à écrire que Jésus a été conspué par les valets. Il passe encore sous silence la flagellation et le couronnement d’épines. Les insultes au pied de la croix ont été atténuées. Jésus ne meurt pas seul car on remarque la présence d’amis et de femmes qui se tiennent là (23,49). Il écarte tout ce qui pourrait porter ombrage aux bon renom de Jésus, telle la scène pénible où la parenté de Jésus déclare qu’il a perdu la tête. Cette délicatesse au sujet de Jésus rejaillit sur Jean Baptiste en évitant de décrire son vêtement fait de poil de chameau comme en Mc 1,6. Il ne raconte pas le meurtre de Jean Baptiste.

   

    Pourquoi l’évangélite procédet-t-il ainsi ? Je pense qu’il veut présenter la divinité de Jésus. Il ne veut pas la présenter à la manière d’un dieu du Panthéon grec, plein de défauts, de sentiments bas. Jésus est Dieu et homme. Sa divinité doit se refléter dans son humanité. Luc évite donc tout ce qui ferait de Jésus un homme Dieu trop prompt à montrer des faiblesses humaines. Je serais aussi porté à affirmer que le Jésus de Luc est le Seigneur ressuscité, plein de grâce et de force.

   

    Vous avez déjà constaté que la généalogie de Luc remonte à Adam et à Dieu alors que celle de Matthieu donne comme point de départ Abraham. «Livre des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham«. Pourquoi cette différence? Vous vous souvenez que j’ai insisté en étudiant le premier évangéliste sur la place importante du judaïsme car

Matthieu est le plus juif comme aussi le plus anti-juif. S’adressant à des non Juifs, Luc voulait-il montrer que Jésus était bien membre de la race humaine, c’est pourquoi il fait remonter son origine à Adam et à Dieu. Homme et Dieu en même temps.

 

    Nous avons vu plus haut que saint Luc rapportait bien des passages propres. En contre partie, il fait bien des omissions. Sur le plan littéraire, il supprime 1- tout ce qui paraît alourdir sans profit sa narration comme des circonstances de temps, de lieu, de nombre. 2- Tout ce qui est sans intérêt pour ses lecteurs ou risquerait de les choquer comme

la controverse sur la Tradition des Anciens; les vêtements de Jean Baptiste, le levain des pharisiens.

 

    On a vu que saint Marc ne ménageait pas les personnes. Au contraire, par délicatesse, saint Luc ne reproduit pas les reproches faits à Pierre. Ponce Pilate est traité moins sévèrement. Il atténue les scènes de violence. Pour respecter l’image de Jésus, saint Luc ne rapporte pas qu’il est affecté dans sa sensibilité. Marc rapporte la colère de Jésus, pas Luc. Au lieu de changer sa source, Luc préfère passer sous silence des traits trop rudes. On ne lit pas chez Luc la sentence sur les chiens et les pourceaux; sur les eunuques volontaires, sur les prostituées.

 

    L’évangile de Luc présente bien des mots pour exprimer la joie messianique. Joie, allégresse, se réjouir, tressaillir d’allégresse autant de mots qui révèlent des orientations du message de salut chez Luc. Alors que Matthieu est grave, souvent hiératique, et que Marc ne mentionne la joie qu’une seule fois, Luc insiste sur cette joie messianique qui fait irruption dans les récits de l’enfance. Au chapitre 15, il présente Dieu qui se réjouit pour un pécheur qui se convertit. La joie  messianique que Jésus répand dans le peuple fait surgir dans la communauté chrétienne la louange et la bénédiction. Luc aime le verbe «bénir» surtout dans les parties qui lui sont propres.

 

    Un autre thème revient dans les parties propres, celui du pardon. Dans les trois paraboles, celle du berger qui retrouve sa centième brebis égarée, de la femme qui retrouve sa drachme, du père qui retrouve son fils, Jésus veut nous faire comprendre le mystère d’amour de Dieu pour les pécheurs et la plénitude de sa joie pour un seul pécheur qui se convertit.

 

    Quand Luc aborde le renoncement, il semble anticiper ce que l’on trouvera dans la description de la communauté primitive de Jésusalem dans les Actes des Apôtres. La nécessité du renoncement pour qui veut suivre le Christ est une donnée de la tradition commune aux trois évangiles. Luc se plait pour sa part à accentuer davantage la nécessité et  l’ampleur du dépouillement libérateur. Les premiers disciples et le publicain Matthieu ont tout quitté à l’appel de Jésus

(5,11; 28). Il faut prendre sa croix chaque jour (9,23). Il faut renoncer à tous ses biens (14,33). C’est Luc qui donne la liste la plus complète des parents à «haïr», c’est-à-dire à ne pas préférer à l’amour du Seigneur. «Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple» (14,26). Le détachement des fidèles s’exprime par la pratique de l’aumône; l’ascèse individuelle devient un service de charité envers les membres les plus humbles de lacommunauté. Plus que Matthieu et Marc, Luc insiste sur l’attention

que le disciple doit porter à son frère nécessiteux. «Vendez vos biens et donnez l’aumône. Faites-vous des bourses qui ne vieillissent pas» (12, 33). Il faut inviter «pauvres, estropiés, boiteux, aveugles» car ceux-là ne sont pas en mesure de rendre l’invitation (14,13-14). Zachée est cité en modèle en donnant la moitié de ses biens aux pauvres (19, 8).

 

    On a rappellé souvent que Luc manifestait un faible pour le monde féminin. Sa manière de voir va à l’encontre du monde juif qui n’accordait aux femmes qu’une considération bien mesurée. Une femme élève la voix du milieu de la foule; elles chantent le Dieu Sauveur; l’une d’elle ose le toucher et elle est guérie; elles accompagnent Jésus dans ses déplacements.  

 

    Toute la dévotion mariale tire son origine de cet évangile. Marie est bénie entre toutes les femmes, proclamée bienheureuse à cause de sa foi. Élisabeth, la mère de Jean Baptiste; Anne la prophétesse qui se met à parler de Jésus à ceux qui attendent la délivrance de Jérusalem (2,36). Ensuite on voit entrer en scène la veuve de Naïm dont les larmes touchent Jésus (7,11-17). La pécheresse aimante (7, 36-50); l’entourage féminin de Jésus avec Marie de Magdalène, Jeanne, femme de Chouza, Suzannne et beaucoup d’autres (5, 2-3). Un jour au milieu de la foule, une femme crie les louanges de la mère de Jésus (11,10-17). Un jour de sabbat, il guérit une femme que Satan avait enchaînée dix huit ans durant (13, 20-21). La pécheresse aimante de 7,36-50. Jésus reçoit l’hospitalité de Marthe et Marie (10,38-42). Il donne comme exemple une femme qui met du levain dans la pâte (13,20-21). Une autre cherche une drachme perdue en balayant sa maison (15,8-10). La parabole de la veuve importune qui montre que la prière doit se faire insistante (18, 1-8). Sur le chemin vers le calvaire, Jésus rencontre des femmes de Jérusalem (23, 27-31). Ce sont des femmes qui se tiennent près de la croix (23, 49). Le matin de la résurrection se sont encore des femmes qui découvrent le tombeau vide et voient des anges (24, 1-11).

 

    On a déjà dit que Luc est le meilleur écrivain. Oui, dans ce sens qu’il sait bien raconter. Relisez les paraboles de Lazare; du fils prodigue; le récit des disciples d’Emmaüs pour vous en convaincre. Or cette affirmation comporte des limites car il répéte souvent les mêmes formules. J’ai pu vérifier des traductions et les traducteurs varient leurs manières de s’exprimer. Si vous avez entre les mains la traduction de la Bible de Jérusalem vous constaterez que l’on a gardé la formule grecque reprise par la traduction latine ; il advint que… ou il arriva que… Plus de 30 fois cette formule revient. Bien souvent le même passage se lit aussi dans les deux autres évangiles qui ne commencent pas comme Luc. Je me suis plu aussi à souligner les fois où Luc utilise le verbe dire. Parfois la répétition est drôle. «Puis il dit à ses disciples. «Voilà pourquoi je vous dis…» (12,22). «Pierre dit alors. «Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole,» Dans le monde  grec, la parole tenait une grande importance. Luc ne craint donc pas de mettre continuellement dans la bouche de Jésus des paroles. Il n’est pas le seul à utiliser ce verbe. Les apôtres, les ennemis de Jésus, les hommes et les femmes dans la foule. Parfois cette formule prend l’allure d’une sentence. «Oui, je vous le dis; non, je vous le dis; Je te dis. Luc utilise aussi la formule. «Il y avait». Vous reconnaisez l’introduction pour raconter une histoire.

 

    Je vous donne en comparaison dans les trois évangiles le récit de la Transfiguration pour bien voir les caractéristiques de chacun. Comme introduction à saint Matthieu, je vous ai parlé du problème synoptique. En terminant l’étude de saint Luc, je vous propose une mise en parallèle des trois récits de la Transfiguration pour vous faire saisir ce qui est propre à chacun. Après les avoir étudié, il convenait de voir de plus proche un passage commun et de sortir les

traits propres à chacun. On pourra découvrir ce qui est propre et aussi le point de vue de chaque auteur. J’aurais pu prendre un autre passage mais il fallait bien m’arrêter sur un texte qui ne soit pas trop long.

 

Luc 9, 28-36

 

Or il advint environ huit jours après ces paroles que, prenant avec lui Pierre, Jean et Jacques, il gravit la montagne pour prier. Et il advint comme il priait, que l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement, d’une blancheur fulgurante. Et voici que deux hommes s’entrete-naient avec eux ; c’était Moïse et Élie qui apparus en gloire, parlaient de son départ, qu’il allait accomplir à Jérusalem.

Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil. S’étant étaient accablés de sommeil. S’étant bien réveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Et il advint, comme ceux-ci se séparaient de lui, que Pierre dit à Jésus. «Maître, il est bon que nous soyons ici; faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie». Ils ne savaient ce qu’ils disaient. Et pendant qu’il disait cela, survint une nuée qui les prenait sous son ombre et ils furent saisis de peur en entrant dans la nuée. Et une voix partit de la nuée qui disait. Celui-ci est mon Fils, l’Élu, écoutez-le.» Et quand la voix eut retenti, Jésus se trouva seul. Pour eux, ils gardèrent le silence et ne rapportèrent à personne, en ces jours-là, de ce qu’ils avaient vu.

Marc 9, 2-10

 

Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls, à l’écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux et ses vêtements devinrent resplendissants, d’une telle blancheur qu’aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. Elie leur apparut avec Moïse et ils s’entretenaient avec Jésus. Alors Pierre prenant la parole dit à Jésus : «Rabbi, il est bon que nous soyons ici; faisons donc trois tentes, une ici; faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie.» C’est qu’il ne savait que répondre, car ils étaient saisis de frayeur. Et une nuée survint qui les prit sous son ombre, et une voix partit de la nuée. «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le.» Soudain,  regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne, que Jésus seul avec eux

 

Matthieu17,1-9

 

Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et les emmène, à l’écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux ; son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. Et voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui. Pierre alors, prenant la parole, dit à Jésus. «Seigneur, il est bon que nous soyons ici. Si tu le veux, je vais faire ici trois tentes, une pour toi, une ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie.» Comme il parlait encore, voici qu’une voix disait de la nuée. «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma

faveur, écoutez-le.» A cette voix, les disciples tombèrent sur leurs faces tout effrayés. Mais Jésus, s’approchant, les toucha et leur dit. «Relevez-vous, et n’ayez pas peur. Et eux, levant les yeux, ne virent plus personne que lui, Jésus, seul.

 

 

 

 


 Comparaison des trois récits

 

    Le moment n’est pas le même pour les trois: environ huit jours pour Luc et six jours après pour Matthieu. Le choix des disciples est le même mais l’énumération diffère; deux ont, Pierre Jacques et Jean et l’autre: Pierre, Jean et Jacques. Le lieu : une montagne; deux ont une haute montagne alors que l’autre seulement une montagne. Luc affirme que Jésus gravit la montagne pour prier et il y revient deux fois tandis que les deux autres n’ont pas cette précision mais seulement que Jésus les amène à l’écart. Jésus prie souvent sur la montagne (Mt 14, 23) à l’écart (Lc 9, 18), même quand

tout le monde le cherche (Mc 1,37). Marc et Matthieu utilisent le verbe: il fut transfiguré devant eux. Il est intéressant de noter comment se passe cette transfiguration : Luc parle du visage et du vêtement qui deviennent d’une blancheur fulgurante c’est-à-dire comme l’éclair. Marc est le seul à donner des précisions sur son vêtement seulement, mais pas sur son visage. La blancheur est plus grande que celle qu’aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. Matthieu utilise deux comparaisons; le visage resplendit comme le soleil et les vêtements deviennent blancs comme la lumière. La scène a pu se passer la nuit selon des indices. Les disciples sont accablés de sommeil selon Luc. Après cela vient l’apparition de deux personnes. Luc et Matthieu donnent l’ordre suivant, Moïse et Élie et, mais pour Marc, Élie et Moïse. Pour Luc ces deux prophètes ne font pas une apparition mais ils parlent avec lui. Cependant les trois auteurs rapportent qu’ils s’entretiennent avec Jésus. Luc est le seul à donner le sujet de leur entretien : son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. Selon son habitude Luc donne des détails que l’on ne trouve pas chez les deux autres. «Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil.» S’étant éveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Dans les trois cas, Pierre adresse la parole à Jésus mais le titre est différent. Chaque récit emploie un titre différent : Luc, Maître; Marc, Rabbi et Matthieu, Seigneur. Les trois constatent un même sentiment. «Il est bon que nous soyons ici». Chez Matthieu, Pierre est le seul à vouloir construire trois tentes. Les deux autres, faisons trois tentes. L’énumération des tentes à faire est la même, une pour toi, une pour Moïse et une autre pour Élie. Ces tentes à construire serait-il un indice que la transfiguration se serait passée au moment de la fête des tentes? Chez Luc et Marc, les disciples ne savent pas ce qu’ils disent. Luc et Marc parlent d’une nuée qui les prit sous son ombre. Quelle est cette nuée si ce n’est la nuit qui revient. La nuée est le signe d’une théophanie comme au Sinaïe (Ex 19,16); sur la tente de réunion (Ex 40,34-38) et sur le Temple au moment de la dédicace du temple sous Salomon (I R 8, 10-12). On ne sait pas trop si la nuée couvre les disciples seulement ou Jésus avec Moïse et Élie. C’est la peur ou la frayeur chez Luc et Marc mais Matthieu n’en dit pas un mot. Une voix part de la nuée et les trois sont d’accord. Le message partant de la nuée est presque le même sauf que chez Luc la voix appelle Jésus mon «Fils, l’Élu» et les deux autres. «Celui-ci est mon Fils bien-aimé». Les trois récits convergent vers un même verbe :

«Écoutez-le». Matthieu est le seul qui fait dire à Jésus. «Relevez-vous et n’ayez pas peur». Enfin les trois constatent que Jésus reste seul avec eux. Luc a un petit appendice. «Pour eux, ils gardèrent le silence et ne rapportèrent à personne, en ces jours-là, de ce qu’ils avaient vu».

 

Les manières de voir de chaque évangéliste

 

    La description de Marc est la plus courte comme tout son évangile. La frayeur, se rencontre souvent chez lui. L’adverbe «soudain» le caractérise car tout va vite chez lui. Le titre donné à Jésus est celui de Rabbi. J’ai souligné quand on a vu Marc qu’il donnait une grande importance au regard. Il termine ainsi. «Regardant autour d’eux, il ne virent plus personne que Jésus seul avec eux». Une fois il utilise le verbe que Luc affectionne «il advint.»

 

    Que découvre-t-on chez Luc? Trois fois il emploie le verbe «il advint» qu’on rencontre souvent chez lui. Luc a relevé la prière de Jésus alors que les deux autres n’en disent rien ici. Il est le seul à parler de ce qui allait se passer à Jérusalem. Pour Luc, son évangile commence à Jérusalem et s’y termine. Les Actes y commencent aussi pour se terminer dans tout l’empire romain. Luc ne parle pas d’une transfiguration mais de gloire.Pourquoi? Parce que le verbe grec utilisé par Matthieu et Marc que l’on traduit par transfigurer peut avoir le sens de changer un homme en animal comme on le constate dans la mythologie grecque et n’oublions pas que Luc s’adresse à des Grecs. Quatre fois, la nuée revient et elle est présente au début de son évangile. « La puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre» (1,35).

 

    Selon son habitude la description de Matthieu est plus solennelle. Il met en scène le soleil. Le titre de Seigneur, «Kurios», qui est réservé à Dieu, est plus grandiose que Maître et Rabbi. Pierre agit selon sa manière habituelle. Il est soumis à Jésus. «Si tu le veux, je vais construire ici trois tentes. «Les disciples tombèrent sur leur face» comme dans la barque après que Jésus eut marché et fait marcher Pierre sur les eaux (14, 33).

   

Que nous réserve le quatrième évangile?

Nous le verrons l’an prochain.      

 

                                           

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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 02:31

 

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  Commentaire du prologue

de la règle de saint Benoît

Juin 2010  

 

«Écoute, mon fils, les préceptes du maître / et prête l’oreille de ton coeur./ Reçois volontiers l’enseignement d’un si bon père / et mets-le en pratique.»

 

Les quatre attitudes décrites ici résument l’ensemble du parcours spirituel que l’on retrouvera tout au long de la règle.

 

En effet, l’enseignement ne doit pas seulement toucher nos oreilles, mais le coeur devra s’ouvrir à cette parole pour qu'elle puisse prendre racine. Avant sa mise en pratique, la parole doit être accueillie si on veut qu'elle porte fruit.

 

Cette écoute, dès les premiers mots de sa règle, saint Benoît la veut aussi au début de chaque jour en faisant chanter le psaume 94 : «Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme au désert.» Dans le schéma que

nous utilisons, le samedi, nous avons comme invitatoire le psaume 80. L’écoute est encore un thème majeur. «Écoute, je t’adjure, ô mon peuple; vas-tu m’écouter, Israël? ... «Ah! Si mon peuple m’écoutait, Israël, s’il allait sur mes chemins! »

(9.14) Dans le Livre des Proverbes, à plusieurs reprises on trouve l’invitation d’un père à son fils.« Écoute, mon fils, l’instruction de ton père.» (1,8) «Mon fils, n’oublie pas mon enseignement, et que ton coeur garde mes préceptes. (3,1) «Écoute, mon fils, accueille mes paroles.» (4,10) «Mon fils, sois attentif à mes paroles, à mes discours, prête l’oreille.» (4,20)

 

Ce cheminement ressemble à la parabole du grain que sème le semeur. On peut refuser d’écouter la parole soit en se fermant volontairement, soit par indolence. Le coeur peut être aussi trop occupé ailleurs par des bruits extérieurs. Dieu, en effet, ne s’impose pas à nous, mais il s’expose comme tout ce qui existe dans la nature. Comme l’écrit si bien le psalmiste: «Les cieux racontent la gloire de Dieu.»  (Ps 18,1) Il reste plus difficile d’entendre Dieu dans le bruit de notre civilisation où tout grouille sur la terre, dans les airs et même sous terre! Le silence intérieur, n’est-ce pas celui de notre sanctuaire intime, celui où le bruit est saisi par les oreilles mais qu’il ne peut pas toucher. Est-ce le sens que saint Benoît veut dire quand il écrit de prêter l’oreille de son coeur? Dieu peut se faire entendre de bien des manières. Il a façonné l’homme, il sait de quoi nous sommes pétri. Il peut nous toucher par des moyens que nous n’utilisons pas entre nous car il a bien des trucs dans son sac. Il peut nous rejoindre dans la peine, l’épreuve, la maladie, la joie comme dans le calme plat. Encore faut-il écouter avec l’oreille de son coeur les signes envoyés d’en haut. Il est possible de devenir insensible pour ne plus écouter, ou pour s’évader. Il reste possible de trop s’attacher à la manière que Dieu parle mais pas assez à son message.

 

Même si elle est vraiment écoutée la parole doit descendre et prendre racine en nous. Comme dans la parabole du semeur citée plus haut, les passions de la chair, le souci des richesses risquent d’étouffer cette semence. En outre, en plus d’être écouté il faut franchir une autre étape: accueillir la Parole. Que de résistances peuvent s’opposer à la croissance d’une semence. Celui qui éprouve la crainte de laisser enfouir la parole, faute de profondeur, en vient à la faire mourir.

 

La parole ressemble à la lumière. Comme elle, elle rend les choses présentes. La parole n’ajoute rien à l’existence des choses mais elle les fait comprendre. Elle est comme la lumière discrète et insaisissable. Elle n’encombre pas mais elle révèle tout.

 

Si la parole a réussi à déjouer tous ces pièges, elle a besoin que la terre soit travaillée autour d’elle pour que l’eau et le soleil fasse mieux leur oeuvre. Saint Benoît résume cette démarche par l’expression:  «Mets-la en pratique.» Bien des personnes savent exactement ce qu’il faut faire, mais ne se rendent pas à la dernière étape: l’accomplissement.

 

Comment se produit cet accomplissement? Par l’obéissance qui se présente comme le chemin du retour à Dieu. D’où vient ce thème? De la Genèse. Par la désobéissance, Adam s’est éloigné de Dieu. Le retour se fera par l’obéissance, selon ce que constate saint Paul: «Comme par la désobéissance d’un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l’obéissance d’un seul (sous entendu le Christ) la multitude sera-t-elle constituée juste.» (Rm 5,19)

  

Si Dieu exige notre obéissance c’est qu’il a un plan à accomplir, un univers nouveau à construire. Il exige notre collaboration, notre adhésion par la foi. Foi et obéisance se compètent comme son signe et son fruit. Si Adam désobéit, c’est, qu’oubliant la Parole de Dieu, il a écouté la voix de sa femme Ève et celle-ci, la voix du serpent. (Gn 3, 4 ss) Adam et Ève ont préféré leur lumière à celle de Dieu. Ils ont cru tout voir, tout comprendre, mais ils ont tout perdu, hélas!

 

Ici il faudra prendre le mot obéissance au sens le plus large, non restreint à une soumission à des ordres précis d’un supérieur, ce à quoi on pense spontanément. Obéissance avant tout à notre nature humaine telle que voulue par Dieu. Celui qui agit ainsi manifeste du respect pour le Créateur, envers lui et les autres. Soumission à des limitations ce qui est sagesse. Nous ne pouvons pas nous jeter d’une hauteur en croyant que nous allons pouvoir voler comme un oiseau. Jésus a été tenté après son jeûne au désert: «si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas» (Luc 4,9). Pour vivre en société, l'homme doit vivre des contraintes - si je puis utiliser ce mot - pour fonctionner dans le respect des autres. Sur la route, il doit se soumettre au code concernant la vitesse, les feux de circulation. Sans cela c'est l'anarchie, le règne de l'individualisme.  Je dois me laisser mesurer et non devenir la mesure, ce qui se nomme jouer à Dieu.

  

L’utilisation de l’expression: «l’oreille de ton coeur» peut signifier, selon moi, obéir par amour pas seulement par peur ou contrainte d’une amende ou punition. Quand je vis dans une société, je me plie à ses lois et coutumes. Si je vais ailleurs, je me plie à d’autres lois qui ne sont pas nécessairement celles de mon milieu. Par exemple: si vous conduisez une voiture en Angleterre, vous aurez à rouler à gauche. Qui a raison? Nous ou eux. Ni l’un ni l’autre mais chacun dans son pays a raison s’il se plie à ce jeux.

 

Pour tous les hommes, il y a des actions objec-tivement mauvaises comme tuer, voler, frauder, mentir, tandis que d’autres viennent simplement de décisions légales. Par exemple: défense de chasser hors des temps permis. L’obéissance, comme vous le constatez, s’étend à beaucoup de domaines. Même ceux qui soutiennent ne pas obéir, se plient malgré tout aux impératifs de leur corps: manger, boire et dormir.

