Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
26 décembre 2008 5 26 /12 /décembre /2008 16:00

 

Abbaye Saint Benoît-du-Lac

  Prise d'habit (Anglais)

 Un détenu échange avec uMoine

de Saint Benoît-du-Lac

  Saint Benoît-sur-Loire

 Salve Regina

  Veni Sancte Spiritus
 


 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Sélecteur Principal
commenter cet article
26 décembre 2008 5 26 /12 /décembre /2008 02:50

 

 

 

 

 Les Instruments des Bonnes Oeuvres
 Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.  




 Instrument (25)  



 Ne point donner une fausse paix 




    La vraie paix établit l'ordre. Une fausse paix nourrit le désordre, des tensions. À quoi S. Benoît peut-il faire allusion? La paix s'oppose à la guerre. Nous avons tous à supporter des guerres intérieures, des guerres du coeur aurait dit un hébreu ou un Père de l'Église. Une fausse paix veut dire une paix simulée, de surface, en apparence. On peut se mentir à soi en se disant qu'on jouit de la paix mais dans le coeur un ver ronge les énergies. Quand le sésordre existe, la paix s'en va. Dans la Bible la paix signifie le bonheur qui est perfection, succès, bonne santé, prospérité et qui sert de salutation. Jésus donne une paix autre que celle que donne le monde: «C'est la paix que je vous laisse, c'est ma paix que je vous donne.» Donner la paix signifie saluer, souhaiter du bien. On peut saluer d'une manière formelle. Je me souviens que pendant mon voyage en Israël, nous disions shalom aux juifs. Une fois, je l'ai dit à un soldat et m'a répondu: «Shalom vetaruck avra.» ce qui veut dire: paix et bénédiction.


  A
llons voir un exemple au chapitre 53 sur la réception des hôtes. «Après avoir prié ensemble, on échangera la paix. Ce baiser de paix ne se donnera qu'après la prière pour déjouer les artifices du démon. Dans ce salut, on témoignera à tous les hôtes une profonde humilité.» Dans ce contexte donner la paix signifie saluer. Qu'est ce que saluer sinon souhaiter le salut. Jésus a été salué au Jardin de Gethsémani par un faux baiser, une salutation fausse qui le trahissait en le faisant reconnaître à ceux venus pour l'arrêter. «Le traître avait donné un signe: "Celui que j'embrasserai, c'est lui; arrêtez-le.» Aussitôt s'approchant de Jésus, il lui dit: «Salut. Rabbi ! et il l'embrassa.» (Mt 26,48-49)


Application


  Avec qui peut-on être en paix? À vous de répondre
 




 Instrument (26)  



  Ne pas se départir de la charité 





  C'est avec beaucoup d'à propos que S.Benoît passe de la paix à la charité. Celle-ci en effet est la mère de celle-là. Pour faire régner la concorde entre les hommes, il ne suffit pas de rétablir la justice dans leurs affaires comme on le pense ordinairement. Il y faut quelque chose de plus, il y faut la reine des vertus théologales. La charité comme vertu théologale n'est jamais quelque chose de définitivement acquise. Elle porte d'abord sur Dieu puis sur le prochain en tant qu'aimé de Dieu. La charité a sa source en Dieu car comme l'affirme S,Jean: «Dieu est amour.» On conserve la charité par l'exercice comme pour toute autre vertu. Mais la charité jouit d'un privilère spécial. Quand les autres vertus s'affermissent, elle s'affermit. Plus elle devient parfaite, plus les autres vertus en tirent profit. Quand il s'agit de juger de la valeur de la sainteté d'un chrétien, l'investigation se porte sur sa charité, non sur les phénomènes mystiques, apparitions, miracles pendant la vie ou autres. À la fin des degrés d'humilité qui portent sur 3 aspects de la vie, le résultat se fait sentir dans la charité. «Après avoir gravi tous les degrés d'humilité (entendons la pratique de la vertu) le moine parviendra par la suite à cette charité divine, qui dans sa perfection bannit la crainte.» (ch 7,67).


Application
 


  L
e péché  péché amoindrit en nous la charité puisqu'il fait perdre le contact avec Dieu qui est amour. Pour augmenter la charité, rien de mieux que des actes accomplis par amour de Dieu, spécialement la prière et des bonnes oeuvres envers le prochain. Dans des actions ennuyantes, dans les contradictions, ne pas craindre de le faire pour Dieu.