 

L’expression le labeur de l’obéissance ou le travail de l’obéissance exprime une valeur plus restreinte, celle de renoncer à sa volonté propre. L’expression «volonté propre» se rattache davantage au voca-bulaire monastique. Pour combattre cette volonté propre, il faut «prendre les fortes et nobles armes de l’obéissance, afin de combattre pour le Seigneur

Christ, notre roi véritable.» En entendant cette manière de s’exprimer vous pensez tout de suite à la vie militaire, moins à la vie monastique. Au chapitre premier, saint Benoît en parlant des ermites s’expri-mera encore avec des termes militaires: «Bien exercés, ils passent de cette armée fraternelle au combat solitaire du désert; et, sûrs désormais d’eux-mêmes, sans le secours d’autrui, ils peuvent soutenir, Dieu aidant, avec leur seule main et leur seul bras, la guerre contre les vices de la chair et des pensées» (ch. 1, 4-5). Encore au chapitre premier, la condition des moines gyrovagues est pire que celle des sarabaïtes. Pourquoi ? «Parce qu’ils sont toujours en route, jamais stables, esclaves de leur volonté propre et des plaisirs de la bouche» (ch. 1,11). Parmi les recommandations du chapitre quatrième, au soixantième instrument des bonnes oeuvres, on lit: «Haïr sa volonté propre.» Vous ne serez pas surpris de rencontrer le renoncement à sa volonté propre au chapitre de l’obéissance: «Le moine obéissant renonce aussitôt à sa volonté propre.» (ch. 5, 7) Au chapitre septième sur l’humilité, au premier degré, saint Benoît énonce une série de fautes à éviter: «Se garder à toute heure des péchés et des vices, des pensées, de la langue, des mains, des pieds et de la volonté propre.» (ch. 7,12) L’auteur développe cette énumération au verset 19 en com-mentant ainsi: «Quant à notre volonté propre, il nous est défendu de la faire par ces termes de l’Écriture: «Renonce à tes volontés», et, de plus, nous demandons à Dieu dans l’oraison dominicale que sa volonté se fasse en nous.» Au deuxième degré : «Ne pas aimer sa volonté propre, ne pas se complaire dans l’accomplissement de ses désirs, mais bien plutôt imiter dans sa conduite cette parole du Seigneur: «Je ne suis pas venu faire ma volonté mais celle

de celui qui m’a envoyé.» (Jn 6,38) (ch. 7, 31) En citant saint Jean, l’auteur apporte ici une appro-bation scripturaire: l’exemple du Seigneur.

 

Un dernier chapitre parle encore de l’obéissance: le soixante et onzième qui a pour titre: «Que les frères s’obéissent mutuellement.» Je vous cite le début: «Ce n’est pas seulement à l’abbé que tous les frères doivent rendre le bien de l’obéissance; il faut encore qu’ils s’obéissent les uns aux autres. Ils sauront que c’est par cette voie de l’obéissance qu’ils iront à Dieu.» Constatons que l’obéissance ne restera pas le but de la vie chrétienne ou monastique, mais un chemin, un moyen. Pourquoi? Parce que la volonté propre referme sur soi et elle devient comme une mesure. Les commandements doivent me mesurer et je ne dois pas devenir la mesure de mes actes.

 

Dans la première section du prologue, le rédacteur, après avoir parlé de l’obéissance comme un combat, passe à la prière. «Avant tout, demande-lui par une très instante prière qu’il mène à bonne fin tout bien que tu entreprennes; ainsi, après avoir daigné nous admettre au nombre de ses enfants, il n’aura pas sujet, un jour, de s’affliger de notre mauvaise conduite.» (4-5) Une remarque de style: l’auteur passe souvent du «nous» au «tu». Une formule dans la même style revient à la fin du prologue aux versets 46-48.

 

Je vous ai dit plus haut que saint Benoît présentait la vie monastique avec des expressions militaires. Déjà saint Paul avait présenté la vie en Christ comme un combat. Voici comment il s’exprime dans la lettre aux Éphésiens: «Revêtez l’équipement de Dieu pour le combat, afin de pouvoir tenir contre les manoeuvres du démon.... Pour cela prenez l’équipement de Dieu pour le combat... Tenez donc, ayant autour des reins le ceinturon de la vérité, portant la cuirasse de la justice, les pieds chaussés de l’ardeur à annoncer l’évangile de la paix, et ne quittant jamais le bouclier de la foi, qui nous permette d’arrêter toutes les flèches enflammées du mauvais. Prenez le casque du salut et l’épée de l’Esprit, c’est-à-dire, la Parole de Dieu. En toute circonstance, que l’Esprit vous donne de prier et supplier.Restez éveillés afin de per-sévérer dans la prière pour les fidèles.» (6,10-18). 

 

Vous avez constaté que l’apôtre Paul lui aussi après la description des armes du chrétien, fait appel à la prière et à la supplication. Ceci a peut-être influencé saint Benoît. Plus loin, dans la prologue, il passera cette recommandation: «Ceignons donc nos reins de la foi et de la pratique des bonnes oeuvres» (21) comme dans la lettre aux Éphésiens.

 

Avant de partir au combat, avant d’obéir, une condition est indispensable et il ne faut pas l’oublier: bien écouter ce qui est demandé. Avant d’accomplir un travail demandé, celui qui n’a pas bien écouté commettra des erreurs de deux manières: il en fera trop ou pas assez. Dans l’évangile, Jésus présente son disciple de cette manière. «Pourquoi m’appelez-vous en disant: Seigneur! Seigneur! et vous ne faites pas ce que je dis. Tout homme qui vient à moi, qui écoute mes paroles et qui les met en pratique, je vais vous montrer à qui il ressemble. Il ressemble à un homme qui bâtit sa maison. Il a creusé très profond, et il a posé les fondations sur le roc.»  (Lc 6,47-48)

 

Le verset 9 du prologue: «Ayons les oreilles attentives» se présente comme un prolongement du verset premier: «Prête l’oreille de ton coeur.» Au verset 12, il est encore question des oreilles: «Qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises. Et que dit-il? Venez, mes fils, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur.» Au verset 24: «Après cette demande, mes frères, écoutons la réponse du Seigneur.» À une question, une réponse. «Pour achever, le Seigneur

attend de nous que nous répondions chaque jour par nos oeuvres à ses saintes leçons.» (35)

 

On identifie souvent la vie spirituelle à la recherche de Dieu, le retour vers Dieu comme nous l’avons constaté pour l’obéissance: retourner à lui par le labeur de l’obéissance. Au verset 14, nous rencontrons le contraire: «Le Seigneur qui

cherche son ouvrier dans la foule du peuple» comme si Dieu avait besoin de nous. En écoutant ce verset vous avez eu tout de suite à l’esprit la parabole des ouvriers envoyés à la vigne. Le propriétaire d’une vigne sort pour embaucher des

ouvriers à différents moments de la journée. À la fin de la journée, tous reçoivent le même salaire tel que convenu au moment de l’embauche. Le propriétaire ne force aucun ouvrier mais il invite seulement. (Mt 20,1-16)

 

Pour notre propos, le maître de la vigne, le Seigneur, s’adresse à la foule, à tous. Cependant pour inviter un ouvrier, il crie. Pourquoi crier? Pour être bien assuré que son message sera entendu. Crier signifie plus que dire, ou parler. Pourquoi

crier? Parce que l’auditeur peut endurcir l’oreille de son coeur à la voix de Dieu. En effet le même verbe crier revient quelques versets auparavant: «Ayons les oreilles attentives à la voix de Dieu qui nous crie chaque jour: Aujourd’hui, si  vous entendez sa voix n’endurcissez pas vos coeurs, et ailleurs: «Qui a des oreilles qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises. Et que dit-il? Venez, mes fils, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur.» (Ap 2,7) Dieu appelle toujours mais rares sont ceux qui tendent vraiment l’oreille.

 

Dans un dialogue basé sur des citations d’Écriture, saint Benoît invite au dépassement et ceci dans le but de voir  des jours heureux. «Si tu veux avoir la vie véritable et éternelle, interdis le mal à ta langue et à tes lèvres toute parole trompeuse;

détourne-toi du mal et fais le bien; cherche la paix avec ardeur et persévérance.» Dans cette phrase nous avons le grand principe de la morale: Éviter le mal et faire le bien.

 

Le Seigneur crie à deux reprises et finalement l’auteur fait cette constatation: «Quoi de plus doux, frères très chers, que cette voix du Seigneur qui nous invite?» Cette invitation même si elle semble criarde garde de la douceur, si ce n’est

pas dans le ton du moins dans la manière de faire l’invitation. C’est ce que l’on constate ensuite: «Le Seigneur lui-même, dans sa bonté, nous montre le chemin de la vie.» (19) Le mot chemin revient souvent dans le prologue et dans la règle. Il est important de se demander pourquoi. On emprunte un chemin pour aller à un endroit. Saint Benoît semble dire: Ne cherchez pas le chemin pour lui-même mais pour conduire à un but. Quel serait-il ce but alors que le chemin serait un moyen? «Éviter le mal et faire le bien» se présente comme un moyen pour aboutir à un lieu plus vaste que le chemin: la vie éternelle. Cette vérité devient plus évidente si nous voyons les versets suivants. «Sous la conduite de l’Évangile, avançons  dans ses chemins, afin de mériter de voir celui qui nous a appelés dans son royaume.» (21) Il ne faut pas se perdre en route ou bien rechercher le chemin pour lui-même. «Il faut combattre pour le Seigneur Christ, notre véritable Roi» (3) si on veut arriver au royaume. L’auteur décrit la manière d’avancer vers ce royaume. Sans armes défensives et offensives, le démon peut nous entraîner hors du chemin du salut. Il parle d’avancer alors que par trois fois, il indique comment avancer: en courant. «On habite dans la demeure du royaume si on court par les bonnes oeuvres.» (22) Le début de la course commence au verset treizième: «Courez pendant que vous avez la lumière de la vie.» Saint Benoît a changé le texte de saint Jean qui a «marchez». Plus la fin du prologue approche, plus l’auteur parle de la course. Au verset 44: «Courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité.» Le sprint final arrive au verset 49: «À mesure que l’on progresse dans la vie religieuse et la dans la foi, le coeur se dilate, et l’on court dans la voie des commandements de Dieu.» N’ayez pas peur; cette course se passe intérieurement. Saint Benoît veut seulement nous inviter à ne pas nous traîner les pieds dans les choses de Dieu.

 

Dans la vie courante, la course ne semble pas de mise dans le monastère. Vous avez déjà lu le début du chapitre 43  qui commence ainsi: «À l’heure de l’office divin, aussitôt le signal entendu, on quittera tout ce qu’on a dans les mains et on se hâtera de courir, avec gravité néanmoins. » Dans la hâte il ne faut pas devenir ridicule. Comme l’écrivait Boileau dans son art poétique: «Hâtez-vous lentement...»Quand on veut être à l’heure rien ne sert de courir, il faut partir en temps, nous rappelait Lafontaine dans la fable du «Lièvre et de la tortue». Une règle monastique ou une loi civile a pour but de conduire à une meilleure vie ensemble. On ne promulgue pas des lois pour le plaisir mais comme des moyens pour que la vie en société soit plus agréable. Parfois une loi aide à  aller plus loin; parfois elle ne conduit à rien. Ceci veut dire qu’il y a des lois positives et des lois négatives.

 

Dans la course, saint Benoît propose des pistes où courir: la foi, les bonnes oeuvres, les comman-dements. Pour mieux courir dans les bonnes oeuvres, il fait une proposition: «Ceignons nos reins de la foi et de la pratique des bonnes oeuvres.» La foi et les bonnes oeuvres deviennent comme une ceinture qui retient le vêtement pour mieux courir.

 

 Courir dans la foi signifie, je pense, mettre une motivation surnaturelle dans ce qui nous arrive comme aussi dans ce qui dépend de nous. Car dans la vie nous subissons des événements, des situations qui nous dépassent ou que nous ne pouvons pas contrôler. Je cite comme exemple la maladie ou la mort d’une personne chère. Dans de pareils situations, on peut avancer dans la foi si on se soumet non pas avec une froideur stoïcienne mais en acceptant que Dieu qui conduit tout, veut notre bien et celui du monde. On ne peut bien comprendre cela qu'avec la foi..

 

 Des situations dépendent de notre volonté. Quand un moine fait profession, il répond aux questions du P. Abbé, en disant: «Oui, je le veux.» Ce sont des actes de foi. Quand je fais une génuflexion devant le SS. Sacrement, je fais encore un acte de foi. En posant des actes de foi, on peut se traîner les pieds, on peut hésiter. Quand je choisis d’aller à la messe le dimanche au lieu de rester couché prétextant la fatigue, je fais un acte de foi; je cours alors sur le chemin de la foi.

 

 Dans la vie spirituelle, il faut distinguer la route, un moyen et l’endroit où conduit la route, une fin. Saint Benoît manifeste bien ce double point de vue quand il écrit: «Seigneur, qui habitera dans ta demeure? Qui reposera sur ta montagne sainte?» en citant le psaume quatorze, verset premier. Puis «Après cette demande, écoutons la réponse du Seigneur; il nous montre la route de cette demeure en disant » (23-24) Il cite encore le psaume 14. Je passe par dessus deux versets du psaume pour que saint Benoît devienne plus personnel. «C’est celui qui rejette loin des regards de son coeur, l’esprit malin qui le tente...» L’expression: «les regards de son coeur» rejoint bien l’image qui ouvre le prologue: l’oreille du coeur.Comme le mot coeur revient souvent dans la prologue et dans la règle (31 fois) il serait bon de chercher quel sens lui donner. Constatons que pour saint Benoît le coeur serait le lieu de la rencontre avec Dieu. Avant d’être le lieu de la connaissance intellectuelle, le coeur serait le lieu de la connaissance expérimentale.

 

 Pour ceux qui habiteront dans la demeure du tabernacle, l’auteur donne une série de conditions. 1) C’est celui qui marche (pas la course!) sans tache et accomplit la justice. La justice signifie ici la perfection car nous sommes en présence d’une citation du psaume 14. 2) Celui qui dit la vérité du fond du coeur (encore le mot coeur). 3) Celui qui rejette loin des regards de son coeur l’esprit malin qui le tente. 4) Ce sont ceux qui ne s’enorgueil-lissent pas de leur bonne observance.Suit un développement sur l’humilité. Celui qui écoute mes paroles et les accomplit. (Mt 7,24-25) 5) Une réponse par nos oeuvres à ses saintes leçons. Au verset 39, l’auteur revient sur la demande faite au verset 23 sous forme de souhait.

 

 Des versets 40 à 44, la pensée de l’auteur se porte sur les fins dernières. Comme je l’ai noté plus haut, la notion de combat revient encore dans l’obéissance. Ce combat se passe dans tout l’être: le coeur et le corps. Un résumé de notre nature humaine: l’intérieur et l’extérieur. C’est pourquoi au verset suivant, une autre dimension est annoncée: l’aide de la grâce par la prière.

 

Par notre propre force nous ne pouvons pas obtenir notre salut. Sous cette affirmation l’auteur ne tombe pas dans le pélagianisme ou le semi-pélagianisme. Cette erreur soutenue par Pélage, un prêtre d’Alexandrie, affirmait que l’homme

pouvait parvenir à la vie éternelle par ses propres forces. À côté de cela il faut collaborer en courant et en faisant ce qui nous profitera pour toute l’éternité. Si on peut faire son salut soi-même on n’a plus besoin de l’Incarnation. On rencontre encore de semblables propositions quand des fidèles mettent Dieu de côté comme s’ils étaient capables d’accomplir leur salut par eux-mêmes.

 

Mais que lit-on au verset suivant? «Nous voulons fonder une école où l’on serve le Seigneur. On a constaté plus haut que deux vertus, l’humilité et l’obéissance seront comme les deux fondations sur lesquelles s’appuieront tout l’édifice

spirituel bénédictin.

 

La conclusion du prologue mérite une attention particulière car elle comporte des points qui justifient ce sur quoi va reposer les fondements de la règle. Dans l’organisation de cette institution, c’est-à-dire l’école du service du Seigneur,

«rien de rude, rien de pesant,» souhaite l’auteur. Mais il constate qu’il peut y avoir un peu de rigueur car cela est juste pour corriger les vices et sauvegarder la charité. En effet plus on corrige ses vices, plus on pratique la vertu et plus aussi la charité augmente. Quand on a un vice, on produit des actions mauvaises. Quand on possède la charité, on produit des bonnes actions, des bonnes oeuvres ce qui sera le sujet du chapitre 4. C’est ce que décrivait encore le verset 35: «Le Seigneur attend que nous répondions chaque jour par nos oeuvres».

 

Ce programme peut emballer comme aussi il peut engendrer la crainte, la peur. Vous savez que la peur paralyse et elle empêche le travail sur soi en collaborant avec la grâce. La peur de l’effort met de côté ce qui est exigé pour habiter dans le tabernacle, dans la demeure. L’auteur constate que les débuts dans la voie du salut sont toujours difficiles. Il décrit un principe qui peut s’appliquer à tout chrétien qui aspire à une vie spirituelle. Pourquoi? Parce que c’est un travail. «Le labeur de l’obéissance» a-t-on déjà constaté au verset 2. Mais le progrès dans la foi et la conversion assouplit la raideur, la difficulté des débuts du travail sur soi.

 

Qu’arrive-t-il alors ? Le coeur de dilate, il s’élargit. Encore une fois, la course et ici l’endroit de la course est précis; la voie des commandements de Dieu comme nous l’avons vu au verset 40. Cette course se fait dans la douceur ineffable de l’amour. Vous avez constaté le passage de la crainte à l’amour.

 

Avant de terminer je vous cite un autre passage de la règle, la conclusion du chapitre 7. «Après avoir gravi tous ces degrés d’humilité, le moine parviendra bientôt à cet amour de Dieu, qui, devenu parfait, bannit la crainte. Grâce à cet

amour, il accomplira sans peine, comme naturel-lement et par habitude, ce qu’auparavant il n’observait qu’avec frayeur. Il n’agira plus sous la menace de l’enfer, mais par amour du Christ, par l’accoutumance même du bien et par l’attrait des

vertus. (67-69) Vous constatez la même doctrine.

 

 

Que tirer comme doctrine spirituelle

du Prologue ?

 

 

Quand on veut surévaluer la règle de saint Benoît, on ne se gêne pas pour citer le prologue. C’est vrai car il est la partie la plus intéressante de l’héritage bénédictin. Cependant il ne faudrait pas oublier d’autres chapitres comme les 4e,5e,6e et 7e et les derniers chapitres, 71-73.

 

Pourquoi insister sur la richesse du prologue? Constatons qu’il est très différent des chapitres de la règle. Il a un genre littéraire propre. Il a le style d’une exhortation ou d’une invitation, alors que la majorité des chapitres s’attarde à décrire des pratiques de la vie communautaire. On cons-tate que le prologue est plus chaleureux dans le ton et présente une allocution adressée à un individu. 

 

Vous avez constaté le ton de confidence, de tendresse et de gravité qu’un père adresse à un fils ou à celui qui désire le devenir. Dans quel but? Il veut lui partager une manière de chercher Dieu, un art de retourner vers lui. Il lui propose encore un itinéraire spirituel qui n’est rien moins qu’une conversation continue avec le Seigneur. Ce qui frappe en premier c’est cette invitation sous la forme d’un dialogue filial avec Dieu. L’organisaion de la matière met bien en évidence

cette relation.

   

Nous avons vu l’importance de l’écoute. Elle devra se poursuivre tout au long du cheminement spirituel de celui qui accepte de suivre le Verbe de Dieu, la Parole vivante. Quand Dieu s’est adressé à Israël son peuple, que lui a-t-il dit :-«Écoute, Israël, les décrets et les règles que j’énonce à vos oreilles aujourd’hui…» (Dt 5,1) Le disciple de saint Benoît,

comme les fils d’Israël, doit renouveler personnel-lement l’Exode et ses étapes pour entrer dans le royaume de la liberté de Dieu : la vie éternelle. La vie est un pèlerinage et la règle un itinéraire. Sur ce chemin de la vie, Dieu est proche. Il cherche lui-même dans la foule des ouvriers : Qui veut la vie ?

 

Confier un secret requiert de la disponibilité de la part de celui qui va le recevoir. Bien plus, cela suppose le bon vouloir empressé et joyeux de l’oreille du coeur, autrement dit une attitude d’écoute de toute la personne, de tout l’être

profond jusqu’au centre de sa liberté, jusqu’au lieu capable de vibrer en lui. C’est le sens biblique de «coeur».

 

Mais écouter veut dire aussi «obéir». Saint Benoît, en effet, dès le départ de l’expérience qu’il propose, souligne le labeur de l’obéissance. À mettre en pratique efficacement : «Fais cela et tu vivras» (Lc 10,28). Il ne s’agit pas d’offrir une attitude indifférente et passive dès que le choix est fait, mais de pratiquer les bonnes oeuvres, de courir dans la voie des commandements pour avoir part au Royaume. Voie de la vie éternelle : toute la science théologique ne sert de rien si la conduite de l’existence quotidienne n’est pas animée par l’amour effectif de Dieu et des autres. Voie ardue à laquelle on ne peut accéder que par une entrée étroite. Saint Benoît y consacrera même un chapitre entier (ch. 5). Pour lui, renoncer à sa volonté propre, plier une volonté naturellement rétive et révoltée à la suite du péché, ne sont pas une contrainte mais un chemin, celui d’une intimité avec Dieu : habiter dans le tabernacle. L’obéissance n’a pas de sens sans l’amour. Celui-ci

est premier de la part de Dieu : dans sa bonté le Seigneur a montré qu’il est le chemin de la vie. Ensuite, l’union à Dieu dans la foi et le coeur dilaté aidera à faire de cette obéissance l’expérience de l’indicible douceur d’amour filial. S. Benoît ne s’y trompe pas quand il associe toujours fuir les châtiments de la géhenne et parvenir à la vie éternelle, deux faces d’une même et unique réalité : le bonheur d’habiter avec Dieu à jamais.

   

Il n’y a pas d’expérience sans effort et sans engagement réel de la personne. La force, l’énergie nécessaires au long du chemin sont puisées dans la prière. Une prière gratuite, désintéressée, confiante dans l’efficacité de Dieu seul. Une prière humble : Quel que soit le bien que tu entreprennes de faire, demande-lui, dans une prière très instante, de le parfaire lui-même. Une prière de louange : empruntant la voix du psalmiste, le disciple glorifie le Seigneur qui agit en lui, car ce qui est bon ne peut venir que de Dieu. Saint Benoît suggère de demander l’aide du Seigneur. C’est à nouveau l’intimité entre Dieu et celui qui désire voir des jours heureux. Le disciple osera même interroger : Qui reposera sur ta montagne sainte? C’est vraiment le coeur à coeur d’un amour partagé.

 

L’abandon à la grâce divine, l’humilité sont empreints d’une grande simplicité, d’une grande confiance, mieux encore, d’un amour pour Dieu qui répond à son amour infini. Communiquer sur la montagne sainte, habiter dans son tabernacle, n’est-ce pas vivre, reposer dans l’intimité de Dieu? N’est-ce pas être vraiment fils de Dieu, comme Jésus, le vrai Fils, l’unique, vit dans l’intimité de son Père.

 

 

C’est de fils que Saint Benoît invite son disciple en Jésus-Christ. C’est lui, le vrai Roi, sous lequel il faut militer pour atteindre cette relation à Dieu dans le quotidien, avant de la réaliser dans la prière, et en fin le suivre dans la gloire. C’est lui qui invite et indique le chemin de la vie. Contre lui on peut sans hésiter briser tout ce qui écarte du chemin pour le réduire à néant. Celui qui s’engage sur cette voie est bien cet homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc (Mt 7,24), sur la Christ. Par la patience il s’identifie au Fils souffrant, et partage l’héritage de son Royaume.

 

Cet appel du Christ s’adresse à tous : qui que tu sois, dit et précise Saint Benoît. Pas de privilège ni d’initiation spéciale préalable pour entrer dans cette école du service du Seigneur. Une condition : écouter la Parole, la mettre en pratique, y répondre chaque jour par des actes. Dieu s’adresse à toi qui acceptes de militer sous la sainte obéissance à l’exemple du Christ, lequel s’est fait obéissant lui-même. À toi qui veux la vie et désires des jours heureux, car Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais son vrai bonheur. À toi qui te sais pécheur mais aussi aimé infiniment de Dieu, riche de dons reçus et à faire fructifier pour sa plus grande gloire.

 

La confiance totale et humble assure notre stabilité dans l’acceptation de son enseignement. C’est pour cela qu’il a daigné nous compter au nombre de ses enfants. La foi, la grâce, la pratique des bonnes actions, maintiennent ferme-ment sous la direction de l’évangile. Avec une indicible douceur d’amour, le disciple s’achemine vers l’union à Dieu, but final de la course sur cette terre.

 

Par ailleurs Saint Benoît emploie des verbes d’action. Le vocabulaire est très dynamique. Ce dynamisme qui engage au progrès continuel est ancré solidement sur la fidélité de Dieu, son amour. Les mots courir, pratiquer les bonnes actions, militer, se lever, avancer, incliner l’oreille, revenir… concrétisent la véritable avance du disciple. Dans la pureté même de l’évangile, c’est le jeu de la grâce divine et de la libre réponse de l’homme. La gloire de tout ce qui est beau, ce qui est bon, ce qui est bien revient à Dieu. Pas de compétition. Mais dans le concret du quotidien, par lui-même si rigoureux et exigeant, il faut tendre vers la paix avec les autres, la rechercher et la poursuivre.

 

La vie spirituelle est comme résumée en ce prologue. La première étape est un appel au bonheur, à un réveil, un émerveillement, une découverte ; c’est un jaillissement, une sorte de bourgeonnement. Mystère de toute existence à ses débuts. Puis c’est l’approfondissement, l’atta-chement à un enseignement unique,celui du Christ. Après les yeux ouverts sur la lumière qui divinise, les oreilles attentives, le contraste s’accuse entre la joyeuse surprise devant le divin et la constatation douloureuse de l’humain quotidien. Saint Benoît veut dissiper, dès le seuil de sa règle, les craintes de son fils tenté de fuir. Il l’apaise, il veut comme l’aider à se libérer de lui-même, à écouter et accueillir la Parole. Le détachement, le rayonnement, la floraison et le fruit sont en germe. Promesse d’une course, le coeur dilaté, avec la douceur d’aimer : l’âme parviendra à travers l’aventure humaine, à une plénitude de vie en Dieu. Toute la règle se terminera dans la réitération de cette promesse (ch.73). Le prologue déjà l’annonce. L’itinéraire de toute vie spirituelle est tracée. La vie bienheureuse sera évoquée plusieurs fois encore, comme objet de désir. Vers elle nous marchons. Le Christ, au terme du séjour terrestre, nous y introduira ; saint Benoît en montre le chemin.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 00:04

 


 
 

 

 ÉVANGILE DE SAINT MARC 

 
Par
 Dom Raymond Carette 

Novembre 2009


 

 

 

Évangile selon saint Marc 

 

Introduction à la vie juive au temps de Jésus


 Comme j'ai choisi de présenter l'évangile qui est lu chaque dimanche pendant un an, je me suis rendu compte que j’aurais dû commencer par saint Marc. Mais j'ai suivi l’ordre que l'Église a retenu: saint Matthieu, puis saint Marc, enfin saint Luc. Comme introduction à saint Marc j'avais préparé une présentation de l’empire romain au moment où est né le christianisme. Je reporte cette introduction à l'an prochain. Elle conviendra mieux pour l'évangile selon saint Luc qui n'était pas juif mais grec. Une introduction sur le judaïsme au temps de Jésus aurait mieux convenu avec saint Matthieu. Vous vous souvenez en effet que j’ai présenté saint Matthieu comme le plus juif et le plus anti-juif. 


 Partons d'un fait de base. En prenant une nature humaine le Fils de Dieu ne s'est pas fait homme en général. Il s'est fait tel homme particulier, juif, galiléen, à un moment précis de l’histoire du monde. En tant qu'homme il a été marqué par la manière de vivre de son pays, par sa culture, sa religion, ses institutions. Il a grandi dans un milieu déterminé. Il n'a pas pu ne pas être influencé par ses parents, les coutumes de son temps et c’était même nécessaire s’il voulait être compris par ses contemporains. Ses parents furent de fidèles observateurs de la Loi même si jamais on ne les qualifie de justes. Il a prié avec eux les psaumes. On le voit fréquenter la synagogue, le sabbat. Il a mangé la Pâque avec ses disciples avant de mourir. Saint Mat-thieu le présente comme accomplissant l'Écriture. À la Transfiguration n'apparaît-il pas autre en compagnie de Moïse et d'Élie, figures de la Loi et des prophètes. Dans son enseignement, il cite la Loi. On l'interroge sur son interprétation. Il aurait été un maître juif, un rabbi parmi bien d'autres de son temps. Mais il y a eu un événement  qui a fait éclater le cadre du judaïsme et quel fut-il ? Sa résurrection. Il s’est dit Fils de Dieu. Ce fait reste le plus difficile de son enseignement et ceci lui a mérité la mort. C'est à cause de la résurrection que le christianisme s'est séparé du judaïsme, ses racines. Même de nos jours les Juifs attendent encore un Messie et n'acceptent pas Jésus comme le Messie promis à leurs pères. Sur ce point je vous réfère à l'épître aux Romains: 9,1 à 11, 36.


 Pour vous aider à comprendre ce que je vais voir avec vous, je citerai des faits concrets tirés des évangiles et des Actes. 


Le Temple


 L'évangile de saint Luc commence au temple avec la naissance de Jean le Baptiste (Lc 1,8-10). À 12 ans, Jésus est trouvé par ses parents au temple «écoutant  et interrogeant» les docteurs de la loi (Lc 2,46-50). Plus tard, il enseigne au temple (Lc 19,43); il renverse les tables des changeurs (Jn 2,13-17); ses disciples lui font remarquer la beauté des pierres du temple; il loue une femme pauvre qui met une piécette dans le tronc (Mc 12,41-44). Jésus n’a-t-il pas affirmé: «Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours» (Jn 2,18-20).


 Pour tout bon juif au temps de Jésus, la vie religieuse était orientée vers le temple, le haut lieu du judaïsme. Quel temple Jésus a-t-il vu et fréquenté ? Un premier temple fut construit par Salomon et détruit lors de la prise de Jérusalem en 587 par Nabuchodonosor. Le second temple reconstruit après le retour d'exil et inauguré en 515 était plus modeste. Il fut reconstruit par Hérode et il n'était pas complètement terminé au temps de Jésus tellement il était fastueux. Il fut détruit en l’an 70. Jésus avait prédit sa ruine  en Mt 24,1-2. C’est au Temple que les apôtres allaient prier et annonçaient Jésus (Ac 3,1 ; 5,19-21).


La synagogue


 Les évangiles présentent souvent Jésus dans une synagogue en Galilée. Le moindre village avait sa synagogue. Ces lieux de réunions ont commencé pendant l'exil à Babylone (587-538). Comme le culte officiel était suspendu à Jérusalem, sous l'influence de Jérémie et d’Ézéchiel, la religion juive conserva sa foi et ses temps de prière grâce à cette institution. Elle se continue toujours car il n’est plus possible d'avoir un temple à Jérusalem. De retour après l'exil les synagogues continuèrent comme lieu de culte où une com-munauté juive se réunissait le sabbat. Un texte de saint Luc est très intéressant à ce sujet. Je vous le cite. «Il vint à Nazara, où il avait été élevé, et il entra, selon sa coutume le jour du Sabbat, dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture. Et on lui remit le livre du prophète Isaïe, et déroulant le livre, il trouva le passage où était écrit : L'Esprit du Seigneur est sur moi ... Et roulant le livre, il le remit au servant et s'assit. Et les yeux de tous, dans la synagogue étaient fixés sur lui. Il se mit à leur dire: «Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles cette Écriture» (4,16-21). Jésus accomplit des guérisons en ce lieu ce qui scandalisa car le sabbat il ne fallait pas travailler (Lc 13,10-14). À ces réunions on priait, on lisait l'Écriture, on la méditait et on la commentait. Ces rencontres n'étaient pas présidées par un prêtre mais par un chef (Mc 5,22). L’apôtre Paul rencontrait les Juifs dans les synagogues (Ac 9,20 ; 13,14-16 ; 14,1 ; 17,1-3 ; 17,10). Tout juif âgé de 12 ans pouvait lire la Thora. Mais peu était capable. Les femmes assistaient mais ne prenaient pas la parole. Jésus en guérit une à la synagogue, un sabbat (Lc 13, 10-13). On gardait les rouleaux de la Thora et des pro-phètes dans une armoire. Sur semaine, ce lieu servait d'école pour les enfants.


Les fêtes


 On constate qu'à 12 ans Jésus fit un voyage à Jérusalem avec ses parents.  Ce fut à l'occasion de la fête de Pâque selon ce que rapporte Lc 2,41 ss. «Chaque année, les parents de Jésus allaient à Jérusalem pour la fête de Pâque.»  Dans saint Jean on constate une insistance sur cette fête. Alors que les synoptiques semblent présenter une seule fois la célébration de la Pâque à Jérusalem par Jésus, saint Jean en rapporte trois (2,13 ; 6,4 ; 11,55). Mais il n'est pas beaucoup question des autres fêtes dans les évangiles mais bien dans les Actes des Apôtres puisque le champ de prédication de Jésus se situe en Galilée et non en Judée. Quelles étaient donc les grandes fêtes des Juifs au temps de Jésus ? Au printemps on célébrait la Pâque; puis la fête des Semaines ou Pentecôte, 50 jours après Pâque. La fête des Tentes se célébrait à l'automne (Jn 7,2) en septembre ou en octobre. La dernière grande fête était celle de la Dédicace du Temple en décembre. Elle durait 8 jours. On l’appelait aussi la fête des Lumières, en raison des grandes illuminations auxquelles elle donnait lieu. Voici ce qu’en dit saint Jean : «On célébrait à Jérusalem l’anniversaire de la Dédicace du Temple. C’était l’hiver. Jésus allait et venait dans le Temple, sous la colonnade de Salomon (11,22-23)». Des auteurs pensent que la Transfiguration aurait eu lieu au moment de la fête des tentes. C'est la raison pour laquelle Pierre suggéra de construire trois tentes.


 Il ne faut pas oublier le sabbat qui revenait chaque semaine. Ce jour de fête hebdomadaire a commencé comme la synagogue au moment de l'exil. On fusionna alors deux institutions: un jour de fête et un jour de chômage. Par la suite on a trouvé des justifications humanitaires et sociales. Le peuple fut libéré d’Égypte par une intervention divine. La sabbat célèbre la vie libre du peuple qui fut esclave en Égypte en ne travaillant pas. On rattache aussi au sabbat la fin de la création. Le septième jour Dieu cessa de travailler: il fit sabbat. La codification de ce jour du sabbat fut de plus en plus tatillonne avec le temps. Son obser-vation ressemblait presque à un esclavage. Jésus est surveillé avec ses disciples pour voir comment ils observent le sabbat. Il se fait reprendre quand ses disciples broient des épis de blé dans leurs mains (Lc 6, 1-2) ou quand il fait une guérison en ce jour (Lc 6 6 ss) .


Les groupes religieux


 Quand il veut situer le début du ministère de Jean Baptiste, Luc cite les pouvoirs civils et aussi le nom de deux grands prêtres : Anne et Caïphe. Au procès de Jésus on voit apparaître le grand prêtre. Il jouissait d'une grande dignité. Il est le commandant du temple. Il préside le Sanhédrin qui est la cour suprême d'Israël ou le grand conseil. Il comprend 71 membres: les Anciens; les grands prêtres déposés; les prêtres sadducéens et de plus en plus de scribes pharisiens. Il juge les délits contre la Loi, fixe la doctrine et il contrôle toute la vie religieuse du peuple. Pierre et Jean comparaissent devant le Sanhédrin (Ac 4,5 ss ; 5,21ss).


 Qu'entend-on quand on parle des scribes qui apparaissent si souvent dans la vie de Jésus. Ce sont essentiellement des spécialistes de la Loi. Les prêtres officient au Temple en immolant les animaux offerts en sacrifice. Ils n’étaient pas instruits. On ne voit pas Jésus entrer en relation avec eux. Les scribes par contre expliquent et actualisent la Loi en fonction des temps nouveaux ou des problèmes concrets qui se posent. C'est la raison pour laquelle ils ont toujours un œil sur Jésus et les siens. À cause de leurs connaissances, ils sont invités a siéger dans différents conseils et tribunaux. Il ne faut pas oublier que le religieux dirige le politique, les affaires. C'est un régime théocratique. Par comparaison avec notre temps, cette nation res-semblait à un pays islamique où le Coran inspire et régit toute la vie. Pour devenir scribes il faut de longues études. On voit Paul se rendre à Jérusalem vers 15 ans pour se mettre à l'école d'un maître : Gamaliel. Le scribe serait l'équivalent d'un docteur en Écriture sainte. On appelle parfois Jésus Rabbi parce qu'il manifeste une grande connaissance des Écritures. Le scribe exerçait un métier car il ne pouvait pas être payé pour ses services. Paul était fabriquant de tentes.


 Les Sadducéens ne constituaient pas une secte au sens habituel du mot. Voici comment Matthieu les caractérise : «Ce jour-là, des sadducéens – ceux qui affirment qu’il n’y a pas de résurrection – vinrent trouver Jésus» (22,23). Ils n'étaient ni schismatiques, ni hérétiques. Ils représentaient une tendance religieuse. Ils faisaient figure de conservateurs intransigeants et rejetaient tout développement de la doctrine dépourvu d'appui scripturaire. Ils étaient proches du Temple. Au plan politique, ils étaient collaborateurs des Romains. Les Sadducéens regroupaient les grands propriétaires de la classe aristocratique. Ils faisaient tout pour sauvegarder leur situation privilégiée. Ils étaient mal vu des pauvres. Ils avaient peur de Jésus parce que, s’adressant aux pauvres, il pouvait paraître dangereux en troublant l'ordre établi.


 Les Pharisiens étaient des Juifs pieux. Si les Sadducéens sont liés avec le Temple, les Pharisiens contrôlent les synagogues. D'où leur influence car ils rassemblaient des laïcs unissant pauvres, riches, artisans manuels et lettrés. Ils manifestaient leur attachements à la loi sur trois points: l’observance du sabbat, la pureté légale et le paiements des redevances sacrées. Sur le repos sabbatique, ils avaient multiplié les interdictions entrant dans des détails les plus infimes. Sur le point des impuretés, ils ont ajouté à la loi de Moïse, comme des ablutions, des contacts avec des personnes réputées impures. La liste des biens, revenus et produits imposés avaient été considérablement allongée. On en trouve bien des exemples dans les évangiles. La religion devenait seulement des rites à accomplir et la liste était longue (voir surtout Matthieu 23,1-36 où l’auteur ne les manque pas). En politique, ils étaient non collaborateurs avec les Romains. Ils craignaient Jésus qui prenait de l’ascendant sur les foules.


 À quelques reprises vous avez entendu parler des Samaritains. L'exemple le plus connu est celui du dialogue de Jésus avec une Samaritaine. Vous relirez le chapitre 4 de saint Jean 1 à 32. La parabole du bon samaritain nous touche toujours (Lc 10, 29-37). Une fois Jésus est mal reçu sur la route de Jérusalem. Pourquoi ? La Samarie séparait la Galilée de la Judée. Pour l'éviter on suivait le Jourdain. Qui étaient-ils ? Aux yeux des Juifs ils n'étaient pas de race pure mais mélangée. Ils restaient monothéisme et ils n’acceptaient que le Pentateuque. En lisant le récit de la Samaritaine vous verrez qu’ils adoraient Dieu sur le mont Garisim et non à Jérusalem. En voulant passer par la Samarie pour aller à Jérusalem, Jésus et ses disciples sont mal reçus. Les disciples veulent faire descendre sur eux le feu du ciel.


 Il ne faudrait pas passer sous silence le courant baptiste. Nous connaissons Jean, fils de Zacharie et d'Élisabeth, le précurseur du Seigneur. Jésus fut en contact avec ce courant (Lc 7,28-30). Il se fait baptiser par Jean. Les disciples de Jésus selon l’évangile de saint Jean baptisaient eux aussi. Ce courant religieux attirait et il a préparé la venue de Jésus.

Parmi les apôtres de Jésus on compte Simon le Zélote. Les Zélotes vivaient seulement en Galilée. Ils auraient aimé que Jésus entre dans leur jeu en s'opposant aux Romains qui contrôlaient le pays en ce temps. Il ne faut pas oublier les Publicains. Matthieu en était un (Lc 27, ss.) et aussi Zachée. Comme ils contribuaient à ramasser l'impôt romain, ils étaient considérés comme des pécheurs car ils profitaient du système pour s'enrichir (voir Luc 7, 33-35). La parabole du pharisien et du publicain redore leur image par Jésus.


 Tout le Nouveau Testament baigne donc dans les eaux de l’Ancien. Nombreuses citations et leurs applications. Les auteurs tentent de démontrer que Jésus malgré sa divinité fut bien un fils d’homme. Il est le point d’aboutissement des préparatifs (deux généalogies Mt et Lc pour authentifier sa race juive). Avec Jésus commence la fin des temps calculée par les prophètes.


L’évangile selon Marc


 Avec l’évangile de Matthieu, on entrait comme dans un monde bien structuré, même solennel qui se basait sur la Loi et les Prophètes pour présenter le Messie. Cinq grands discours formaient comme cinq piliers qui soutenaient le message de Jésus et cela dans des sentences bien frappées. Avec l’Évangile selon saint Marc, on quitte les grandes avenues pour emprunter des sentiers de la campagne galiléenne, en plein soleil et sous le vent. L’auteur veut nous faire marcher sur les routes poussièreuses à la suite de Jésus. On ne voit plus Jésus vivant autour de Capharnaüm. On dirait que l’auteur poursuit toujours Jésus comme un reporter de nos jours. Il aurait pris des notes pour ensuite les livrer sans se relire et sans mettre de l’ordre dans sa matière. Voulait-il laisser un carnet de notes sur les faits et gestes de Jésus pour que d’autres s’en servent après lui de peur que tout tombe dans l’oubli? Marc est donc un conteur qui fait voir avant tout. Jésus est tellement poursuivi par la foule qu’il n’a même plus le temps de manger (3,30), qui dort «sur le coussin» à l’arrière de la barque (4,38), qui marche devant ses disciples (10,32). On découvre la foule qui se jette sur Jésus pour le toucher (3,10); le démoniaque qui se taillade avec des pierres (5,5); ou le petit épileptique qui se tord convulsivement en écumant (9,20); Bartimée qui bondit en rejetant son manteau (10,50). On entend la réflexion comique de l’aveugle de Bethsaïde : «Je vois les hommes, car je les aperçois comme des arbres en train de marcher (8,24) ou le mot désobligeant des Nazaréens : «N’est-ce pas lui le charpentier !» (6,3). (Mt a corrigé religieusement : «N’est-ce pas lui le fils du charpentier !»). Marc est aussi le seul à avoir fixé avec autant d’attachement ses yeux sur les yeux de Jésus, à avoir suivi ce regard extraordinaire qu’il promenait sur ses interlocuteurs. Ce regard circulaire de Jésus est une note carac-téristique de Marc ( 3,5; 3,34; 5,32; 9,8; 10,23; 11,11) que l’on ne retrouve pas chez les deux autres synoptiques. Jésus regarde le jeune en 10,21 et se mit à l’aimer ce qui ne se retrouve pas chez Mt et Luc. Les foules qui accouraient après Jésus ont dû frapper le rédacteur car il le note souvent. Vous pourrez les rencontrer en 3,7-9 et 20; 5,21; 6,33-34; 8,1; 10,1; 10,46.


 J’ai rappelé plus haut que Matthieu étayait généreusement son évangile de passages de la Loi et des Prophètes. Vous vous souvenez qu’il s’adressait à des Juifs convertis au christianisme. Marc, semble-t-il, n’a pas le même cercle. Les citations de l’Ancien Testament se font plus rares car elles ont moins de poids pour ceux à qui il s’adresse. Toutefois dans les récits de la passion il en use plus souvent. À ce propos, il ne faut pas oublier que le noyau premier des évangiles fut les récits de la mort et de la résurrection de Jésus. Dans leur description les synoptiques sont ordinairement plus proches l’un de l’autre.


Pauvreté de l’évangile de Marc


 Normalement il aurait été plus logique de commencer l’étude des synoptiques par cet évangile. C’est en effet le plus court (673 versets contre 1068 pour Matthieu et 1149 pour Luc). Cette brièveté vient du fait que l’on rencontre peu de discours. Pendant longtemps on l’a considéré comme un parent pauvre. Pourquoi ? Il fut moins cité, moins souvent commenté, moins utilisé en liturgie, moins apprécié du public chrétien comme un résumé de Matthieu et de Luc. La lecture nous fait découvrir un vocabulaire pauvre, de mauvaise qualité, semé de vulgarismes, de diminutifs. L’auteur est comme obsédé par certains mots qui reviennent perpétuellement et qui parfois n’ont guère de sens comme «aussitôt» (quarante-deux fois dont onze pour le chapitre premier); «il se mit à» (26 fois) «beaucoup». L’auteur aime aussi l’expression de «nouveau» qui se rencontre 28 fois. Son récit se compose de petites propositions indépendantes, reliées par la conjonction «et». Je vous donne copie de la traduction de la Bible Osty qui sait bien serrer le texte orignal de près. « Et le matin, encore en pleine nuit, s’étant levé, il sortit et s’en alla dans un lieu désert : et là il priait. Et Simon partit à sa poursuite, ainsi que ceux qui étaient avec lui. Et ils le trouvèrent, et ils lui disent : «Tous te cherchent.» Et il leur dit : «Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que là aussi je proclame; car c’est pour cela que je suis sorti.» Et il alla, proclamant dans leurs synagogues, dans tous la Galilée, et chassant les démons. Et vient vers lui un lépreux qui le prie et tombe à genoux, en lui disant : «Si tu le peux, tu peux me purifier». Et pris de pitié, étendant la main, il le toucha. Et il lui dit : «Je le veux, sois purifié.» Et aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié. Et l’ayant grondé, aussitôt il le chassa. Et il lui dit : «Attention! Ne dis rien à personne; mais va te montrer au prêtre, et présente pour ta purification ce qu’a prescrit Moïse en témoignage.» (1, 35-44) En voici un autre cas  que j’ai trouvé à l’occasion du 23ième dimanche : « Et de nouveau sortant du territoire de Tyr, il vint, par Sidon, vers la mer de Galilée, en plein territoire de la décapole. Et on lui conduit un sourd-bègue, et on le prie de poser la main sur lui. Et, le prenant hors de la foule, à l’écart, il lui mit ses doigts dans les oreilles et, crachant, lui toucha la langue; et levant les yeux au ciel, il poussa un gémissement, et il dit : «Ephata!» c’est-à-dire : «Ouvre-toi bien!!» et ses oreilles s’ouvrirent, et aussitôt fut dénoué le lien de sa langue, et il parlait correctement. Et Jésus leur enjoingnit de ne rien dire à personne; mais plus on le leur enjoignait, plus encore eux le proclamaient. Et les gens étaient extrê-mememnt frappés : «Il a bien fait toutes choses! disaient-ils. Il fait entendre les sourds et parler ceux qui ne parlent pas!» J’ai consulté d’autres traductions qui sont plus accessibles comme la traduction liturgique, la TOB, la BJ et le Nouveau Testament en français courant. Les traducteurs ne tiennent pas toujours compte de ces faiblesses de style et ils mettent cela en «bon français». La Vulgate (en latin) suit de près le texte grec et on y rencontre toutes les faiblesses de style. Une lecture publique qui garderait tous ces «et» deviendrait fastidieuse.


 Le texte nous est parvenu en grec. L’auteur ou le traducteur ne connaissait pas les finesses de cette langue que Luc semble si bien maîtriser. Il n’utilise pas les prépositions circonstancielles (dans le texte grec original connu qui est corrigé dans nos versions modernes) mais des participes qui s’enchaînent. Relire les texte de 1, 35-44 et 7,31-37 cités plus haut. Dans un récit on garde ordinairement le même temps des ver-bes. Chez Marc tout est mélangé. Un traducteur peut avoir peur de le trahir en justifiant sa traduction. Voici un exemple : «Puis il monte dans la montagne et il appelle à lui ceux qu’il voulait, et ils allèrent à lui. Et il en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer proclamer». Souvent le sujet de la phrase, surtout dans les premiers chapitres se résume à «il» et on peut se demander de qui il s’agit. Je cite : « Et il leur dit … Et il leur disait … Et il leur disait… Et il leur disait… Et il leur disait … (4, 13;21;24;26;30). Une autre fai-blesse de style consiste à renvoyer l’explication à la fin du récit. Exemple, le choix de Simon et André : «Et en passant le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, qui lançaient l’épervier dans la mer; car c’étaient des pêcheurs» (1,16).


 Le style ne présente pas une grande variété. Le compositeur ressemble à un écolier qui écrit ses pre-mières compositions. Il se tient toujours dans un cadre rigide, uniforme. Des exemples : «On vient»; «on se mit à»; «on se rassemble»; «en partant de là». Comme je vous l’ai expliqué dans l’introduction de Matthieu, les évangélistes se basent sur des traditions transmises oralement. Marc serait le plus proche de ce phénomène. Il ne se soucie pas d’arranger sa matière. Il aligne à la suite ce qu’il se souvient ou ce qu’il a entendu de peur de trahir ses sources. Déjà dès le chapitre 3,6 «Les Pharisiens réunissaient aussitôt un conseil avec les Hérodiens contre Jésus afin de le faire périr». Donc ce n’est pas tellement une œuvre littéraire. On aimerait que son écriture soit plus coulante, plus régulière, mieux ordonnée, ce qui ne transparaît pas toujours dans une traduction en «bon français».


Un récit populaire


 Cet évangile est par excellence le récit d’un homme du peuple racontant pour le peuple les faits et gestes de Jésus. On constate que Marc qui n’a aucun complexe littéraire, ne fait aucun effort pour polir son style. Sans se lasser il répète par exemple «il vient» ou «ils viennent» (24 fois contre 3 fois en Mt et 1 fois en Lc), ou encore «il se mit à» ou «ils se mirent à» (26 fois contre 9 en Mt et 19 chez Lc.) Le verbe «pouvoir» est mis à contribution 33 fois, le verbe «avoir» se rencontre 69 fois.


 Mais il a aussi ses tics littéraires, tels que les fameux «aussitôt» (42 fois) et «de nouveau» (28 fois) qui le trahissent immédiatement, tellement il les accumule. Que dire de la conjonction de coordination «et» qu’il distribue à profusion. Voir les exemples cités plus haut.


 Il marque une préférence pour les diminutifs tels que les aime le langage populaire. Il parle ainsi d’une fillette à laquelle Jésus s’adresse en l’appelant «petite» (5,41); de miettes et de petits chiens (7,27); de petits poissons (8,7); de la petite barque (3,9) du bout de l’oreille du serviteur du grand prêtre coupé au moment de l’arrestation de Jésus (14,47).


 Les pronoms foisonnent. C’est plus rapide mais quasi-intelligible : «Et ils le lui amenèrent. Et l’ayant vu, l’esprit aussitôt le tordit convulsivement et étant tombé à terre, il se roulait en écumant (9,20).


 Marc ne craint pas les pléonasmes qui apparaissent si facilement quand le narrateur populaire jux-tapose les expressions synonymiques pour souligner une idée : «Et il les enseignait. Et il disait dans son enseignement (4,2). «Il se taisait et ne répondait rien (14,61). La pauvre veuve «a donné tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre» (12,44). Certains pléonasmes rappellent l’origine sémitique de l’auteur (ou de ses sources) : «Il enseignait des enseignements» (7,7); «la tradition que vous vous êtes trans-mise» (7,13); «la création que Dieu a créée (13,19); «les élus que Dieu a élus (13,20); «une inscription était inscrite» (15,26).


 Comme son évangile aurait été destiné à des païens venus à la foi chrétienne, il aurait adapté son récit à la mentalité et aux exigences de son public. S’il connaît lui-même l’importance de la Loi et des Prophètes, il ne se met toutefois pas en peine pour les mettre en relief aux yeux de ses lecteurs qui n’y auraient accordé qu’un intérêt secondaire. Sous ce rapport, le climat spirituel de son évangile diffère de celui de Matthieu qui projette sans cesse sur le Messie la lumière de «la Loi et des Prophètes» (50 fois en Mt contre 23 en Marc).


 Il n’oublie pas d‘expliquer les coutumes juives dont ses lecteurs n’auraient pas compris la signification (7,3-4; 14,12; 15,42). Il n’hésite pas à remplacer une parabole aux traits palestiniens trop accusés par un exemple plus parlant : quel païen aurait pu saisir le problème spirituel que posait une brebis tombée le jour du sabbat dans un puits ? Mc ne parle donc pas de sauver une brebis mais de sauver une vie (comparer Mt 12, 11-12 avec Mc 3,4). Si l’auteur en vient à se laisser aller à parler sa langue maternelle, il s’en excuse tout de suite en traduisant des termes tels que Boanergès, Talitha koum, corban, Ephata, Abba, Golgotha, Éloï, Éloï, lama sabachthani.


Les traits humains de Jésus


 Marc est l’évangéliste qui nous livre l’image la plus humaine, la plus incarnée, pourrait-on dire, de Jésus. Certes, Matthieu et Luc sont pareillement soucieux de montrer que Jésus fut pleinement homme, mais on dirait parfois que cette humanité est déjà comme transfigurée par la divinité et il n’est pas rare qu’ils estompent les traits jugés trop humains à leur gré du Fils de Dieu. Marc présente davantage un Jésus avant la résurrection et sa glorification. Lui seul ose nous montrer Jésus touché de pitié à la vue du lépreux, le grondant ensuite et le «jetant dehors» (1,41); il est ému de colère et de tristesse devant l’endurcissement des cœurs (3,5); il s’étonne de l’incrédulité des gens de Nazareth (6,6); il pose des questions aux apôtres (9,16,33); il se fâche contre eux (10,14); il gémit et soupire (7,34; 8,12); il serre les petits enfants dans ses bras (9,36; 10,16); il aime l’homme riche qui pourtant ne devait pas répondre à son appel (10,21). Tous ces traits sont propres à Marc et ils ont été omis dans les parallèles de Mt et Lc.


 Marc ne craint pas de livrer à ses lecteurs des textes qui risquent de faire difficulté et que Mt et Lc ont eu soin d’omettre ou d’atténuer, pour n’avoir pas l’air de porter atteinte à la dignité surnaturelle de Jésus.  Ainsi est-il le seul à nous donner la scène pénible où les parents de Jésus cherchent à se saisir de lui, «car ils disaient : il est hors de lui» (= il est fou) (3,21). Il note qu’à Nazareth Jésus «ne pouvait y opérer au-cun miracle, si ce n’est guérir quelques infirmes» (6, 5) texte que Mt 13, 58 redonne ainsi :«Et il n’y opéra pas beaucoup de miracles à cause de leur incrédulité».


 Marc raconte parfois d’une manière sans délicatesse. Il est le seul à décrire longuement le meurtre de Jean Baptiste (12 versets contre 9 pour Mt et 2 pour Lc). Les gardes crachent sur Jésus et le soufflètent (14,65); la flagellation et le couronnement d’épines sont décrits plus longuement. En croix, Jésus reçoit des insultes. La montée à Jérusalem de Jésus se fait dans la crainte et l’effroi (10,32). Jésus est bien présenté comme une personne humaine car Marc semble ne pas vouloir survaloriser son héros. Les apôtres ne sont ménagés. En 4,13, Jésus leur reproche de n’avoir rien compris à la parabole du semeur. En 5,31, il les interroge pour savoir qui l’a touché alors que la foule le presse de tous côtés. Les apôtres demandent ce que veut dire : «ressusciter d’entre les morts» (9,10). Ailleurs, Jésus semble souligner l’échec des apôtres à chasser les démons (9, 28-29). Ils se disputent par ambition ou vanité (10,35-40) pour savoir qui sera le plus grand dans le royaume à venir.


 Marc ne craint donc pas de présenter un Jésus affecté profondément dans sa sensibilité (1,43) ou sous une émotion violente (5,14). Les autres évangélistes ne montrent jamais Jésus en colère ou abattu.


Conclusion


 Avec toutes ces constatations nous pouvons mieux comprendre pourquoi Marc n’a jamais joui d’une grande popularité sauf récemment. Les lettrés ne s’intéressèrent pas à cet écrivain sans style et sans finesse d’expressions avec des répétitions et un style négligé. Des théologiens ont découvert chez lui un Jésus trop humain. Certes Marc reconnaît la divinité de Jésus mais il laisse  transparaître les traits de son humanité. Il ne cherche pas à composer une histoire de Jésus mais il nous invite seulement à la découverte de sa personne. Jésus n’est pas un maître, un rabbi qui reprend la Loi comme Matthieu le fait si bien. Marc semble avoir comme but de montrer qui est Jésus plus par ses œuvres que par ses paroles.



 

      
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16 novembre 2009 1 16 /11 /novembre /2009 17:49
 

 
 

 

 ÉVANGILE DE SAINT MATTHIEU 

 
Par
 Dom Raymond Carette 

Novembre 2008

 


 

 

 

L'Évangile selon saint Mathieu 


Depuis le Concile Vatican II chaque année pour les lectures du dimanche, chacun des évangélistes prend la vedette à tour de rôle. L’évangile selon saint Matthieu est assigné à l’année A, saint Marc à l’année B et saint Luc à l’année C. Même si je ne suis pas un exégète et que je n’ai pas fait d’études spécialisées en Écriture Sainte, après bien des années de fréquentation des évangiles soit par la lecture, soit par l’écoute ou par la lecture de commentaires, je pense que je puis vous apporter un peu de lumière sur l’évangile retenu pour cette année.

 


Or comme chacun de ces auteurs a sa physionomie propre et pour vous aider à bien les comprendre, j’ai pensé qu’il serait bon de passer chacun d’eux dans les années à venir. Depuis le début de l’avent 2007-2008 saint Matthieu est au programme. Je suis un peu en retard mais il reste encore du temps pour terminer l’année liturgique. Cependant l’étude d’un évangile dépasse le cadre liturgique. En semaine des passages des trois évangélistes sont lus en un an : Marc du premier lundi au neuvième samedi. Matthieu du dixième lundi au vingt-et-unième samedi; Luc du vingt-deuxième lundi au trente-quatrième samedi. Saint Jean n’est pas mis de côté pour autant dans la liturgie. On le lit surtout au temps pascal, les dimanches et en semaine. Comme l’évangile de saint Marc n’est pas très long, on lit du dix-septième dimanche au vingt-deuxième des passage de saint Jean. Chacun a donc sa part dans la liturgie des dimanches.

 

Naissance des évangiles

 
Avant d’aborder saint Matthieu, quelques mots sur la naissance des Évangiles. Nous sommes habi­tués à voir et entendre des reportages avec des documents sonores et visuels. Or il n’en fut pas de même pour les évangiles. Jésus n’a rien écrit lui-même. Il n’a même pas conseillé aux disciples d’écrire ses paroles ou ses actions. Il ne faut pas oublier qu’au temps de Jésus on vivait dans une civilisation orale. Après le départ de Jésus, ses disciples ont lentement assimilés son message en répondant à des questions vitales que se po­saient les nouveaux convertis qui n’avaient pas vécu au pays de Jésus. On voulait savoir qui il était; ce qu’il avait fait et dit. De plus on répandait la bonne nouvelle auprès des Juifs et des païens. À partir de ce ques­tionnement, on a écrit des documents ou des aides mémoire à l’usage des missionnaires.

 
Donc il ne faut pas partir du fait que les évangiles sont des documents historiques au sens moderne du mot, c’est-à-dire, des comptes rendus exacts et exhaustifs de ce qui s’est passé. Ce sont des «témoignages de foi» sur Jésus, dignes d’un grand crédit. Pourquoi ? Parce qu’ils reposent sur des «témoins oculaires» de la vie de Jésus. Les évangiles ont pour but de nous introduire à la vie d’un vivant : le Seigneur Jésus ressuscité. Les disciples sont entrés dans l’intelligence de son mystère après la venue de l’Esprit Saint. Se sentant alors investis par la force du Christ, victorieux de la mort, ils se sont mis à témoigner de lui dans le monde (Ac 4,33). Ils se sont rassemblés pour approfondir leur connaissance du Sauveur et célébrer son mystère (Ac 2,42).

 
C’est donc dire que l’élaboration des évangiles s’est faite lentement. Les auteurs n’ont pas eu pour but de rapporter tous les évènements de la vie de Jésus dans les détails mais des passages choisis et interpré­tés par eux pour faire partager leur foi dans le Seigneur vainqueur du péché et de la mort. Il ne faut pas lire les évangiles comme une vie anecdotique de Jésus. On relativiserait alors et même on nierait l’importance de la foi en la résurrection.


Pendant les quarante premières années du christianisme, des récits isolés circulaient pour faciliter l’annonce de la foi. On situait ainsi la pratique chrétienne en face du judaïsme et on essayait de faire com­prendre comment le Messie crucifié pouvait être le Sauveur. C’est ce que rapporte Luc dans le récit des dis­ciples d’Emmaüs.


Peu à peu selon un développement littéraire que l’on rétablit vaille que vaille se formèrent les évan­giles. On propose qu’à l’origine de ce processus un et divers, il y aurait eu «deux sources», selon le nom, d’une hypothèse souvent acceptée : l’évangile de Marc et un recueil de sentences. Mais attention de ne pas appliquer ce schéma d’une façon rigide. Il y a eu certainement d’autres interactions que nous ignorons. Il y avait aussi certainement d’autres traditions qui se transmettaient oralement. Selon les auditoires différents, - pensons à Luc qui s’adresse à des non Juifs,- on avait des petits récits à raconter. Bref, il faut distinguer un événement fondateur : la venue de Jésus sur terre, qui a choisi des disciples. Il est mort et ressuscité. Une proclamation orale pendant un certain temps car on ne sentait pas une obligation d’écrire comme je l’ai dit plus haut, puisqu’on vivait dans une civilisation orale. L’écrit est venu plus tard d’où un point d’interrogation sur la date des écrits tels que nous les connaissons aujourd’hui. Fidélité ou infidélité ?  Ce n’est pas à nous de le dire mais d’accepter la foi de l’Église qui a reçu très tôt quatre récits pour en éliminer d’autres.

 
Vous avez entendu parler des évangiles synoptiques. Un mot rare que vous n’entendrez pas sur la rue. Que veut dire ce mot ? Il vient d’un mot grec, une langue qui aime composer des mots imagés. sun-opao qui veut dire voir ensemble, ou à la fois, embrasser d’un seul coup d’œil. On peut mettre en effet les quatre évangiles en colonnes. On constate ce qui est propre à chacun et ce qui les distingue. Ces divergences s’expliquent par le développement d’une tradition orale. Chaque communauté se souvenait de paroles et de gestes lui venant des premiers prédicateurs, souvent des apôtres eux-mêmes. Une communauté ayant à af­fronter une difficulté particulière développait un aspect de la prédication de Jésus. Sous un aspect qui semble historique ou biographique il se cache des prises de position théologique, des propositions de foi. Avant d’être un document d’histoire, l’évangile présente un événement ou un passage de Dieu incarnée en Jésus au milieu des hommes. Un auteur a voulu présenter pour son milieu, pour une communauté, la Parole de vie pour l’aider à mieux vivre. Cette parole reste vivante encore pour nous et, par la relecture, elle trouve une nouvelle vie.

 
Qu’est-ce qu’un évangile ? Selon le sens grec d’où le mot vient (eu-angellos) il signifie bonne nou­velle du salut; ou encore la prédication de cette bonne nouvelle. Quand Paul parle de son évangile, il s’agit de l’annonce du salut en la personne de Jésus, le Christ. Il faut s’enlever de l’esprit qu’un évangile, à l’origine, n’est pas un livre, une œuvre littéraire ou historique mais la prédication, l’annonce du salut accom­pli dans le Christ, sauveur. Les rédacteurs ne furent pas des écrivains qui, comme aujourd’hui, consultent des archives, classent des documents pour présenter une œuvre littéraire ou historique. L’évangéliste procède autrement. Comme je l’ai dit plus haut, il a voulu mettre en «ordre» des documents divers comme des for­mules liturgiques, des confessions de foi, des collections de paraboles de Jésus et surtout le récit de la Pas­sion de Jésus. Avant d’être un texte fixé, la bonne nouvelle était une parole vivante, nourrissant la foi des fidèles. Chaque évangéliste a donc une perspective particulière.

 

L’évangile de Matthieu miroir d’une communauté

 


Il apparaît à la fois comme le plus juif et le plus anti-juif des quatre évangélistes.

 

Le plus juif

 
1) Il cite abondamment l'Ancien Testament. Par moment on a l'impression que Jésus est le fruit des écrits de l'Ancien Testament. Qu e de fois on lit cette phrase : « Pour que s'accomplit ce que le Seigneur, entendons Dieu, a tout préparé pour la venue de Jésus. Il a accomplit l'Écriture, encore que cette expression peut signifier qu'il la conduit à sa perfection.

 


2) Matthieu présente aussi Jésus comme refaisant la vie de ses ancêtres. Il est donc un vrai fils d’Israël. Ses lecteurs n’ont donc pas à craindre. Et même Jésus est présenté comme un nouveau Moïse. Il n’est pas sauvé des eaux mais de la fureur meurtrière d’Hérode au début de sa vie. Il va en Égypte pour fuir et revenir en son pays comme Moïse. D’ailleurs il est venu pour accomplir la loi (Moïse et les pro¬phètes). Sur une montagne Jésus inaugure son premiers grand discours comme Moïse reçut la Loi sur le Sinaïe. «Quand il vit la foule, il gravit la montagne.» Sur une montagne il est transfiguré en compagnie de Moïse et d’Élie, comme Moïse après sa rencontre avec Yavhé sur le Sinaïe fut transfiguré. À la fin de son récit, l’auteur s’exprime ainsi : (Les disciples) se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.» (28,16) Il disparaît à leur regard comme Moïse au mont Nébo.



3) Dans ce discours sur la montagne. À partir du verset 17 du chapitre 5, Jésus part de ce que tout Juif savait pour aller plus loin. Il dit bien qu’il n’est pas venu abolir la Loi et les Prophètes (encore les deux mots) mais l’accomplir, entendons la mener à sa perfection. Il est question du Royaume des cieux pour bien montrer le rôle de Jésus – non venu pour un royaume terrestre qui était l’attente des Juifs au sujet du Messie attendu.-  «Je vous le dis en effet :  Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux.». Retenez les deux classes : scribes et pharisiens car elles reviendront tout au long de l’évangile. Jésus cite six fois des passages de la Loi : Exode et Deutéronome avec la même tournure : Vous avez appris qu’il a été dit (aux anciens) – au sujet du meurtre; au sujet de l’adultère; au sujet de la répudiation; au sujet des faux ser¬ments; au sujet de la loi du talion; au sujet de l’amour du prochain. Une tendance ou un grand défaut des pharisiens consistait à se faire remarquer. Cette manière a tellement influencé notre manière de voir qu’on a forgé un mot en français : pharisaïsme pour signifier l’hypocrisie.


4) Vous remarquerez qu’il est question de justice, de juste. Il ne faut pas comprendre ce nom et cet ad¬jectif comme nous comprenons la vertu de justice. La justice au sens biblique du mot résulte d’une observance fidèle de la loi de Dieu. À la justice (ou à l’observance strictement légale) des pharisiens, Jésus substitue une justice plus haute, toute inspirée par l’amour. D’où le synonyme : sainteté. La justice «ajuste» l’homme au dessein de Dieu. Quand on se fait trop remarquer on perd la récompense auprès de notre Père qui est au cieux. Matthieu passe en revue les trois grandes pratiques du ju¬daïsme : l’aumône qu’il faut pratiquer en secret; la prière qui doit se faire retirée; le jeûne qui ne doit pas paraître par un air abattu et une mine défaite. On doit se parfumer et se laver pour que rien ne pa¬raisse de ses privations. Je pourrais relever d’autres traits de ce discours sur la montagne où Matthieu met dans la bouche de Jésus des points de vue venant du judaïsme et qu’il faut dépasser.

5) Comme autre point de Jésus avec la religion de ses pères, je vous remets en mémoire toutes ces pa¬roles de Jésus, parfois dures quand il dénonce les scribes et les pharisiens. Au chapitre 23. après avoir souligné le comportement de ces deux classes, on pourrait résumer ainsi :«Ils disent et ne font pas.» (23,3) Jésus prononce sept invectives contre les pharisiens. Autant au début de sa vie il a lancé cette invitation « heureux» ici il dit sept fois «malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens, parce que …»

 

 

Devant tant d’insistance de l’auteur contre le pharisaïsme on est obligé de constater qu’il s’adressait sans doute à des fidèles composés en majorité venant du judaïsme. On sent en sourdine qu’il veut les tirer de leurs habitudes.

 

 

 Petit à petit on constate que les scribes et les pharisiens s’opposent à Jésus qui les dénoncent. Ils décident de le supprimer car il les gêne. Comme un bon écrivain, Matthieu fait constater la tension qui monte de plus en plus.

 
Toutefois par la généalogie qui ouvre son ouvrage, l’auteur cherche à montrer que Jésus est bien fils de David (donc roi) et fils d’Abraham (donc bien juif). Dans l’annonce à Joseph, la divinité de Jésus vient s’ajouter. Et que dira à la mort de Jésus le centurion qui gardait Jésus : «Vraiment, celui-ci était le Fils de Dieu.» Cette affirmation vient d’un étranger, un païen. À la Transfiguration, autre affirmation de la foi en Jésus : «Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour; écoutez-le.» (17,4) Oui, écoutez-le et non ceux qui nient Jésus comme Fils de Dieu. S’il est Dieu (c’est le sens de Fils de Dieu) sa parole a au­tant de valeur que ce qui vient des Anciens et davantage. S’il est le Messie, changez vos conceptions; il n’est pas le libérateur du joug romain. On a tendu un piège à Jésus avec le tribu à payer. Il s’en sort avec une af­firmation de sa mission. De par son nom- Jésus – le Seigneur sauve- sa mission sera d’un autre ordre.

 

 

Ouverture aux païens ou anti-juif


La manifestation aux païens semble être aussi un souci de Matthieu. Des mages viennent d’Orient. Ils re­connaissent Jésus comme roi des juifs et l’adorent comme un Dieu. Hérode et tout Jérusalem (entendons les chefs juifs et le judaïsme) rejettent leur roi et tentent de le tuer en éliminant tous les enfants de la région de Bethléem en bas de deux ans.

 
La finale de l’évangile s’ouvre sur un monde beaucoup plus large que la polémique contre le pharisaïsme et le monde juif. C’était normal de parler du monde juif car Jésus était de cette race et il a pratiqué et respecté la religion de ses ancêtres. Mais sa mission s’adresse à tous les hommes. Les Actes des Apôtres tâcheront de montrer cette expansion. Jésus a été envoyé aux brebis perdus de la maison d’Israël, c’est vrai, mais la finale de Matthieu s’ouvre sur l’univers : «Les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (28,16-20)


Remarques sur ce passage. Les onze se rendent en Galilée. Cette région a vu le début du ministère de Jé­sus. Donner rendez-vous avec ses disciples en Galilée c’est comme leur dire que tout recommence. Ce n’est plus le ministère de Jésus mais de son Église à travers les apôtres. Ce n’est pas une conclusion de l’évangile mais le début ou le départ de la bonne nouvelle apportée par Jésus. Pourquoi une montagne sans nom ? Sur une montagne le regard peut s’étendre au loin ou sans limite comme le sera l’Église. En le voyant les onze se prosternèrent. C’est un geste d’adoration que Matthieu aime. Les mages se prosternèrent pour adorer Jésus. (Mt 2,11) De même après des guérisons (Cf 8,11; 9,18 et cetera). Après sa résurrection le Christ a tout pou­voir. Il tient en ses mains le sort du monde. Un ordre leur est donné : Allez, dans toutes les nations. C’est le temps de la mission universelle. Dieu est avec nous, tel est le nom même de Jésus «Emmanuel» Dieu avec nous. Le baptême ici signifie bien ce que nous connaissons. Mais il peut vouloir dire aussi un commence­ment nouveau, une nouvelle création comme l’eau qui couvrait la face de la terre dans le récit de la Genèse. Cette présence de Jésus se poursuivra jusqu’à la fin du monde. Au moment de la guérison d’un serviteur du centurion, Jésus «fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : «Amen, je vous le déclare, chez per­sonne en Israël je n’ai trouvé une telle foi. Aussi je vous le dis : «Beaucoup viendront de l’orient et de l’occident et prendront place avec Abraham, Isaac et Jacob au festin du Royaume des cieux, et les héritiers du royaume seront jetés dehors dans les ténèbres.» (8,10-12) La même constatation pour la foi de la Cana­néenne en 15, 21-28.
« Jésus s'était retiré vers la région de Tyr et de Sidon. Voici qu'une Cananéenne, venue de ces territoires, criait : «Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon.» Mais il ne lui répondit rien. Les disciples s'approchèrent pour lui demander : «Donne-lui satisfaction, car elle nous poursuit de ses cris ! » Jésus répondit : «Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël.» Mais elle vint se prosterner devant lui : «Seigneur, viens à mon secours ! »Il répondit : «Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens. C'est vrai, Seigneur, reprit-elle; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.» Jésus répondit : «Femme, ta foi est grande, que tout se fasse pour toi comme tu le veux ! » Et, à l'heure même, sa fille fut guérie.» Comme l’évangile de Matthieu s’adresse à des juifs convertis, vous remarquerez que le récit est dramatisé. L’évangile montre que Jésus est loyal envers le peuple juif mais aussi que la foi se répand chez les païens, tandis que beaucoup de Juifs se ferment au message.


Un autre passage significatif. «Jésus se mit à faire des reproches aux villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu’elles ne s’étaient pas converties : «Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que les gens y auraient pris le vêtement de deuil et la cendre en signe de pénitence. En tout cas je vous le déclare : Tyr et Sidon seront traitées moins sévèrement que vous, au jour du Jugement. Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevé jusqu’au ciel ! Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville subsisterait encore aujourd’hui. En tout cas, je vous le déclare : le pays de Sodome sera traité moins sévèrement que toi, au jour du jugement.» (Mt 11, 20-24)


«Jésus alla dans son pays, et il enseignait les gens dans leurs synagogues, de telle manière qu'ils étaient frappés d'étonnement et disaient: «D'où lui viennent cette sagesse et ces miracles?
N'est-il pas le fils du char­pentier ? Sa mère ne s'appelle-t-elle pas Marie, et ses frères : Jacques, Joseph, Simon et Jude ? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes chez nous ? Alors, d'où lui vient tout cela ? » Et ils étaient profondément choqués à cause de lui. Jésus leur dit : «Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie et dans sa propre maison.» Et il ne fit pas beaucoup de miracles à cet endroit-là, à cause de leur manque de foi.» (Mt 13, 54-58) Les premiers disciples juifs du temps de Matthieu auraient-ils eu de la difficulté à voir dans Jésus le Messie annoncé  ? Après cet épisode on ne verra plus Jésus entrer dans une synagogue. Cette rupture de Jésus avec les siens symbolise la rupture des chrétiens avec le judaïsme au temps de Matthieu.


Une dernière citation. Elle expose la fin du judaïsme par l’annonce de la destruction du Temple. «Jésus était sorti du Temple et s’en allait, lorsque ses disciples s’approchèrent pour lui faire remarquer les construc­tions du Temple. Alors il leur déclara : «Vous voyez tout cela, n’est-ce-pas ? Amen, je vous le dis : il ne res­tera pas ici pierre sur pierre ; tout sera détruit.» (Mt 24, 1-2) Le temple symbolisait la présence de Dieu avec son peuple. Détruit, il faudra que ce soit Jésus qui devienne le nouveau temple de la présence de Dieu avec les siens. Il porte bien son nom : Emmanuel  = Dieu avec nous.


On constate aussi chez Matthieu une orientation missionnaire ou une dimension universelle. On pourra voir 4,15-16 ; 10,34 ; 28, 16-20.

 

 

La physionomie propre de Matthieu


La matière propre qui constitue entre 1/4 et un 1/3 de tout l’évangile, révèle des préoccupations assez précises.

 

 

Ce qui frappe à la lecture, c’est l’abondance des paroles de Jésus recueillies et organisées en cinq grands «discours». 1) sur la montagne (5-7) ; 2) sur la mission (10) ; 3) les paraboles (13) ; 4) discours com­munautaire (18) ; 5) discours eschatologique (24-25). Un certain nombre de paraboles qu’on peut classer en deux séries : une première qui met l’accent sur le mélange du bon et du mauvais et la nécessité du tri, comme l’ivraie ; le filet ; les vierges sages et folles ; la robe nuptiale ; le jugement dernier avec brebis et chèvres. Une deuxième série plus diversifiée et de type paradoxal : trésor et la perle ; ouvriers de la onzième heure ; les deux fils ; le débiteur impitoyable. Matthieu a un seul miracle propre : les deux aveugles nés qui semble un doublet de l’aveugle de Jéricho. Les épisodes propres sont plutôt de petits faits ou des dialogues insérés dans des épisodes connus par Marc et Luc et qui mettent presque toujours en scène Pierre. Vous lirez la mar­che sur les eaux (14, 26-30). La promesse : «Tu es Pierre»(16,15-19). L’impôt au Temple (17, 24-26). Le nombre de fois à pardonner (18, 21-22). Par ces apparitions de Pierre on a pu dire que cet évangile est ecclé­siastique. Il défend la primauté de Pierre dès le début du christianisme contre peut-être d’autres qui auraient voulu jouer un rôle de primauté comme on voit des notations dans l’évangile comme la mère des fils de Zé­bédé qui demande que ses deux fils siègent à la droite et à la gauche de Jésus dans son royaume.


L’évangile de l’enfance est bien différent de celui de Luc. C’est le point de vue de Joseph. Vous avez pu noter au temps de Noël des épisodes différents : pas les bergers mais les mages ; l’ambiance est tragique et dramatique ; suspicion de Hérode ; massacre des Innocents ; fuite en Égypte alors que chez Luc tout est serein.


Matthieu aime répéter des formules et ceci exprime bien ses orientations, sa pensée, ce qu’il veut faire passer comme message. On ne trouve que chez Matthieu : royaume des cieux alors que chez les autres on rencontre l’expression ; royaume de Dieu. Pourquoi ? Chez les Juifs on ne devait pas dire le nom de Dieu mais on utilisait des formules donnant des qualités. Ceci exprime bien que cet évangéliste s’adresse à des Juifs et qu’il est lui-même juif. Il emploie «les justes» ; comprendre ; hommes de peu de foi ; se prosterner ; scandale ; en ce temps-là ; pleurs et grincements de dents ; Jésus se retire quand on lui annonce certaines nouvelles (2,14.22 ; 4,12 ; 12,15 ;14,13 ;15,21 ; 16,4 ) ainsi s’accomplit ce qui a été dit … Il utilise le nom de Seigneur plus souvent que les trois autres évangélistes. Les grands discours se terminent par une formule qui se ressemble. Le titre de fils de David est important pour lui. Il revient au moins 7 fois (1,1 ; 9,27 ;12,23 ; 15,22 ; 20,30-31 ;21,9.15)


En lisant saint Matthieu, vous remarquerez les points suivants et qui sont comme un résumé de ce que je vous ai parlé.


Abondance des enseignements de Jésus et même présence de «discours» qui constituent autant de catéchèses.


En contrepartie, la tendance à réduire les récits de miracles à leurs éléments essentiels au contraire des deux autres évangélistes.


Un langage adapté surtout à des chrétiens dont la culture est restée juive.


Une présentation bien construite, sobre et presque trop ordonnée pour pouvoir rester totalement natu­relle.


La préoccupation de Matthieu de montrer que les Écritures (A.T.) s’accomplissent en Jésus.


Son insistance sur le «Royaume des cieux» à la place du «Royaume de Dieu.»


Il fait le transfert aux nations païennes du salut promis à Israël.

 

 


Cet évangile a eu la faveur à l’âge patristique et il fut le plus commenté. Pourquoi ? Je ne puis vous donner une raison profonde mais je crois qu’il y a toujours eu dans l’Église une forme d’antisémitisme. L’évangile de Matthieu va dans ce sens. Donc on allait y chercher des arguments contre les Juifs. Avant la réforme liturgique de Vatican II, c’était l’évangile qu’on lisait presque toujours en liturgie. Nous verrons dans les deux années suivantes Marc et Luc. Vous pourrez mieux voir alors la spécificité de chacun. Chacun a ses richesses et ses limitations. Le plus important reste dans le témoignage de foi sur Jésus que nous rece­vons à travers eux. L’Église a reçu et elle a transmis ce qu’elle a reçu et ne l’oublions pas notre théologie et notre foi se base sur les évangiles. Il ne faut pas dire comme les protestants ; scriptura sola, car l’Écriture a une valeur mais aussi la Tradition, c’est-à-dire la manière dont l’Écriture a été interprétée. À travers le temps l’Esprit Saint continue d’écrire et cela ne peut pas être mis de côté.

 

 



 

                                                           
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16 novembre 2009 1 16 /11 /novembre /2009 17:35
 

 
 

 

 REPOS ET REPAS 

Par
 Dom Raymond Carette osb

JUIN 2009 


 

 

Dans notre vie il se passe bien des activités de tous les jours sur lesquelles nous ne nous arrêtons pas parce qu’elles se font automatiquement. L’an dernier nous avons pu réfléchir sur le travail. À côté du travail ou mieux en contre partie il est possible de s’intéresser au repos. J’ai ajouté le repas comme partie du repos. En effet l’un et l’autre refont nos forces après un travail et nous aident à mieux vivre.

 

Ces deux activités que nous exerçons chaque jour sont nécessaires pour continuer à vivre. Pourquoi nous intéresser à ces deux sujets ? À cause de la vie trépidante de beaucoup de nos contemporains qui utilisent mal ces deux aspects de notre vie. Mal utilisé, on perd rapidement le nord et ce n’est pas toujours possible de réparer des abus même en prenant des vacances dans le sud ! Grâce à ces deux fonctions bien importantes nous refaisons notre organisme qui fonctionne comme une machine. Sans essence ou courant électrique on ne peut faire tourner un moteur. Sans nourriture, notre corps devient anémique; sans repos surtout dans le sommeil, on peut devenir malade psychologiquement. Tout notre être aussi bien le corps que l’esprit, a besoin de repos comme de repas, c’est-à-dire de nourriture.

 

Vous me direz que ce sont deux fonctions très concrètes bien terre à terre et par conséquent très éloignées de la vie spirituelle. Mais attention. Si vous avez déjà lu des auteurs spirituels et des considérations des Pères de l’Église, ces deux aspects de la vie sont abordés au début de la vie spirituelle. Ne parle-on pas de jeûne, de veille ? Que sont ces deux activités si ce n’est comment utiliser la nourriture et le sommeil comme repos. Pour que le côté spirituel puisse bien fonctionner il est nécessaire de ne pas abuser ni de l’un ni de l’autre. Vous me direz qu’il y a eu des saints et des saintes qui n’en ont pas tenu compte. C’est vrai. Il ne faut pas prendre l’exception pour la règle générale. Celui qui ne veut pas manger ou se détendre peut briser sa santé physique ou mental. Je vous rapporte un texte de saint Antoine dans les sentences des pères du désert. « Il y avait dans le désert un chasseur de bêtes sauvages qui vit abba Antoine se récréant avec des frères. Il s’en scandalisa. Voulant le convaincre qu’il fallait de temps en temps condescendre aux frères, le vieillard lui dit : « Mets une flèche à ton arc, et bande-le.» Il fit ainsi. Le vieillard reprit :« Bande-le un peu plus», et le chasseur le fit. Le vieillard lui dit encore : « Continue à le bander.» Le chasseur répondit : « Si je bande mon arc au delà de la mesure, je vais le casser.» Le vieillard lui dit alors : « Il en va de même dans l’œuvre du Seigneur; si nous tendons les frères outre mesure, ils seront bientôt brisés. Il faut donc de temps en temps condescendre à leurs besoins.» Entendant ces paroles, le chasseur fut pénétré de componction. Grandement édifié par le vieillard, il partit. Quant aux frères, ils retournèrent chez eux fortifiés.»  Par le sommeil, la détente, la nourriture nous réparons les usures de notre organisme et nous pouvons continuer à vivre sans devenir un poids pour soi et pour les autres.

 

Toutefois même si nous sommes bien conscients qu’il faut ces deux sources pour vivre décemment, nous pouvons quitter la norme de deux manières : soit en ne prenant pas assez de repos ou de nourriture ou en mangeant trop et en se reposant trop. Dans l’usage de ce qui est mis à notre disposition nous avons à établir un équilibre. Cet équilibre varie d’une personne à l’autre, d’une journée à l’autre sans oublier de tenir compte de l’âge, de l’état de santé ou de la maladie. Vous vous souvenez ce que saint Benoît écrit à ce sujet : «Aussi avons-nous quelque scrupule à régler l’alimentation d’autrui.» (40, 2)

 

À la suite de cette citation de la règle de saint Benoît, je veux revenir sur ce que j’ai dit plus haut. Toute spiritualité doit s’exprimer, se concrétiser dans des actions de la vie ordinaire. Il ne faut pas structurer toute une spiritualité autour du repos et du repas mais il faut rester éveillé sur ces points qui touchent notre nature humaine car autrement on risque de tomber dans une forme d’angélisme. Une spiritualité ne doit pas être désincarnée. Pourquoi ? S’il y a trop de préoccupations au sujet des comportements corporels, le message spirituel ne passera pas parce que toute l’attention sera dirigée vers des points trop sensibles. Ce sont des moyens et non des fins.

 

À ce sujet j’ai trouvé dans le commentaire de la règle de Dom Guillaume Jedrezejczak, Sur un chemin de liberté, ce passage intéressant que je ne puis m’empêcher de vous citer. Sur le chapitre 22 voici ce qu’il écrit :

 

« Le plus étonnant dans la règle, c’est que saint Benoît s’intéresse à des choses que nous n’aurions plus l’idée d’y mettre : la nourriture, le rang dans la communauté, le travail, la manière de dormir. Il y attache même une telle importance qu’il y consacre des chapitres entiers de sa Règle, alors qu’il ne parle qu’en passant de l’oraison, de la lectio, de l’eucharistie. Voilà qui est vraiment très surprenant !

 

« Pourquoi donc saint Benoît agit-il ainsi ? Pourquoi donne-t-il tant de place à des choses qui nous semblent si communes et banales ? Pour répondre à ces questions, il faut dépasser le niveau des dispositions concrètes en essayant de saisir l’intuition fondamentale de saint Benoît.

 

« Et quelle est cette intuition ? Je crois qu’on pourrait la résumer ainsi : Dieu a créé l’homme comme un être unifié; le péché a détruit l’unité de l’homme, il en a fait un être divisé; tout le chemin monastique est un chemin de retour à cette unité, En s’incarnant, le Christ a fait de notre chair ce chemin de retour à Dieu. Il a fait de notre existence concrète, avec toutes ses activités, un chemin spirituel.

 

« La caractéristique fondamentale de la spiritualité monastique, de la spiritualité chrétienne, est que tout, absolument tout, peut devenir le lieu de la rencontre de Dieu. Il n’y a pas des occupations nobles et des occupations viles, des charges spirituelles et d’autres qui sont profanes. Tout est devenu le lieu où Dieu peut venir à notre rencontre, si nous sommes présents à ce que nous faisons, même les choses les plus humbles et les plus communes.» ( p. 230-231)

 

Au début d’un cheminement spirituel l’attention se porte beaucoup sur une maîtrise de ces deux points savoir la nourriture et le sommeil. Saint Benoît s’en est soucié lui aussi tout conscient qu’il fût de la nature humaine. Si vous remontez plus loin chez les Pères du désert, vous serez surpris de constater les points concrets qu’ils abordent. Ces questions de base se posent à toutes les générations : quels soins apporter dans le domaine de la nourriture et du sommeil ou du repos pour rester plus libre face à la grâce divine, la vie de Dieu en nous.

 

Si vous lisez avec attention les titres des chapitres 39 et 40 de la règle de saint Benoît qui traitent du manger et du boire, vous rencontrerez le même mot : mensura qui se traduit en français par mesure. Cette mesure se retrouve encore au sujet du travail. «Que tout se fasse néanmoins avec mesure (mensurate) par égard pour les faibles.» (48, 9)

 

En continuant cette étude je vais procéder comme l’an dernier au sujet du travail. Ce ne sera pas un exposé très structuré mais des réflexions personnelles. Le repos passera au premier plan car il semble s’opposer davantage au travail. Le repas viendra ensuite comme une forme de repos. Il se peut que je revienne en passant sur le travail.

 



Le Repos


       

Constatons que notre existence se compose d’alternances d’élans et de repos. Si l’un est mis de côté, l’autre en souffre. Être toujours en élan, ce n’est pas normal comme être toujours au repos.

 

Le repos peut se comparer à une jouissance après une recherche; le repos peut se comprendre encore comme la conclusion d’une œuvre. Vous connaissez ce passage de la Genèse. Dieu créa le monde en six jours et le septième il se reposa. Il vit que cela était bon, entendons son œuvre. Dieu n’a pas besoin de repos. On approprie à Dieu ce que nous vivons en tant qu’homme.

 

Dans les traités de spiritualité, des auteurs parlent du repos contemplatif. Qu’est ce que cela veut dire ? Tout acte de contemplation ne peut se réaliser sans un arrêt sur un objet. La contemplation fait comme cesser les autres activités humaines pour se pencher sur ce qui attire l’âme vers Dieu, ses œuvres de salut ou sur toute autre réalité surnaturelle. On peut même avoir du repos dans la contemplation d’un phénomène de la nature ou une œuvre d’art. Cependant remarquez que l’on ne parle jamais d’audition contemplative car les sons passent l’un après l’autre sans arrêt alors que la vue peut se reposer sur un objet comme l’intelligence. C’est pourquoi le vocabulaire de la contemplation utilise le sens de la vue comme le plus développé de l’homme pour exprimer une autre réalité. Nous pouvons voir au loin et l’oreille est plus limitée comme les autres sens. Au ciel, nous jouirons de la vision béatifique.

 

Pourquoi nous reposer ? Parce que nous avons besoin de réparer ce qui a été épuisé, usé, fatigué par l’usage. On constate que l’épuisement peut venir de diverses causes.

 

1)  Un épuisement physique et une fatigue physique comme des courbatures peuvent venir d’un travail manuel ou du sport.


2)  Un épuisement psychologique. Il arrive à la suite d’une épreuve comme un deuil, une perte d’emploi, une peine d’amour. On peut parler ici quelques fois d’une dépression.

 

3)  Une fatigue morale peut prendre naissance du soucis des parents au sujet de leurs enfants, de la tristesse.

 

4)  Dans la vie spirituelle, on parle de fatigue quand l’âme qui a reçu des consolations de Dieu passe par une période de mise à l’épreuve. L’âme vit alors dans le noir ou dans un tunnel.

 

À  ces sortes de fatigue ou d’usure, correspondent des repos.

 

1)  Un repos physique répare en ne faisant pas trop d’exercice, en restant plus longtemps assis ou couché, en mangeant bien.

 

2)  Une détente, un divertissement, une acceptation de la situation, la compagnie d’amis et de parents aident à dépasser une fatigue psychologique comme un deuil.

 

3)  La tension ou la fatigue morale diminue en acceptant de ne pas tout contrôler; en faisant confiance à Dieu et à la vie, en ses capacités, à l’avenir, aux autres.

 

4)  On n’aborde pas trop souvent la fatigue spirituelle dans la vie courante. Elle existe et elle se dépasse en augmentant la vie de foi en Dieu, la charité envers le prochain, en demandant conseil et surtout en restant calme. La lecture d’une vie de saint fait aussi du bien surtout quand elle reste bien proche du réel sans trop de phénomènes extraordinaires.

 

J’ai constaté que la fatigue peut devenir contagieuse surtout pour la fatigue 2 et 3.

 

Sous un autre aspect, le repos s’oppose à la recherche. Le vrai repos n’est pas la cessation d’une activité mais son accomplissement, sa réalisation. Le repos arrive quand le but est atteint, quand la fin poursuivie est réalisée et accomplie. Dans notre agir il peut en effet y avoir deux fins ou deux buts. Une fin intermédiaire et une fin ultime ou dernière. Cassien utilise cette distinction au sujet de la vie monastique. La fin intermédiaire c’est la charité tandis que la vie bienheureuse est la fin dernière. On peut trouver un repos dans l’une comme dans l’autre. Saint Augustin parle du repos en Dieu. « Qui me donnera de me reposer en Toi ? Qui me donnera que tu viennes dans mon cœur pour l’enivrer, afin que j’oublie mes maux et que je puisse étreindre mon unique bien, qui est toi ? »

 

Qu’en est-il dans l’Écriture ? Comment aborde-t-on la fatigue et le repos ? Un exemple. Saint Jean nous présente Jésus assis sur le bord du puits de Jacob en Samarie, fatigué par la marche. (4,6)  Dans le même chapitre Jésus s’adresse ainsi aux disciples : « Je vous ai envoyé moissonner ce que vous n’avez pas travaillé, d’autres ont travaillé et vous êtes entrés dans leur travail.» (38) Dans Luc 5,5 au sujet de la pêche miraculeuse, on lit ceci : « Ils avaient travaillé toute la nuit sans rien prendre.» La Bible Osty dans ces deux cas utilise l’expression : avoir peiné. Le travail entraîne la fatigue et cette fatigue est liée à l’acte de travailler. Travail et fatigue en grec ont une même racine, celle de couper, trancher et être en peine. La fatigue du travail, c’est sa peine, car le travail ampute, moleste, brise. Seuls les lis des champs « ne travaillent ni ne peinent.» (Mt 6, 28) parce qu’ils n’ont pas de souci. Il faudrait citer ici tout ce passage du discours sur la montagne qui parle de l’abandon à la Providence (6, 25-34) pour éviter de se faire des soucis lesquels conduisent à la fatigue. C’est notre lot d’être un être qui travaille, se fatigue et peine, un être soucieux. Les soucis brisent davantage l’homme que son travail. Vous connaissez cette déclaration de Jésus dans saint Matthieu : «Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et je vous donnerai le repos. Prenez mon joug sur vous et apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger.» (11, 28-30) Osty traduit fatiguer par peiner. On pourrait même traduire par travailler. Dans une traduction anglaise on s’exprime ainsi : « Come to me, all you who labor and are bundered. »

 

Quel est ce fardeau qui fatigue les lecteurs de saint Matthieu ? Les lois des pharisiens et des docteurs de la loi qui ont placé sur les épaules des autres des fardeaux qu’ils ne peuvent pas porter eux-mêmes. (Mt 23, 4) Les hommes déjà fatigués par le travail, sont en outre, écrasés par la religion d’une loi tatillonne. Le joug que propose Jésus est doux et son fardeau léger. L’écrasement ne résulte pas, chez eux, de la seule fatigue physique, ni même de la misère psychologique qui est certainement considérable, mais aussi d’être vraiment en paix avec Dieu par les moyens qu’on leur a enseignés.

 

Si le légalisme est une attitude nocive, il peut y en avoir d’autres. Nous avons inventé l’activité débordante et le divertissement systématique. Ces deux attitudes arrivent au même résultat : fuite d’une réalité en ne parvenant pas à une acceptation de la réalité de son moi. Nous passons de la fatigue qui résulte du joug que nous avons mis sur nos épaules sans même s’en rendre compte. Deux exemples se trouvent dans le Nouveau Testament. Celui de l’homme riche dont l’activité débordante remplit ses greniers (Luc 12, 15-21); celui du fils prodigue qui dissipe son bien dans la débauche. L’un et l’autre fuient leur vraie situation. L’un et l’autre illustrent des attitudes fatigantes. C’est à eux qu’est adressé l’appel de Jésus : «Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés.»

 

Le service de Dieu peut fatiguer par l’affrontement des hommes qu’il impose. On sait que saint Paul « pressé de toutes parts» éprouvait le désir de s’en aller et d’être avec le Christ.

 

La notion biblique de repos ne couvre pas seulement l’idée d’une suspension d’activités, mais celle d’une réfection, d’une régénération. Pour le nomade le repos est lié à l’abondance alimentaire, à l’ombre et surtout à l’eau. Rien d’étonnant à ce que le repos soit lié au paradis, à la terre promise comme la fatigue à la marche au désert. Au peuple qui sort d’Égypte et qui traverse le désert  c’est une sorte de jardin qui est promis, une terre où coulent le lait et le miel. Le repos que Dieu prévoit pour son peuple ne sera pas la cessation de l’activité, mais la fin de l’usure provoquée par la marche et les épreuves du désert.

 

Dans sa vie, Jésus prend souvent des prises de positions au sujet du sabbat. Ce mot signifie un temps de repos par excellence. Or Jésus laisse ses disciples broyer et manger des épis de blé ce jour sacré pour les pharisiens. Il se fait accuser. À plusieurs reprises dans la synagogue, il accomplit des miracles et on l’accuse de travailler. C’est à la suite de ce passage de la cueillette des épis que saint Marc a cette sentence qui lui est propre : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat.» (2, 27) Voici un passage de Luc : « Jésus était en train d’enseigner dans une synagogue, le jour du sabbat. Il y avait là une femme, possédée par un esprit mauvais qui la rendait infirme depuis dix-huit ans. Elle était toute courbée et absolument incapable de se redresser. Quand Jésus la vit, il l’interpella : « Femme, te voilà délivrée de ton infirmité.» Puis, il lui imposa les mains; à l’instant même elle se trouva toute droite, et elle rendait gloire à Dieu. Le chef de la synagogue fut indigné de voir Jésus faire une guérison le jour du sabbat. Il prit la parole pour dire à la foule : « Il y a six jours pour travailler; venez donc vous faire guérir ces jours-là et non le jour du sabbat.» (13, 10-17 )

 

La vie humaine comprend donc des rythmes de pertes et de réparations de l’énergie. La vie des animaux aussi. Voyons la différence. L’animal dort parce qu’il ne peut pas penser. L’homme dort et se repose parce qu’il décide de ne plus penser. Le rythme travail et repos n’est pas pour l’homme purement naturel, il obéit en plus à la nature culturelle de l’homme. L’homme est encore capable de décider jusqu’à un certain point qu’il ne se reposera pas, de même qu’il peut ralentir volontairement certaines activités. L’homme peut travailler ou se reposer à cause de lois intérieures ou extérieures qui le poussent. Nous entrons de plus en plus dans une civilisation du loisir, en présence de temps de repos de plus en plus longs mais souvent de plus en plus vides. Pensons aux personnes retraitées de plus en plus jeunes et qui ne savent plus occuper leur temps.

 

Dans notre vie il existe des rythmes journaliers avec des moments de récupération journaliers; des rythmes hebdomadaires et des rythmes annuels. J’appellerais ceci des élans et des repos. On peut se fatiguer au travail et aussi accumuler encore de la fatigue inutile en mangeant trop. L’un peut avoir à voyager pour aller à son travail et il doit apprendre à se reposer pendant ces moments en évitant d’être agressifs, impatients et accumulant ainsi de la fatigue inutile. Je sais que ce n’est pas toujours agréable de sortir d’un centre ville aux heures de pointe mais il y aurait possibilité de détente en prenant ces moments sous le bon côté. On constate des chauffeurs impatients comme d’autres qui ne s’en font pas parce qu’ils savent se détendre.

 

 

 Le Repas 




Après le repos, le repas qui est une manière de se reposer, c’est-à-dire de refaire ses forces et plus concrètement pour continuer à vivre. Car pour celui qui ne mange pas assez les forces s’en vont, la fatigue revient plus rapidement. Quand on ne donne plus d’eau à une plante, elle sèche et meurt.

 

Manger permet de refaire son organisme. Le repas est aussi signe de communion. En plus de soutenir notre organisme, il peut devenir une action sociale, un signe de partage. L’animalité en nous peut se manifester à l’occasion des repas. Je dirais que la manière de manger devient un signe de civilisation, de culture, de respect mutuel à l’encontre de l’animal. Si vous avez déjà observé des animaux à qui on donne de la nourriture, on constate une hiérarchie : le plus fort mange le premier. Le repas est aussi un lieu d’échange, un moment de partage et non un geste égoïste.

 

Les repas sont de diverses espèces. La majorité des gens dans notre civilisation prennent beaucoup de repas dans le style casse croûte ou fast-food. Il n’y a pas alors de partage. Chacun fait son affaire et repart rapidement. J’appellerais cela des repas à la chaîne. Mais un repas peut être aussi ordinaire, chaque jour, deux à trois fois pris en famille. Le repas de fête ne doit pas être trop fréquent car il perd son sens. Un banquet souligne ordinairement un événement avec beaucoup de convives comme un banquet de mariage.

 

Voyons des raisons qui peuvent pousser à manger. Pour les uns, manger est une occasion d’oublier une situation. J’appellerais cela le repas placebo. Une fois le repas terminé, la situation à affronter n’a pas changé et on revient au point de départ. Celui qui prend un repas fuite mange ordinairement beaucoup. On parle alors d’outre mangeur.

 

Un autre s’amène à table non pour échapper à une situation mais par gourmandise. Il recherche sans doute la quantité comme aussi la qualité. Ordinairement ces personnes mangent vite.

 

Des personnes aiment se rencontrer à table pour le plaisir d’être ensemble, pour partager et échanger avec des parents ou des amis. Pour honorer quelqu’un ou souligner un anniversaire on partage un repas.  Après des funérailles, la famille invite à un repas pour se sentir ensemble, pour se détendre, pour échanger, pour supporter le deuil.

 

Dans tous ces aspects un point commun : on mange pour subsister dans son existence, pour refaire ses forces. Qui se gave de nourriture peut devenir malade ou somnolent. Qui ne mange pas assez perd des capacités tant motrices qu’intellectuelles. Vous connaissez le proverbe : «Ventre affamé n’a point d’oreilles.» Ce qui veut dire : l’homme pressé par la faim est sourd à toute parole.

 

Dans la Bible, le repas offert est un geste d’hospitalité. Abraham reçoit trois hommes au chêne de Membré. (Gn 18, 1-5) Le publicain Matthieu reçoit Jésus en témoignage de reconnaissance. (2, 11) À l’arrivée d’un parent, le repas devient un signe de réjouissance (Tb 7, 9) comme aussi le retour du fils prodigue en Luc. (15, 22-32)  On peut manger en privant les autres, surtout les pauvres comme on le constate dans la parabole du riche et du pauvre Lazare. (Lc 12,19 ss) On a consigné surtout dans les livres sapientiaux des règles de conduite à tenir à table comme des conseils de tempérance (Pr 23, 20 ss; Si 31, 12-22); des conseils de prudence (Pr 23,10; Si 13,7); de la rectitude morale (Si 6,10; 40,29) «Quand tu es invité à un repas ne va pas prendre la première place.» (Lc 14,8)

 

Toujours dans la Bible on rencontre des repas sacrés qui confirment une alliance. Tel le repas pascal qui rappelait les merveilles du début de l’alliance de Dieu avec son peuple. (Ex 12-13) On mangeait aussi les prémices comme un rappel de la providence continuelle de Dieu qui veille sur les siens. (Dt 26)

 

Pour agrémenter un repas de fête on y ajoute des chants, de la danse, de la musique pour aider à faire dépasser la matérialité du festin. Saint Jean Baptiste s’est fait couper la tête parce qu’Hérodiade a fait perdre la tête à Hérode en dansant à l’occasion d’un repas de fête.

 

Dans la vie de Jésus vous savez qu’on le présente souvent invité à des repas. Il est reçu à la table de Marthe et Marie. (Lc 10, 38-42)  Il accepte l’invitation du pharisien Simon et il accueille à cette occasion le repentir de la pécheresse qui devient comme une fête. (Lc 7, 36-50)  Il partage sans scrupule la table des pharisiens (Mt 9,10) ou de Zachée un publicain. (Lc 19,1-10) À l’occasion de l’appel de Lévi, il reçoit une invitation pour un grand festin. (Lc 5, 27-30) Dans saint Luc on trouve encore huit autres mentions de repas. Je vous laisse le soin de les trouver. Saint Jean  présente Jésus faisant son premier miracle (signe) à l’occasion d’un repas de noce à Cana où le vin manqua. (2,1-11) Il ne faut pas oublier les deux grands picniques où Jésus multiplia le pain et le poisson.

 

Il y aurait un parallèle à établir entre le repas où Jean Baptiste entre dans le repos éternel et le repas eucharistique avant son départ de ce monde quand Jésus est trahi. L’un est livré à mort par Hérodiade; l’autre par Judas.


Jésus parle du repas eschatologique, de la fin des temps : « Je vous dis que beaucoup arriveront du Levant et du Couchant et se mettront à table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des Cieux, tandis que les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors; là seront des sanglots et des grincements de dents.» (Mt 8,11-12) Ceci rappelle une constatation d’Isaïe . On peut lire ce passage aux messes de funérailles : « Dieu des armées fera pour tous les peuples un festin de viandes grasses, pleines de moelle, de vins dépouillés, clarifiés.» (Is 25,6) Vous connaissez aussi la parabole des noces royales dans Mt 22, 1-14 qui se lit aussi chez Luc mais qui est introduite à la suite d’une autre parabole sur le choix des places à l’occasion d’un repas où Jésus était invité quand il remarqua comment les invités choisissaient les premiers divans. « L’un des convives lui dit : « Heureux celui qui prendra son repas dans le royaume de Dieu.» (Lc 14,7 et 15) Dans l’Apocalypse vous avez déjà lu ce célèbre passage : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un écoute ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je dînerai avec lui et lui avec moi.» (3, 20)

 

Jésus se fait reconnaître à Pâques par les disciples d’Emmaüs au cours d’un repas (Lc 24, 30) et à ses disciples en Galilée selon ce que rapporte Jean : « Jésus leur dit : «Venez déjeuner.» (21,12)

 

Dans les Actes des Apôtres, la communauté renouvelle le repas de Jésus par la fraction du pain dans la joie et la communion fraternelle. (Ac 2, 42.46) Paul, dans la première aux Corinthiens, décrit comment les chrétiens doivent prendre leurs repas au chapitre 11, 17-33. Vous vous souvenez que j’en ai parlé dans les entretiens sur l’eucharistie.

 

Le repas, vous ne le savez certainement pas, tire son nom du verbe latin pascere qui signifie d’abord paître pour les animaux; d’où on est arrivé au sens de repaître qui fait au participe : repu pour qui a mangé à satiété, pour celui qui est gavé, rassasié.

 

Un repas peut être copieux, plantureux. Son contraire : léger, frugal. On peut préparer un repas froid ou chaud. Dans un repas normalement on se rassasie ou on reste sur son appétit ou sa faim. Ce n’est pas toujours facile de garde cette mesure.

 

Quelles vertus développer à l’occasion de la nourriture ou du repos ? La tempérance et la sobriété. On peut se fatiguer en mangeant trop, c’est-à-dire en dépassant la norme. Le repas reste une sorte de repos, et quand il dépasse les normes, son but change. Vous pourrez relire ce que j’ai donné en 1998 sur la tempérance.

                                              
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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 17:58
 

 
 

 

 REPOS ET REPAS 

Par
 Dom Raymond Carette

JUIN 2009 


 

 

Dans notre vie il se passe bien des activités de tous les jours sur lesquelles nous ne nous arrêtons pas parce qu’elles se font automatiquement. L’an dernier nous avons pu réfléchir sur le travail. À côté du travail ou mieux en contre partie il est possible de s’intéresser au repos. J’ai ajouté le repas comme partie du repos. En effet l’un et l’autre refont nos forces après un travail et nous aident à mieux vivre.

 

Ces deux activités que nous exerçons chaque jour sont nécessaires pour continuer à vivre. Pourquoi nous intéresser à ces deux sujets ? À cause de la vie trépidante de beaucoup de nos contemporains qui utilisent mal ces deux aspects de notre vie. Mal utilisé, on perd rapidement le nord et ce n’est pas toujours possible de réparer des abus même en prenant des vacances dans le sud ! Grâce à ces deux fonctions bien importantes nous refaisons notre organisme qui fonctionne comme une machine. Sans essence ou courant électrique on ne peut faire tourner un moteur. Sans nourriture, notre corps devient anémique; sans repos surtout dans le sommeil, on peut devenir malade psychologiquement. Tout notre être aussi bien le corps que l’esprit, a besoin de repos comme de repas, c’est-à-dire de nourriture.

 

Vous me direz que ce sont deux fonctions très concrètes bien terre à terre et par conséquent très éloignées de la vie spirituelle. Mais attention. Si vous avez déjà lu des auteurs spirituels et des considérations des Pères de l’Église, ces deux aspects de la vie sont abordés au début de la vie spirituelle. Ne parle-on pas de jeûne, de veille ? Que sont ces deux activités si ce n’est comment utiliser la nourriture et le sommeil comme repos. Pour que le côté spirituel puisse bien fonctionner il est nécessaire de ne pas abuser ni de l’un ni de l’autre. Vous me direz qu’il y a eu des saints et des saintes qui n’en ont pas tenu compte. C’est vrai. Il ne faut pas prendre l’exception pour la règle générale. Celui qui ne veut pas manger ou se détendre peut briser sa santé physique ou mental. Je vous rapporte un texte de saint Antoine dans les sentences des pères du désert. « Il y avait dans le désert un chasseur de bêtes sauvages qui vit abba Antoine se récréant avec des frères. Il s’en scandalisa. Voulant le convaincre qu’il fallait de temps en temps condescendre aux frères, le vieillard lui dit : « Mets une flèche à ton arc, et bande-le.» Il fit ainsi. Le vieillard reprit :« Bande-le un peu plus», et le chasseur le fit. Le vieillard lui dit encore : « Continue à le bander.» Le chasseur répondit : « Si je bande mon arc au delà de la mesure, je vais le casser.» Le vieillard lui dit alors : « Il en va de même dans l’œuvre du Seigneur; si nous tendons les frères outre mesure, ils seront bientôt brisés. Il faut donc de temps en temps condescendre à leurs besoins.» Entendant ces paroles, le chasseur fut pénétré de componction. Grandement édifié par le vieillard, il partit. Quant aux frères, ils retournèrent chez eux fortifiés.»  Par le sommeil, la détente, la nourriture nous réparons les usures de notre organisme et nous pouvons continuer à vivre sans devenir un poids pour soi et pour les autres.

 

Toutefois même si nous sommes bien conscients qu’il faut ces deux sources pour vivre décemment, nous pouvons quitter la norme de deux manières : soit en ne prenant pas assez de repos ou de nourriture ou en mangeant trop et en se reposant trop. Dans l’usage de ce qui est mis à notre disposition nous avons à établir un équilibre. Cet équilibre varie d’une personne à l’autre, d’une journée à l’autre sans oublier de tenir compte de l’âge, de l’état de santé ou de la maladie. Vous vous souvenez ce que saint Benoît écrit à ce sujet : «Aussi avons-nous quelque scrupule à régler l’alimentation d’autrui.» (40, 2)

 

À la suite de cette citation de la règle de saint Benoît, je veux revenir sur ce que j’ai dit plus haut. Toute spiritualité doit s’exprimer, se concrétiser dans des actions de la vie ordinaire. Il ne faut pas structurer toute une spiritualité autour du repos et du repas mais il faut rester éveillé sur ces points qui touchent notre nature humaine car autrement on risque de tomber dans une forme d’angélisme. Une spiritualité ne doit pas être désincarnée. Pourquoi ? S’il y a trop de préoccupations au sujet des comportements corporels, le message spirituel ne passera pas parce que toute l’attention sera dirigée vers des points trop sensibles. Ce sont des moyens et non des fins.

 

À ce sujet j’ai trouvé dans le commentaire de la règle de Dom Guillaume Jedrezejczak, Sur un chemin de liberté, ce passage intéressant que je ne puis m’empêcher de vous citer. Sur le chapitre 22 voici ce qu’il écrit :

 

« Le plus étonnant dans la règle, c’est que saint Benoît s’intéresse à des choses que nous n’aurions plus l’idée d’y mettre : la nourriture, le rang dans la communauté, le travail, la manière de dormir. Il y attache même une telle importance qu’il y consacre des chapitres entiers de sa Règle, alors qu’il ne parle qu’en passant de l’oraison, de la lectio, de l’eucharistie. Voilà qui est vraiment très surprenant !

 

« Pourquoi donc saint Benoît agit-il ainsi ? Pourquoi donne-t-il tant de place à des choses qui nous semblent si communes et banales ? Pour répondre à ces questions, il faut dépasser le niveau des dispositions concrètes en essayant de saisir l’intuition fondamentale de saint Benoît.

 

« Et quelle est cette intuition ? Je crois qu’on pourrait la résumer ainsi : Dieu a créé l’homme comme un être unifié; le péché a détruit l’unité de l’homme, il en a fait un être divisé; tout le chemin monastique est un chemin de retour à cette unité, En s’incarnant, le Christ a fait de notre chair ce chemin de retour à Dieu. Il a fait de notre existence concrète, avec toutes ses activités, un chemin spirituel.

 

« La caractéristique fondamentale de la spiritualité monastique, de la spiritualité chrétienne, est que tout, absolument tout, peut devenir le lieu de la rencontre de Dieu. Il n’y a pas des occupations nobles et des occupations viles, des charges spirituelles et d’autres qui sont profanes. Tout est devenu le lieu où Dieu peut venir à notre rencontre, si nous sommes présents à ce que nous faisons, même les choses les plus humbles et les plus communes.» ( p. 230-231)

 

Au début d’un cheminement spirituel l’attention se porte beaucoup sur une maîtrise de ces deux points savoir la nourriture et le sommeil. Saint Benoît s’en est soucié lui aussi tout conscient qu’il fût de la nature humaine. Si vous remontez plus loin chez les Pères du désert, vous serez surpris de constater les points concrets qu’ils abordent. Ces questions de base se posent à toutes les générations : quels soins apporter dans le domaine de la nourriture et du sommeil ou du repos pour rester plus libre face à la grâce divine, la vie de Dieu en nous.

 

Si vous lisez avec attention les titres des chapitres 39 et 40 de la règle de saint Benoît qui traitent du manger et du boire, vous rencontrerez le même mot : mensura qui se traduit en français par mesure. Cette mesure se retrouve encore au sujet du travail. «Que tout se fasse néanmoins avec mesure (mensurate) par égard pour les faibles.» (48, 9)

 

En continuant cette étude je vais procéder comme l’an dernier au sujet du travail. Ce ne sera pas un exposé très structuré mais des réflexions personnelles. Le repos passera au premier plan car il semble s’opposer davantage au travail. Le repas viendra ensuite comme une forme de repos. Il se peut que je revienne en passant sur le travail.

 



Le Repos


       

Constatons que notre existence se compose d’alternances d’élans et de repos. Si l’un est mis de côté, l’autre en souffre. Être toujours en élan, ce n’est pas normal comme être toujours au repos.

 

Le repos peut se comparer à une jouissance après une recherche; le repos peut se comprendre encore comme la conclusion d’une œuvre. Vous connaissez ce passage de la Genèse. Dieu créa le monde en six jours et le septième il se reposa. Il vit que cela était bon, entendons son œuvre. Dieu n’a pas besoin de repos. On approprie à Dieu ce que nous vivons en tant qu’homme.

 

Dans les traités de spiritualité, des auteurs parlent du repos contemplatif. Qu’est ce que cela veut dire ? Tout acte de contemplation ne peut se réaliser sans un arrêt sur un objet. La contemplation fait comme cesser les autres activités humaines pour se pencher sur ce qui attire l’âme vers Dieu, ses œuvres de salut ou sur toute autre réalité surnaturelle. On peut même avoir du repos dans la contemplation d’un phénomène de la nature ou une œuvre d’art. Cependant remarquez que l’on ne parle jamais d’audition contemplative car les sons passent l’un après l’autre sans arrêt alors que la vue peut se reposer sur un objet comme l’intelligence. C’est pourquoi le vocabulaire de la contemplation utilise le sens de la vue comme le plus développé de l’homme pour exprimer une autre réalité. Nous pouvons voir au loin et l’oreille est plus limitée comme les autres sens. Au ciel, nous jouirons de la vision béatifique.

 

Pourquoi nous reposer ? Parce que nous avons besoin de réparer ce qui a été épuisé, usé, fatigué par l’usage. On constate que l’épuisement peut venir de diverses causes.

 

1)  Un épuisement physique et une fatigue physique comme des courbatures peuvent venir d’un travail manuel ou du sport.


2)  Un épuisement psychologique. Il arrive à la suite d’une épreuve comme un deuil, une perte d’emploi, une peine d’amour. On peut parler ici quelques fois d’une dépression.

 

3)  Une fatigue morale peut prendre naissance du soucis des parents au sujet de leurs enfants, de la tristesse.

 

4)  Dans la vie spirituelle, on parle de fatigue quand l’âme qui a reçu des consolations de Dieu passe par une période de mise à l’épreuve. L’âme vit alors dans le noir ou dans un tunnel.

 

À  ces sortes de fatigue ou d’usure, correspondent des repos.

 

1)  Un repos physique répare en ne faisant pas trop d’exercice, en restant plus longtemps assis ou couché, en mangeant bien.

 

2)  Une détente, un divertissement, une acceptation de la situation, la compagnie d’amis et de parents aident à dépasser une fatigue psychologique comme un deuil.

 

3)  La tension ou la fatigue morale diminue en acceptant de ne pas tout contrôler; en faisant confiance à Dieu et à la vie, en ses capacités, à l’avenir, aux autres.

 

4)  On n’aborde pas trop souvent la fatigue spirituelle dans la vie courante. Elle existe et elle se dépasse en augmentant la vie de foi en Dieu, la charité envers le prochain, en demandant conseil et surtout en restant calme. La lecture d’une vie de saint fait aussi du bien surtout quand elle reste bien proche du réel sans trop de phénomènes extraordinaires.

 

J’ai constaté que la fatigue peut devenir contagieuse surtout pour la fatigue 2 et 3.

 

Sous un autre aspect, le repos s’oppose à la recherche. Le vrai repos n’est pas la cessation d’une activité mais son accomplissement, sa réalisation. Le repos arrive quand le but est atteint, quand la fin poursuivie est réalisée et accomplie. Dans notre agir il peut en effet y avoir deux fins ou deux buts. Une fin intermédiaire et une fin ultime ou dernière. Cassien utilise cette distinction au sujet de la vie monastique. La fin intermédiaire c’est la charité tandis que la vie bienheureuse est la fin dernière. On peut trouver un repos dans l’une comme dans l’autre. Saint Augustin parle du repos en Dieu. « Qui me donnera de me reposer en Toi ? Qui me donnera que tu viennes dans mon cœur pour l’enivrer, afin que j’oublie mes maux et que je puisse étreindre mon unique bien, qui est toi ? »

 

Qu’en est-il dans l’Écriture ? Comment aborde-t-on la fatigue et le repos ? Un exemple. Saint Jean nous présente Jésus assis sur le bord du puits de Jacob en Samarie, fatigué par la marche. (4,6)  Dans le même chapitre Jésus s’adresse ainsi aux disciples : « Je vous ai envoyé moissonner ce que vous n’avez pas travaillé, d’autres ont travaillé et vous êtes entrés dans leur travail.» (38) Dans Luc 5,5 au sujet de la pêche miraculeuse, on lit ceci : « Ils avaient travaillé toute la nuit sans rien prendre.» La Bible Osty dans ces deux cas utilise l’expression : avoir peiné. Le travail entraîne la fatigue et cette fatigue est liée à l’acte de travailler. Travail et fatigue en grec ont une même racine, celle de couper, trancher et être en peine. La fatigue du travail, c’est sa peine, car le travail ampute, moleste, brise. Seuls les lis des champs « ne travaillent ni ne peinent.» (Mt 6, 28) parce qu’ils n’ont pas de souci. Il faudrait citer ici tout ce passage du discours sur la montagne qui parle de l’abandon à la Providence (6, 25-34) pour éviter de se faire des soucis lesquels conduisent à la fatigue. C’est notre lot d’être un être qui travaille, se fatigue et peine, un être soucieux. Les soucis brisent davantage l’homme que son travail. Vous connaissez cette déclaration de Jésus dans saint Matthieu : «Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et je vous donnerai le repos. Prenez mon joug sur vous et apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger.» (11, 28-30) Osty traduit fatiguer par peiner. On pourrait même traduire par travailler. Dans une traduction anglaise on s’exprime ainsi : « Come to me, all you who labor and are bundered. »

 

Quel est ce fardeau qui fatigue les lecteurs de saint Matthieu ? Les lois des pharisiens et des docteurs de la loi qui ont placé sur les épaules des autres des fardeaux qu’ils ne peuvent pas porter eux-mêmes. (Mt 23, 4) Les hommes déjà fatigués par le travail, sont en outre, écrasés par la religion d’une loi tatillonne. Le joug que propose Jésus est doux et son fardeau léger. L’écrasement ne résulte pas, chez eux, de la seule fatigue physique, ni même de la misère psychologique qui est certainement considérable, mais aussi d’être vraiment en paix avec Dieu par les moyens qu’on leur a enseignés.

 

Si le légalisme est une attitude nocive, il peut y en avoir d’autres. Nous avons inventé l’activité débordante et le divertissement systématique. Ces deux attitudes arrivent au même résultat : fuite d’une réalité en ne parvenant pas à une acceptation de la réalité de son moi. Nous passons de la fatigue qui résulte du joug que nous avons mis sur nos épaules sans même s’en rendre compte. Deux exemples se trouvent dans le Nouveau Testament. Celui de l’homme riche dont l’activité débordante remplit ses greniers (Luc 12, 15-21); celui du fils prodigue qui dissipe son bien dans la débauche. L’un et l’autre fuient leur vraie situation. L’un et l’autre illustrent des attitudes fatigantes. C’est à eux qu’est adressé l’appel de Jésus : «Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés.»

 

Le service de Dieu peut fatiguer par l’affrontement des hommes qu’il impose. On sait que saint Paul « pressé de toutes parts» éprouvait le désir de s’en aller et d’être avec le Christ.

 

La notion biblique de repos ne couvre pas seulement l’idée d’une suspension d’activités, mais celle d’une réfection, d’une régénération. Pour le nomade le repos est lié à l’abondance alimentaire, à l’ombre et surtout à l’eau. Rien d’étonnant à ce que le repos soit lié au paradis, à la terre promise comme la fatigue à la marche au désert. Au peuple qui sort d’Égypte et qui traverse le désert  c’est une sorte de jardin qui est promis, une terre où coulent le lait et le miel. Le repos que Dieu prévoit pour son peuple ne sera pas la cessation de l’activité, mais la fin de l’usure provoquée par la marche et les épreuves du désert.

 

Dans sa vie, Jésus prend souvent des prises de positions au sujet du sabbat. Ce mot signifie un temps de repos par excellence. Or Jésus laisse ses disciples broyer et manger des épis de blé ce jour sacré pour les pharisiens. Il se fait accuser. À plusieurs reprises dans la synagogue, il accomplit des miracles et on l’accuse de travailler. C’est à la suite de ce passage de la cueillette des épis que saint Marc a cette sentence qui lui est propre : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat.» (2, 27) Voici un passage de Luc : « Jésus était en train d’enseigner dans une synagogue, le jour du sabbat. Il y avait là une femme, possédée par un esprit mauvais qui la rendait infirme depuis dix-huit ans. Elle était toute courbée et absolument incapable de se redresser. Quand Jésus la vit, il l’interpella : « Femme, te voilà délivrée de ton infirmité.» Puis, il lui imposa les mains; à l’instant même elle se trouva toute droite, et elle rendait gloire à Dieu. Le chef de la synagogue fut indigné de voir Jésus faire une guérison le jour du sabbat. Il prit la parole pour dire à la foule : « Il y a six jours pour travailler; venez donc vous faire guérir ces jours-là et non le jour du sabbat.» (13, 10-17 )

 

La vie humaine comprend donc des rythmes de pertes et de réparations de l’énergie. La vie des animaux aussi. Voyons la différence. L’animal dort parce qu’il ne peut pas penser. L’homme dort et se repose parce qu’il décide de ne plus penser. Le rythme travail et repos n’est pas pour l’homme purement naturel, il obéit en plus à la nature culturelle de l’homme. L’homme est encore capable de décider jusqu’à un certain point qu’il ne se reposera pas, de même qu’il peut ralentir volontairement certaines activités. L’homme peut travailler ou se reposer à cause de lois intérieures ou extérieures qui le poussent. Nous entrons de plus en plus dans une civilisation du loisir, en présence de temps de repos de plus en plus longs mais souvent de plus en plus vides. Pensons aux personnes retraitées de plus en plus jeunes et qui ne savent plus occuper leur temps.

 

Dans notre vie il existe des rythmes journaliers avec des moments de récupération journaliers; des rythmes hebdomadaires et des rythmes annuels. J’appellerais ceci des élans et des repos. On peut se fatiguer au travail et aussi accumuler encore de la fatigue inutile en mangeant trop. L’un peut avoir à voyager pour aller à son travail et il doit apprendre à se reposer pendant ces moments en évitant d’être agressifs, impatients et accumulant ainsi de la fatigue inutile. Je sais que ce n’est pas toujours agréable de sortir d’un centre ville aux heures de pointe mais il y aurait possibilité de détente en prenant ces moments sous le bon côté. On constate des chauffeurs impatients comme d’autres qui ne s’en font pas parce qu’ils savent se détendre.

 

 

 Le Repas 




Après le repos, le repas qui est une manière de se reposer, c’est-à-dire de refaire ses forces et plus concrètement pour continuer à vivre. Car pour celui qui ne mange pas assez les forces s’en vont, la fatigue revient plus rapidement. Quand on ne donne plus d’eau à une plante, elle sèche et meurt.

 

Manger permet de refaire son organisme. Le repas est aussi signe de communion. En plus de soutenir notre organisme, il peut devenir une action sociale, un signe de partage. L’animalité en nous peut se manifester à l’occasion des repas. Je dirais que la manière de manger devient un signe de civilisation, de culture, de respect mutuel à l’encontre de l’animal. Si vous avez déjà observé des animaux à qui on donne de la nourriture, on constate une hiérarchie : le plus fort mange le premier. Le repas est aussi un lieu d’échange, un moment de partage et non un geste égoïste.

 

Les repas sont de diverses espèces. La majorité des gens dans notre civilisation prennent beaucoup de repas dans le style casse croûte ou fast-food. Il n’y a pas alors de partage. Chacun fait son affaire et repart rapidement. J’appellerais cela des repas à la chaîne. Mais un repas peut être aussi ordinaire, chaque jour, deux à trois fois pris en famille. Le repas de fête ne doit pas être trop fréquent car il perd son sens. Un banquet souligne ordinairement un événement avec beaucoup de convives comme un banquet de mariage.

 

Voyons des raisons qui peuvent pousser à manger. Pour les uns, manger est une occasion d’oublier une situation. J’appellerais cela le repas placebo. Une fois le repas terminé, la situation à affronter n’a pas changé et on revient au point de départ. Celui qui prend un repas fuite mange ordinairement beaucoup. On parle alors d’outre mangeur.

 

Un autre s’amène à table non pour échapper à une situation mais par gourmandise. Il recherche sans doute la quantité comme aussi la qualité. Ordinairement ces personnes mangent vite.

 

Des personnes aiment se rencontrer à table pour le plaisir d’être ensemble, pour partager et échanger avec des parents ou des amis. Pour honorer quelqu’un ou souligner un anniversaire on partage un repas.  Après des funérailles, la famille invite à un repas pour se sentir ensemble, pour se détendre, pour échanger, pour supporter le deuil.

 

Dans tous ces aspects un point commun : on mange pour subsister dans son existence, pour refaire ses forces. Qui se gave de nourriture peut devenir malade ou somnolent. Qui ne mange pas assez perd des capacités tant motrices qu’intellectuelles. Vous connaissez le proverbe : «Ventre affamé n’a point d’oreilles.» Ce qui veut dire : l’homme pressé par la faim est sourd à toute parole.

 

Dans la Bible, le repas offert est un geste d’hospitalité. Abraham reçoit trois hommes au chêne de Membré. (Gn 18, 1-5) Le publicain Matthieu reçoit Jésus en témoignage de reconnaissance. (2, 11) À l’arrivée d’un parent, le repas devient un signe de réjouissance (Tb 7, 9) comme aussi le retour du fils prodigue en Luc. (15, 22-32)  On peut manger en privant les autres, surtout les pauvres comme on le constate dans la parabole du riche et du pauvre Lazare. (Lc 12,19 ss) On a consigné surtout dans les livres sapientiaux des règles de conduite à tenir à table comme des conseils de tempérance (Pr 23, 20 ss; Si 31, 12-22); des conseils de prudence (Pr 23,10; Si 13,7); de la rectitude morale (Si 6,10; 40,29) «Quand tu es invité à un repas ne va pas prendre la première place.» (Lc 14,8)

 

Toujours dans la Bible on rencontre des repas sacrés qui confirment une alliance. Tel le repas pascal qui rappelait les merveilles du début de l’alliance de Dieu avec son peuple. (Ex 12-13) On mangeait aussi les prémices comme un rappel de la providence continuelle de Dieu qui veille sur les siens. (Dt 26)

 

Pour agrémenter un repas de fête on y ajoute des chants, de la danse, de la musique pour aider à faire dépasser la matérialité du festin. Saint Jean Baptiste s’est fait couper la tête parce qu’Hérodiade a fait perdre la tête à Hérode en dansant à l’occasion d’un repas de fête.

 

Dans la vie de Jésus vous savez qu’on le présente souvent invité à des repas. Il est reçu à la table de Marthe et Marie. (Lc 10, 38-42)  Il accepte l’invitation du pharisien Simon et il accueille à cette occasion le repentir de la pécheresse qui devient comme une fête. (Lc 7, 36-50)  Il partage sans scrupule la table des pharisiens (Mt 9,10) ou de Zachée un publicain. (Lc 19,1-10) À l’occasion de l’appel de Lévi, il reçoit une invitation pour un grand festin. (Lc 5, 27-30) Dans saint Luc on trouve encore huit autres mentions de repas. Je vous laisse le soin de les trouver. Saint Jean  présente Jésus faisant son premier miracle (signe) à l’occasion d’un repas de noce à Cana où le vin manqua. (2,1-11) Il ne faut pas oublier les deux grands picniques où Jésus multiplia le pain et le poisson.

 

Il y aurait un parallèle à établir entre le repas où Jean Baptiste entre dans le repos éternel et le repas eucharistique avant son départ de ce monde quand Jésus est trahi. L’un est livré à mort par Hérodiade; l’autre par Judas.


Jésus parle du repas eschatologique, de la fin des temps : « Je vous dis que beaucoup arriveront du Levant et du Couchant et se mettront à table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des Cieux, tandis que les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors; là seront des sanglots et des grincements de dents.» (Mt 8,11-12) Ceci rappelle une constatation d’Isaïe . On peut lire ce passage aux messes de funérailles : « Dieu des armées fera pour tous les peuples un festin de viandes grasses, pleines de moelle, de vins dépouillés, clarifiés.» (Is 25,6) Vous connaissez aussi la parabole des noces royales dans Mt 22, 1-14 qui se lit aussi chez Luc mais qui est introduite à la suite d’une autre parabole sur le choix des places à l’occasion d’un repas où Jésus était invité quand il remarqua comment les invités choisissaient les premiers divans. « L’un des convives lui dit : « Heureux celui qui prendra son repas dans le royaume de Dieu.» (Lc 14,7 et 15) Dans l’Apocalypse vous avez déjà lu ce célèbre passage : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un écoute ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je dînerai avec lui et lui avec moi.» (3, 20)

 

Jésus se fait reconnaître à Pâques par les disciples d’Emmaüs au cours d’un repas (Lc 24, 30) et à ses disciples en Galilée selon ce que rapporte Jean : « Jésus leur dit : «Venez déjeuner.» (21,12)

 

Dans les Actes des Apôtres, la communauté renouvelle le repas de Jésus par la fraction du pain dans la joie et la communion fraternelle. (Ac 2, 42.46) Paul, dans la première aux Corinthiens, décrit comment les chrétiens doivent prendre leurs repas au chapitre 11, 17-33. Vous vous souvenez que j’en ai parlé dans les entretiens sur l’eucharistie.

 

Le repas, vous ne le savez certainement pas, tire son nom du verbe latin pascere qui signifie d’abord paître pour les animaux; d’où on est arrivé au sens de repaître qui fait au participe : repu pour qui a mangé à satiété, pour celui qui est gavé, rassasié.

 

Un repas peut être copieux, plantureux. Son contraire : léger, frugal. On peut préparer un repas froid ou chaud. Dans un repas normalement on se rassasie ou on reste sur son appétit ou sa faim. Ce n’est pas toujours facile de garde cette mesure.

 

Quelles vertus développer à l’occasion de la nourriture ou du repos ? La tempérance et la sobriété. On peut se fatiguer en mangeant trop, c’est-à-dire en dépassant la norme. Le repas reste une sorte de repos, et quand il dépasse les normes, son but change. Vous pourrez relire ce que j’ai donné en 1998 sur la tempérance.

                                              
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 03:43
 


 
 

 Le Travail 

                     Par
Dom Raymond Carette o.s.b 

 

 

    Chaque fois que je préside la célébration de l’eucharistie, les paroles de l’offrande du pain et du vin me rappellent la mention du travail. Pour les avoir entendus souvent vous vous souvenez des paroles du célébrant : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes; nous te le présentons il deviendra le pain de la vie. » Puis en offrant le vin : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce vin fruit de la vigne et du travail des hommes, nous te le présentons il deviendra le vin du royaume éternel. » Une excellente formule qui reconnaît Dieu comme créateur qui a donné la possibilité à la terre de donner des fruits, des produits et que l’homme, par son travail, peut transformer et continuer ainsi la création. Dans la prière eucharistique I (le canon romain) nous rencontrons une formule qui nous fait aller plus loin. « Sanctifie pleinement cette offrande (du pain et du vin) par la puissance de ta bénédiction …qu’elle devienne pour nous le corps et le sang de ton Fils bien-aimé, Jésus Christ, notre Seigneur. » Sans le travail de l’homme qui transforme et prolonge la création, nous serions limités dans l’usage de la création. Par le travail humain, nous aidons Dieu à se rendre présent au milieu de nous. Constatons que la création est bonne. Le travail de l’homme peut lui donner une autre dimension. Si notre travail peut élever la création il est possible aussi que l’homme devienne esclave du travail et que, par ce moyen, il domine et se serve de son prochain pour s’enrichir. Je ne vous parlerai pas du travail sous cet aspect bien particulier, celui du travail sous l’angle de la question sociale.

 
    Cependant l’Église s’est intéressée à ce sujet bien des fois. Elle a beaucoup réfléchi et produit des grands documents. Quand on étudie l’histoire, on se rend compte qu’après la Révolution française et les guerres de Napoléon, un courant est parti de l’Angleterre qu’on a appelé la révolution industrielle. Depuis le moyen âge, le travail se passait dans un atelier où le maître enseignait son métier à des apprentis. Ils apprenaient à créer en se servant de modèles. Devant une main-d’œuvre plus abondante, donc devant des besoins plus exigeants de produire, on a commencé à mécaniser des travaux. Pensons aux tissus faits à la main. Peu à peu des machines ont simplifié la production. Ce phénomène s’est constaté aussi dans l’agriculture. La machine a permis un rendement meilleur et plus abondant. Mais en même temps que l’homme produisait des machines, il en devenait l’esclave. Elles devaient tourner. Il fallait les alimenter et les rentabiliser. D’où des questions sociales. Les hommes n’apprenaient plus à réaliser, à continuer la création mais à faire fonctionner une machine qui produisait en grande quantité. Autre conséquence : la création d’une masse ouvrière, laborieuse et aussi ce qui est pire, exploitée et ne sachant pas pourquoi et pour qui elle produisait. C’est à ce moment que l’on a aboli l’esclavage, mais il s’est développée sous une autre forme : l’homme est devenu esclave de la machine. C’est à partir de ces phénomènes que Karl Marx a écrit ses ouvrages et spécialement « La lutte des classes » dans lequel il critique justement l’exploitation de la classe ouvrière par la bourgeoisie.


   L’Église n’est pas restée insensible à ce phénomène même si elle s’en est rendue compte sur le tard. Le phénomène existait surtout dans les pays anglo-saxons. Ceci a amené Léon XIII en 1890 à publier une encyclique : Rerum Novarum. Pie XI quarante ans plus tard abordait le même sujet dans une autre encyclique : Quadragesimo Anno. Enfin Jean-Paul II a lui aussi publié des réflexions sur ce sujet dans Laborem Exercens. Ce ne sont pas ces questions que je veux traiter avec vous. Ce sont en effet des aspects de la vie sociale et je ne suis pas spécialiste dans ce domaine. Je veux tout simplement réfléchir avec vous sur d’autres aspects du travail. Il y aurait aussi une théologie du travail. Je ne m’intéresserai pas non plus au travail sous cet aspect.

________________________

   Devant l’ampleur de la question je me suis rendu compte que j’avais écrit une dizaine de pages à la main, mais sans ordre, selon ce qui me venait à l’esprit dans un long laps de temps. J’ai constaté alors que dans le missel, dans les messes pour des circonstances diverses, l’Église a inséré des formulaires pour la sanctification du travail. On y trouve des prières, des antiennes et un choix de lectures. C’est là que l’on va puiser quand on prépare une messe pour la fête du travail. Une antienne d’ouverture se base sur la Genèse 1, 2l-27;31 que je vous cite :« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Dieu créa l’homme à son image. Dieu vit que tout ce qu’il avait fait; et Dieu vit que cela était bon. » Constatons que Dieu crée; il fabrique à partir de rien. Si nous employons le verbe créer ou le nom création pour notre travail ce n’est que par analogie. En effet nous partons toujours d’une matière existante. Le fait de créer pour nous signifie une présentation pas encore connu de telle produit, de tel médicament, de telle œuvre d’art. Ne parle-t-on pas d’une création artistique !

 
    Dans une prière d’ouverture on lit ces mots : « Dieu qui ne cesse de créer l’univers, tu as voulu associer l’homme à ton ouvrage; regarde le travail que nous avons à faire; qu’il nous permette de gagner notre vie, qu’il soit utile à ceux dont nous avons la charge et serve à l’avènement de ton Royaume. » On devrait mettre cette prière dans tous les endroits de travail de l’homme : usine; manufacture, bureau, magasin, entrepôt, centre de recherche. On constate que le travail est associé à l’œuvre créatrice de Dieu. Dieu a créé, si je puis ainsi m’exprimer, la matière brute. Il a donné l’intelligence à l’homme pour qu’il continue la création pas dans ce sens qu’il parte de rien, mais qu’il exploite les potentialités cachées dans la nature, dans ce que j’appellerais la création brute ou en gros. C’est dans ce sens que nous collaborons à la création en continuant dans le sens voulu par Dieu. La Genèse constate que cette création est bonne. Si l’homme a découvert des engins de destruction par son travail, ceci ne vient pas de Dieu, mais de l’homme qui se sert mal de son pouvoir créateur. Car tout travail, ne l’oublions pas, reste au sens large une création, selon le sens que je viens de donner.

 

    Un autre but du travail : permettre de gagner notre vie. Une expression moderne qui vient des encycliques sur les questions sociales dont j’ai parlé plus haut. On ne trouve jamais cela dans la Bible ou dans la Tradition chrétienne, sauf récemment.

   
  Un troisième but : utile à ceux dont nous avons la charge. Ici c’est l’utilité du travail qui est visée non l’objet produit. Le travail d’un père ou d’une mère permet de faire vivre les enfants.

 

  Un quatrième but : qu’il serve à l’avènement de ton Royaume. Un but surnaturel. L’homme ne doit pas oublier Dieu en travaillant, c’est-à-dire qu’il se perde tellement dans son travail qu’il ne reste plus de temps pour les relations familiales, sociales et la vie personnelle. Dans le récit de la création on constate que le septième jour, Dieu s’est reposé. Dieu n’a pas besoin de se reposer. L’homme, lui, ressent ce besoin. Il ne peut devenir une machine. D’où l’importance de garder aussi une journée consacrée à Dieu et aux relations. Quand l’Église défend le respect du dimanche ne pensez pas qu’elle veut faire observer seulement un précepte mais davantage : elle rappelle à l’homme sa condition humaine et qu’il n’est pas une machine. Il peut arriver que l’un travaille le dimanche car il y a ce qu’on appelle aujourd’hui des services essentielles à assurer. Mais la machine ne doit pas rouler sept jours sur sept et 24 heures sur 24. On ne se rencontre plus et on ne perd plus de temps. Je me souviens quand j’étais jeune, le dimanche, on mettait un habit différent. On s’endimanchait. On allait à la messe et on se visitait. Le repas était différent. Il y avait du temps libre pour la vie en famille. Je vais revenir sur ces thèmes car j’ai constaté que j’ai réfléchi et écrit sur des points analogues plus loin.

    J’ai constaté qu’il y avait une autre prière qui se trouve dans la liturgie des heures à tierce le lundi et qui a aussi une saveur moderne. Je vous la cite : « Père très bon, toi qui as confié la terre aux hommes pour qu’ils la gardent et la travaillent, pour qu’ils puissent progresser en s’entraidant, donne-nous de mener nos travaux avec un esprit filial envers toi et un esprit fraternel envers tous. »

   L’insistance sur le travail manuel dans les monastères viendrait, selon moi, d’une difficulté qui se rencontre dans tous les temps : consacrer du temps à la lecture. Déjà saint Benoît en glisse un mot quand il parle du dimanche et du carême. Ils constatent que plusieurs peuvent avoir de la difficulté à lire et à la place de la lecture la tentation est grande de rencontrer une âme sœur pour lui parler. Pour éviter un mal on en a créé un autre. En travaillant le temps passe et il est plus facile de se fuir. Le travail spirituel demande davantage que le travail matériel.                    

   À cause de machines de plus en plus compliquées et productives (elles-mêmes fruit du travail des hommes) on en est venu à considérer l’homme comme une machine. On constate une compétition entre l’homme et sa machine. L’homme s’acharne à produire une machine et ensuite il se laisse conduire par elle. Dans tout travail nous nous exprimons. Cependant la manière de procéder exprime notre moi profond. Peu importe le travail. Ce qui compte vient de la manière de l’accomplir. Le même travail peut épanouir comme il peut abrutir selon l’âme qu’on y met. Comme ils sont trop produits pour la consommation, les biens fruits du travail, n’ont plus de valeur et j’ajouterais de sens. Tout travail ne transforme pas nécessairement la matière en lui donnant une autre valeur. Celui qui travaille la terre aide seulement la nature à mieux produire. Après l’avoir labouré et hersé, il met du blé en terre, puis il le coupe. Celui qui prend le blé produit pour en faire du pain lui donne une autre valeur. Le travail ne peut jamais se comparer à une création ex nihilo, mais à une transformation.

   Le vrai travail est celui de la grâce en nous, celui qui nous transforme et fait de nous un être nouveau. Ce travail guérit ce qui est blessé; il assouplit ce qui est raide; il réchauffe ce qui est froid et il rend droit ce qui est faussé. Ce travail est celui de l’Esprit Saint en nous. Nous ne le contrôlons pas mais nous nous laissons contrôler par lui. Travail sans doute plus difficile car nous devons devenir comme de la terre entre les mains de Dieu qui nous pétrit. Et nous regimbons sous sa main. Le travail spirituel en Occident consiste à se conformer par des actions à imiter. à copier. En Orient, le travail spirituel revient à une soumission à l’opération de l’Esprit qui transfigure peu à peu quelqu’un en un être nouveau. On appelle le travail sur soi l’ascèse en contexte de spiritualité. Ce travail consiste à retrouver que nous avons été faits à l’image de Dieu.

    On ne peut identifier une personne avec son travail. Le travail reste une activité; il se passe dans le domaine de l’agir, du faire, non dans celui de l’être.

     Le soleil « travaille » pour nous, en nous apportant lumière et chaleur. Dans la nature il y a des forces qui « travaillent » constamment et qui transforment notre environnement.                                             

   Après le travail se trouve le repos et même la jouissance dans l’accomplissement et la contemplation du résultat. Le travail peut devenir abrutissant. Il peut grandir comme diminuer la personne qui l’accomplit. Même si un artiste semble s’exécuter sans effort, même si un grand sportif semble tout faire comme naturellement, n’oublions pas qu’il y a eu des heures et des heures d’un travail assidu et acharné pour se contrôler et contrôler la matière. Il en est de même pour la pratique de la vertu. Par son travail l’homme peut sacraliser la matière pour la mettre au service de Dieu.  

 


  Dans une société de consommation les objets produits sont faits pour être jetés et remplacés par d’autres. Nous vivons dans un monde où domine la nouveauté, la mode et aussi l’accumulation d’objets inutiles. Donc le travail devient comme banalisé. Il est en rapport avec la production et non comme une manière d’exprimer ses talents et de rendre service à ses frères.                       

 

   Dans le travail, vous vous êtes sans doute demandé quelles vertus développer. Une première serait la patience. Il peut arriver que le travail devienne un poids, une charge surtout dans un moment de fatigue. Il est alors facile de s’emporter aussi bien contre la matière que contre les personnes avec qui on travaille. Certains travaux demandent une grande patience car il faut le reprendre souvent. Comme disait Boileau dans l’Art Poétique : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » À la patience j’ajouterais sa sœur, la persévérance. Il faut aller jusqu’au bout en ne bâclant pas son ouvrage. On ne peut pas travaille pour se débarrasser mais pour produire le mieux, au meilleur de ses capacités et connaissances et compétences. Vous me direz que certains travaux demandent une plus grande compétence. C’est vrai. Même celui qui est laveur de vaisselle et qui fait mal son travail en ne prenant pas de soin à voir à ce que tout soit propre, peut devenir dangereux en donnant des bactéries à ceux qui utiliseront la vaisselle mal lavée. Un pilote d’avion ou un chauffeur d’autobus qui a entre ses mains la vie de bien des passagers doit avoir les compétences et connaissances nécessaires. Et je touche une autre vertu : la responsabilité. Savoir ce que l’on fait et aller dans le sens de celui pour qui on travaille. Ne pas produire de mauvais objets et les vendre comme des bons. N’est-il pas coupable celui qui fraude sur la production et la vente au sujet de la qualité ou de la quantité. Un entrepreneur qui construit un pont n’a pas à jouer sur la qualité des matériaux de peur de voir tomber son pont et tuer des personnes. Je pourrais ajouter d’autres vertus et le principal n’est pas de connaître les vertus à pratiquer mais bien de les mettre en pratique. Car il y a en effet une distance entre la connaissance et la pratique. Le principal restera toujours la pratique, le faire, l’agir et un bien faire. Il ne faut pas non plus oublier de travailler dans la joie. Qui travaille à reculons ou en maugréant toujours ne produira rien de bon et il devient pour les autres une cause de difficulté.


 

  Conclusion 


 Travail et eucharistie  


   J’ai commencé en partant des prières de l’offertoire du pain et du vin à la messe. Je voudrais terminer en mettant en relation travail et eucharistie. Je me souviens d’avoir vu une image, mais je ne puis me souvenir dans quel livre, où on voyait des hommes et des femmes apportant des produits de leurs travaux à la messe. Plus souvent vous avez pu voir dans les messes que présidait Jean-Paul II à travers le monde qu’à l’offertoire les gens du pays apportaient des produits locaux.

   Cette réalité est exacte. Par l’offrande de nos travaux matériels, nous pouvons donner une autre dimension à ce qui peut paraître bien ordinaire. Quand j’ai parlé de l’eucharistie il y a deux ans, vous vous souvenez que j’avais insisté sur la notion d’offrande. S’offrir soi-même assurément en union avec l’offrande que fait le Fils à son Père. Il ne faut pas oublier d’offrir aussi son travail en union avec la transformation qui s’accomplit dans la célébration de l’Eucharistie. Grâce au travail de l’homme nous présentons du pain et du vin pour qu’ils deviennent le corps et le sang du Christ. On ne pas offrir à la messe tous les objets fabriqués par l’homme pour qu’ils deviennent le corps et le sang du Christ. Mais le travail qui transforme la matière peut être offert à Dieu comme un achèvement, une collaboration à son œuvre créatrice. En lui offrant le travail de chaque jour on peut arriver à s’en servir comme œuvre rédemptrice. Grâce à l’eucharistie, Dieu travaille en nous. Il nous transforme à son image si nous voulons bien nous laisser transformer par lui. De même que par son travail, l’homme peut élever la matière, lui donner un autre poids, une autre valeur, de même aussi dans l’eucharistie, il nous change à son image. Il devient artisan de sa création et de la recréation.


     
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 02:07

 

 
 

 

 L'Église 

           Par
 Dom Raymond Carette 



 

 V- Le Royaume de Dieu   




  Cette expression ne se rencontre très peu dans les écrits apostoliques mais surtout dans les Évangiles. Pourquoi ? Elle implique trop l’idée de pouvoir temporel, de domination et ainsi elle pouvait entrer en compétition avec les pouvoirs civils. Elle est présentée comme une réalité mystérieuse dont Jésus seul pouvait faire connaître la nature avec le lien de son institution. Jésus donne au royaume de Dieu la première place dans sa prédication. Ce qu’il annonce sur les routes de Galilée, c’est la Bonne Nouvelle du royaume (Mt 4,23; 9, 35). Cette expression signifie la même chose que le royaume des cieux. Les miracles sont les signes de la présence du royaume. Avec sa venue prend fin la domination de Satan, du péché :« Si c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons, le royaume de Dieu est donc arrivé pour vous.» (Mt 12,28)

  L’idée de royaume implique une croissance. Plusieurs paraboles en parlent : la semence, le grain de sénevé, le levain, l’ivraie et le bon grain, la pêche... L’Église de même grandit. Au terme de ce temps-là le royaume adviendra dans sa plénitude. Royaume non basée sur l’avoir, ni sur le pouvoir mais sur le croire ! Ici-bas, royaume en puissance mais en acte seulement au ciel. Il n’est pas humain car Jésus se dérobe quand on veut le faire roi. (Jn 6,125) Royaume qui a un roi à sa tête. Dans le procès religieux de Jésus on attaque sa qualité de Messie et de Fils de Dieu. En revanche, dans le procès civil devant Pilate, c’est sa royauté qui est mise en cause. Jésus ne renie pas le titre de roi tout en précisant que son « royaume n’est pas de ce monde.» Sur l’inscription de la croix : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs.» (Jn 19,19) 


 VI - La Cité de Dieu  


      

     Nous sommes moins familier avec cette expression pour désigner l’Église. Elle vient de l’Apocalypse et signifie le lieu où habite le Seigneur. « Et j’ai vu descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, toute prête, comme une fiancée parée pour son époux. Et j’ai entendu la voix puissante qui venait du Trône divin ; elle disait : ‘Voici la demeure de Dieu avec les hommes; il demeurera avec eux,et ils seront son peuple, Dieu lui-même sera avec eux.’» (21, 2-3) Les hommes construisent et habitent des cités pour y vivre. La cité de Dieu sera habitée par des hommes, mais elle viendra d’en haut. Encore le contraste entre le terrestre et le céleste. L’une sert de comparaison à l’autre. Venant du ciel, elle ne connaîtra ni usure, ni vieillissement. « Rien de souillé n’y pourra pénétrer, ni ceux qui commettent l’abo-mination et le mal, mais seulement ceux qui sont inscrits dans le livre de vie de l’Agneau.» (Ap 21,27) Dans une cité se trouve des édifices qui ont des noms divers : maison de Dieu; temple sacré.

 

  Les notes de l’Église  

 
 

  Quand vous assistez à la messe au monastère, pendant le chant du credo, vous entendez chanter la proclamation de notre foi sur l’Église. « Et unam, sanctam, catholicam, et apostolicam Ecclesiam.» « Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique.» Cette formule provient du symbole de Nicée-Constantinople alors que le symbole des Apôtres énonce seulement deux notes:«Je crois à la  sainte Église catholique.



 

  L Église est une 


 

  Que trouve-t-on sous l’unité de l’Église ? Dans la pensée biblique toute la race humaine remonte à un seul: Adam. À cause de la faute qui a dispersé les hommes, il existe dans la pensée paulinienne, un nouvel Adam, le Christ, qui refait l’unité de la race humaine. Il est Fils unique de Dieu. Il unit ceux qui l’aiment et croient en lui, en leur donnant son Esprit et en les nourrissant d’un seul pain, son corps offert sur la Croix. « Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.» (I Co 10,17) De tous les peuples il fait un seul corps; il fait des croyants ses membres, les dotant chacun de charismes divers en vue du bien commun de son corps qui est l’Église. Ceci vient encore de I Co 12, 4-27 . « Dieu a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps, et l’Église est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble totalement de sa plénitude.» (Ep 1, 22-23) Il est l’unique pasteur qui connaît ses brebis dans leur diversité. (Jn 10, 3) Par le don de sa vie, le Christ vient rassembler dans son troupeau les enfants de Dieu dispersés. (Jn 10, 14 ss; 11, 51-52) Jésus est donc venu pour restaurer l’unité. Unité intérieure de l’homme déchirée par les passions; unité du couple conjugal dont l’union du Christ et de l’Église est le modèle. (Ep 5, 25-32) ; unité de tous les hommes dont l’Esprit fait les enfants d’un même Père. L’auteur de Actes présente les premiers croyants n’ayant qu’un cœur et qu’une âme. (4, 32) 

 

  Le fondement de l’unité de l’Église est l’unique foi en un unique Seigneur et Sauveur. Unique aussi la charité de ceux qui demeurent dans l’amour du Christ et qui observent ses commandements. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé.» (Jn 13, 34) Unité décrite dans les sarments unis au cep. Saint Paul constatait dans la première lettre aux Corinthiens :« Qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensée et de sentiments.» (1,10) Vous connaissez tous ce passage du discours de la dernière cène. « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée pour qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi. Que leur unité soit parfaite; ainsi le monde saura que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.» (Jn 17, 21-23) L’unité pour laquelle Jésus prie est d’abord un don de Dieu « pour qu’ils soient un comme nous sommes un.» Cette unité vient de la vie de Dieu donnée en partage aux croyants. De cette vie reçue découlera une communion très forte d’hommes et de femmes, avec la même foi et les mêmes pratiques. Cette unité est déjà là, mais elle est aussi promesse, ouverture eschatologique sur la communauté des derniers temps. Pour garder cette unité une vertu est nécessaire : l’obéissance dans la foi. Quand chacun veut soutenir sa vérité, on est proche de la division, de la pluralité. Je ne veux pas dire ici que l’on doit em-pêcher de faire de la recherche pour exprimer sa foi. La foi ne m’appartient pas. Je ne crée pas son objet, c’est-à-dire ce que je dois croire. Au contraire elle est un don de Dieu qui se révèle à moi et que je reçois.

  J’ai déjà parlé et j’y reviendrai sur l’Église visible, temporelle et hiérarchique, telle que nous la constatons. On peut l’opposer à une sorte d’Église invisible, toute intérieure, toute spirituelle. Cet immense espace spirituel serait comme l’Église de Dieu. Seule elle serait divine et seule elle serait objet de foi. L’Église visible serait une création humaine. Donc on arriverait à deux Églises.

  D’où viennent ces idées sur l’unité de l’Église? Vous avez reconnu le protestantisme. Calvin écrivait en effet que « l’Église est la compagnie des fidèles que Dieu a ordonnés et élus pour la vie éternelle» et qu’elle « peut consister sans apparence visible.» Encore une fois on nie au delà de l’Église visible l’Incarnation du Fils de Dieu. De nos jours bien des bons catholiques se conduisent comme des protestants. De quelle manière ? Ils se disent croyants, mais n’admettent pas une Église visible, temporelle, ses sacrements, son autorité et son enseignement. Ils refusent donc l’Incarnation. Ils affirment qu’ils appartiennent à l’Église mais pas à son organisation. Nier l’Église visible ou se comporter comme si elle n’existait pas revient à nier le Christ, Dieu et homme. On n’accepte pas son humanité. Quand nous rencontrons quelqu’un, nous ne rencontrons pas son âme en premier lieu, mais son corps. Si l’Église est réelle, il faut qu’elle soit un organisme qu’on puisse en quelque sorte «voir et toucher» de même qu’on pouvait voir et toucher le Christ comme homme mais non comme Dieu durant sa vie terrestre. L’Église est donc une en ce sens que le côté sensible et le côté spirituels sont un.

  Si on admet que l’Église existe, elle est une. Il ne peut en exister plusieurs. Continuellement depuis 2000 ans on constate des divisions, des coupures, des ruptures. Des hommes se séparent de la plante qui leur a donné vie. Ils partent une nouvelle église et qui n’est plus en union avec le tronc. D’où peuvent venir ces divisions si ce n’est de l’orgueil humain qui n’admet pas une mesure, une règle. Dans l’histoire récente de l’Église des théologiens ont pu se faire mettre à l’ordre et même mis au silence pendant un temps avant de devenir des experts de premier plan au Concile Vatican II. Ils sont restés attachés à leur foi. Ils ont montré leur vraie grandeur dans une acceptation noble de la contrainte et non pas en cherchant à tenir tête, à avoir raison à tout prix. Je ne cite que le cas du Père Lagrange, le fondateur de l’École Biblique de Jérusalem en 1890. Au début de cette institution, vers 1910, il soutenait des opinions que l’on croyait dangereuses mais qui, aujourd’hui, sont communément admises. Il garda silence et se soumit au lieu de se révolter. Il fut réadmis à continuer son œuvre en Église. Sa cause de béatification est ouverte.  


 

    L’ Église est sainte    



  Si j’ai rattaché les quatre notes de l’Église au Credo, la sainteté se rencontre aussi dans la liturgie eucharistique. On y proclame constamment la sainteté de Dieu en lui-même et en son Fils Jésus. Ne chantons-nous pas : « Car toi seul es saint, toi seul es Seigneur.» Nous chantons dans chaque préface : « Il est juste et bon de te rendre gloire… à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant. » Elle se termine sur le triple sanctus qui veut dire très saint. Dans les prières eucharistiques nous reconnaissons que Dieu est vraiment saint et qu’il est la source de toute sainteté. Nous le supplions de consacrer et de sanctifier les offrandes. Il revient à l’Esprit saint de sanctifier les offrandes. En prenant part par la communion aux oblats sanctifiés, nous devenons saints à notre tour par participation. Car ne l’oublions pas la sainteté est un attribut divin. Il signifie ce qui est autre, ce qui est séparé. Celui qui sanctifie l’Église, vous vous en doutez bien, il ne peut que s’appeler le Saint-Esprit.

 

  Pour cette note comme pour les autres, il faut revenir au même principe : l’Église st unie au Christ qui la sancti-fie. Si la tête est sainte, les membres reçoivent cette sainteté de lui. Saint Paul ne craint pas s’adresser ainsi dans l’introduction de la première lettre aux Corinthiens :« … Je m’adresse à vous qui êtes, à Corinthe, l’Église de Dieu, vous qui avez été sanctifiés dans le Christ Jésus, vous qui êtes, par appel de Dieu, le peuple saint …» « Toutes les œuvres de l’Église, de constater le décret sur la liturgie de Vatican II, tendent comme à leur fin, à la sanctification des hommes dans le Christ et à la glorification de Dieu.» (#10) « C’est en elle que nous acquérons la sainteté par la grâce de Dieu.» (LG # 48) Ici bas la sainteté de l’Église est imparfaite. C’est encore dans la constitution sur l’Église que l’on trouve cette note : « Pourvue de moyens salutaires d’une telle abondance et d’une telle grandeur, tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu chacun dans sa route, à une sainteté dont la perfection est celle du Père.» (LG # 11) Quand je commentais les actes du Concile aux novices, je faisais remarquer que Vatican II fut le premier concile à inviter aussi clairement tous les membres de l’Église à la sainteté. Vous lirez le chapitre cinquième de Lumen Gentium. Le texte fait bien remarquer que la sainteté est unique mais la pratique est multiforme, comme aussi la voie est unique mais qu’il y a plusieurs moyens.

 

  Si le fondateur de l’Église, le Christ, est saint, innocent, sans tache, il n’a pas connu le péché. Par contre, l’Église renferme des pécheurs. Même sainte, elle est appelée à se purifier. Tous les membres de l’Église, ses ministres compris, doivent se reconnaître pécheurs. Avant chaque célébration nous disons : «Préparons-nous à la célébration de l’eucharistie en reconnaissant que nous sommes pécheurs.» En tous l’ivraie du péché se trouve encore mêlée au bon grain de l’évangile jusqu’à la fin des temps. L’Église rassemble donc des pécheurs saisis par le salut du Christ mais toujours en chemin de sanctification.


  En parlant de l’unité de l’Église, j’ai suggéré que l’obéissance de la foi serait la vertu à développer pour favoriser la cohésion des membres au Christ et entre eux. Ici vous vous attendez bien à ce que je vous dise que la charité est l’âme de la sainteté. Vous avez déjà lu cette phrase de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus : « Je compris que si l’Église avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l’Église avait un coeur, et que ce cœur était brûlant d’amour. Je compris que l’amour seul faisait agir les membres de l’Église… Je compris que l’amour renfermait toutes les vocations, que l’amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux… en un mot, qu’il est éternel.» Jean-Paul II avait certainement bien compris cette sainteté de l’Église en béatifiant ou en canonisant plus de fidèles à lui seul que bien des papes pendant plusieurs siècles de l’histoire de l’Église. 

 

 L’Église est catholique   



  On peut se demander que veut dire «catholique». Le mot signifie universel, dans le sens de selon la totalité ou selon l’intégralité. L’Église est catholique dans un double sens : 1) Dans ce sens que le Christ est présent en elle. « Là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique», écrivait saint Ignace d’Antioche. 2) On peut la dire encore catholique parce qu’elle est envoyée en mission par le Christ à l’universalité du genre humain. Elle doit s’étendre au monde entier comme le levain se répand dans la pâte (cf Mt 13,33) ou comme le grain qui est lancé généreusement par le semeur. (cf Mt 13, 3 ss) 
  Le titre de catholique s’applique aussi à tous les groupements de fidèles dans un lieu, unis à leur pasteur. Même si une Église est pauvre, petite, elle mérite ce titre parce que le Christ est présent en elle par la célébration des saints mystères et l’annonce de l’évangile. Ces Églises particulières, ou diocèses, sont formés à l’image de l’Église universelle. Les Églises particulières sont pleinement catholiques par la communion avec l’Église de Rome « qui préside à la charité», selon saint Ignace d’Antioche.
 

 
  Sur cette note je ne veux pas m’étendre davantage car il a trop de controverses. Nous touchons aussi à l’œcumé-nisme. Or je ne suis pas assez familier dans ce sujet.



 L’Église est apostolique 



  Vous pensez tout de suite aux apôtres. Oui apostolique, parce que l’Église est fondée sur les apôtres et selon trois sens. 1) Elle a été et demeure bâtie sur le fondement des apôtres, selon Ep 2, 20 : « Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondement les apôtres.» 2) Elle garde et transmet, avec l’aide de l’Esprit qui habite en elle, l’enseignement, le bon dépôt qui vient des apôtres. 3) Elle continue à être enseignée, sanctifiée et dirigée par les apôtres jusqu’au retour du Christ grâce à ceux qui leur succèdent dans leur charge pastorale : le collège des évêques, assisté par les prêtres, en union avec les successeurs de Pierre. La préface des apôtres s’exprime ainsi : « Père éternel, tu n’abandonnes pas ton troupeau, mais tu le gardes par tes bienheureux apôtres sous ta constante protection. Tu le diriges encore par ces mêmes pasteurs qui continuent aujourd’hui l’œuvre de ton Fils.»   

  De même que Jésus est l’envoyé du Père, les apôtres sont envoyés par Jésus. À travers eux Jésus continue sa propre mission. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.» (Jn 20, 21) Leur ministère est donc la continuation de sa propre mission. 


  Considérations 


  Après des images et les notes de l’Église, voici des points de vue plus larges sur des aspects de l’Église. Comme je l’ai souligné souvent auparavant, à cause de l’Incarnation, il ne faut jamais séparer l’Église et son fondateur, le corps de la tête. De même que dans le Christ on rencontre la nature divine et la nature humaine, de même dans l’Église il y a un côté divin et un côté humain. L’Église est dans le temps mais aussi hors du temps. En tant que composée d’hommes et de femmes, elle ne peut se passer d’une organisation. Ici existe le bât qui fait scandale et le point sur lequel bien des membres de l’Église se butent. On est prêt à accepter une Église sainte mais on oublie qu’elle a une histoire. On ne peut l’effacer. Selon moi c’est encore un signe de sa sainteté.

  D’un côté, constatons des limitations; de l’autre, une ouverture. Qu’est ce qui limite l’Église ? ou ce qui l’empêche d’être plus parfaite ? Elle est composée d’hommes et de femmes qui sont pécheurs. Ils retardent son épanouissement et c’est ce qui la rend moins transparente. Quand elle annonce le mystère du salut, la conversion en vue du règne de Dieu, elle se bute à l’inertie humaine et souvent à l’incompréhension. On voudrait que l’Église soit comme cette épouse, belle, sans tache ni ride mais on ne fait que lui trouver des points faibles. Ne l’accuse-t-on pas dans ses côtés faibles ! On n’admet pas qu’elle peut avoir fait des erreurs non pas théologiques mais politiques. Du même coup, on la pointe pour sa morale trop exigeante et rigide. Il ne faut pas oublier le but de l’Église : conduire les hommes et les femmes à Dieu en les élevant vers les réalités d’en haut et non en favorisant leurs instincts trop proches de l’animal. Vous constatez que l’Église suscite bien des réactions. Certains soulignent rapidement ses faiblesses, et comme dit l’évangile, ils voient mieux la paille dans l’oeil du prochain sans constater la poutre dans le leur.

    L’Église n’a pas été fondée pour faire compétition aux gouvernements. Son but est tout autre. Déjà au procès de Jésus, dans la rencontre avec Pilate, ces questions sont soulevées. Elles restent toujours une question pendante tout au long de son histoire. Elle s’est développée au temps de l’empire romain qui l’a persécutée, qui a essayé de la tuer dans l’oeuf. Or l’empire romain s’est écroulé et l’Église continue toujours. Des régimes totalitaire ont essayé de l’anéantir. On a mis la main sur ceux qui la conduisaient et pourtant elle continue. On ne peut pas dire que l’Église se mesure au nombre de ses fidèles, à ses possessions ou à son organisation. Elle se base sur la sainteté de ses membres, sur les efforts de ses membres à pratiquer la vertu, spécialement la charité.

  Que l’Église possède des biens, c’est normal car elle est composée d’hommes et de femmes qui vivent dans le temps, le lieu et qui ont un rôle à jouer pour le bien-être de l’humanité. Elle exerce des oeuvres éducatrices, de bienfaisan-ce de toutes sortes. On ne peut pas résumer ou parler de l’Église seulement comme une organisation, une compagnie.

  Sous le côté ouverture, elle offre à l’humanité une image incarnée de Dieu. Dans l’évangile on rencontre l’expres-sion : Fils de l’homme. L’Église n’a pas pour but seulement de procurer le bien-être matériel de l’humanité. Comme tout autre organisme, elle peut offrir des ressources pour l’avancement de la société. Son fondateur n’a-t-il pas accompli des miracles pour soulager la misère humaine. Certes les miracles avaient un but : montrer la divinité de Jésus. Les miracles matériels restaient des signes de miracles spirituels.

  Dans sa vie, l’Église n’a pas un but pareil à celui des pouvoirs civils. Elle doit toujours se tenir loin des compro-mis avec ceux-ci. Elle ne peut pas prendre partie pour un gouvernement contre un autre. Toutefois, sans s’opposer à un gouvernement, elle peut prendre la défense des valeurs humaines comme la protection de la vie humaine en s’opposant à l’avortement ou à l’euthanasie. Elle rappelle et défend la loi morale contre l’aspect purement légal qui va à l’encontre du bien-être de la nature humaine et spirituelle de l’homme. Sous cet aspect il faut reconnaître la grande valeur et la justesse des prises de positions de Jean-Paul II. Il ne condamnait pas mais il défendait le patrimoine humain souvent rejeté et mis de côté à l’encontre de l’argent et du pouvoir. Je ne puis me rappeler si cette phrase est de lui ou de Paul VI : « L ‘Église est spécialiste en humanité.» L’Église ne lutte pas contre un pays mais elle défend et protège l’humanité, cet humain qui est bafoué et non reconnu. L’Église défend et protège les pauvres, les petits des exploiteurs. Je n’aime pas toujours certains courants en Église qui dénoncent tout mais qui n’offrent jamais ce qui est vrai, bon, beau et valable. Il est plus facile en effet de critiquer, condamner que de proposer et défendre le christianisme. On parle de nouvel évangélisation. C’est cela : proclamer la bonne nouvelle. Plusieurs dans l’Église jouent un rôle de critique mais sans jamais savoir et proposer ce qui est le fond du message apporté par le Christ.

 


 Conclusion  


    Vous avez entendu parler beaucoup de l’Église d’ici-bas. Il ne faudrait pas oublier l’Église céleste, ou la tendance de ses membres vers un au delà qui ne doit pas être passé sous silence. Nous acceptons que l’Église a une histoire. C’est vrai. Mais cette histoire débouche vers un autre point. Quand j’étais jeune, j’ai appris que l’Église était de trois sortes : l’Église militante, l’Église souffrante et l’Église triomphante. N’insistant pas sur cette dernière expression, disons plus simplement que des fidèles sont dans la gloire contemplant dans la pleine lumière, tel qu’il est le Dieu un et trine, en autant que notre nature humaine le permet. 

  Après avoir confessé « la sainte Église catholique» le symbole des Apôtres ajoute : « la communion des saints.» Cette communion entre l’Église du ciel et de la terre a été développée aux numéros 48 et 49 de la constitution dogmati-que sur l’Église de Vatican II. En voici quelques extraits. « L’union de ceux qui sont en route avec les frères qui se sont endormis dans la paix du Christ, pour avoir reçu son Esprit, sont unis en une seule Église et adhèrent les uns aux autres en lui... Du fait de leur union très intime avec le Christ, les bienheureux affermissent davantage dans la sainteté l’Église toute entière.» Suivent deux développements. D’abord l’honneur que l’Église a toujours porté aux défunts. Je note en passant qu’on ne parle pas de l’Église aux funérailles d’un chrétien. Ensuite la vénération de la mémoire des saints par une fête.

  Dans la célébration du sacrifice eucharistique nous rencontrons les 3 aspects de l’Église. En effet nous prions pour les fidèles, et sa hiérarchie. Puis nous prions pour les défunts. Enfin nous vénérons la mémoire de la glorieuse  Marie, des bienheureux apôtres, les martyrs et les saints et les saintes de tous les temps. 

  La constitution sur l’Église se termine par un chapitre sur la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu dans le mystère du Christ et de l’Église. Marie est présentée comme modèle de l’Église car elle a engendrée le Fils de Dieu en restant vierge. De même l’Église enfante des enfants sans être altéré. C’est dans la foi en la parole divine que Marie accepta sa maternité. Tout chrétien est aussi engendré dans la foi. La foi de Marie a grandi malgré des épreuves. Il doit en être ainsi pour nous. Elle fut aussi en prière avec les apôtres au  jour de la Pentecôte. Elle a mis au monde la tête de l’Église, le Christ, comme aussi son corps. C’est pourquoi on lui donne le tire de Mère de l’Église : Mater Ecclesiae. Qu’elle nous aide à entrer dans le mystère de l’Église et continue son rôle maternel sur tous les membres de l’Église  

                                                   
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