 Instrument (27)  




  Ne pas jurer de peur de se parjurer 




   Jurer veut dire: attester par serment, prendre Dieu à témoin de ce que l'on dit, alors que le parjure signifie faire un faux serment ou le violer. Il faut toujours se garder de promesse inconsidérées ou sous le coup de l'enthousiasme. Mieux vaut un acte non promis qu'une promesse non tenue. Dans S. Mathieu comme les Juifs avaient l'habitude de faire des serments à tout propos, Jésus demande de ne pas faire de serment. «Je vous dis de ne faire aucun serment, ni par le ciel, car c'est le trône de Dieu, ni par la terre car elle est son marchepied...Quand vous dites oui, que ce soit un oui, quand vous dites non que ce soit un non. (5,34-35;37). Le serment peut honorer Dieu car on le reconnaît comme l'origine de toute vérité. Le parjure est un outrage à la divine vérité. 



 Instrument (28)  



  Proférer la vérité de coeur et de bouche 

 





    Comme vous savez le sens du mot coeur, vous comprenez facilement qu'il s'agit ici de l'intérieur de de l'extérieur. Ailleurs une expression dans la même veine revient: «Tenons-nous à la psalmodie de telle sorte que notre esprit concorde avec notre voix.» (19,7). Ces deux exemples sont une invitation à considérer l'unité de notre être. Ne pas créer des coupures entre notre intérieur et sa manifestation par des gestes ou des paroles. Si on voulait aller plus loin sur le sujet il faudrait étudier le sens du langage, la vérité, le mensonge, etc. Mais je ne veux pas vous donner des cours de philosophie. Vous connaissez ces dictons: «La bouche parle de l'abondance du coeur.» et «Il est mieux de se taire que de dire des sottises.»


Application
 

  L'instrument 27e peut paraître étrange dans la vie d'un moine, mais il est plus adéquat pour une personne qui vit dans le monde. C'est pourquoi l'application à votre vie se fait mieux en mettant les instruments 27e et 28e ensemble. Dans la vie courante, vous n'êtes pas continuellement en train de vous prononcer sur des sujets en faisant serment que vous dites la vérité. On ne le fait pas car il existe des règles du jeu dans la société. On s'attend à ce que ses concitoyens disent la vérité. Le cas le plus fréquent que vous affrontez est celui de la publicité. On ne dit pas toujours toute la vérité sur l'objet à vendre. Le but de la «pub» vise à attirer des clients potentiels. Ceci suscite après un certain temps de la méfiance et la personne avisée ne se laisse plus prendre par la surconsommation. Si on vous demande de dire votre opinion, dites-le clairement sans diminuer ni augmenter votre rôle et celui des autres. Encore une fois il est préférable de se taire que de dire des faussetés. Mais parfois il faut parler mais en disant bien que ce n'est que votre opinion et non toute la vérité.

 



 Instrument (29)   




 Ne pas rendre le mal pour le mal   




   L'origine néo-testamentaire de cette sentence ne cause pas de difficulté. Je vous lis le contexte: «Enfin, que tout le monde vive parfaitement uni, plein de sympathie, d'amour fraternel, de tendresse, de simplicité. Ne rendez pas le mal pour le mal, ni l'insulte pour l'insulte...» vous avez reconnu la 1 P 3, 8-9. Quand on lit cette sentence, on la comprend facilement. Comme elle est négative, elle ne laisse pas de porte de sortie. Au prologue, une phrase plus générale se rencontre: Détourne-toi du mal et fais le bien (17) comme au 9e instrument: «Ne pas faire à autrui ce qu'on ne veut pas qu'on nous fasse.» (4.9) «Garder sa langue de propos méchants ou pervers.» (4.5) Au chapitre 6e, 2: «Retrancher les paroles mauvaises.» J'ai cité ces autres passages car rendre le mal pour le mal peut s'expliquer ainsi: «Rendre une parole ou une action mauvaise pour une parole ou une action mauvaise.» Le mal a un point de départ, volontaire ou non, chez quelqu'un et un point d'arrivée chez un autre. L'un peut vouloir faire ou dire du mal et si l'autre le ressent comme tel, il ne doit pas le remettre. L'un ne veut pas faire ou dire du mal mais l'autre le ressent comme mal et encore dans ce cas, il ne doit pas le remettre.

Application 


  Ordinairement je conseille à celui qui dit ressentir du mal d'un autre et qui ne sait pas quel comportement adopter, de ne pas s'en faire car l'autre peut avoir une difficulté. S'il laisse paraître sa verve en acte ou en parole, ce n'est pas à moi qu'il en veut mais il exprime ce qu'il ressent et je suis la victime. Je ne dois pas entrer dans son jeu et répondre du tic au tac. Ce prochain souffre et il cherche un coupable qui est lui-même, mais ni moi ni vous. Il ne faut pas être bonasse ou souffre douleur, mais accepter les faiblesses et les limitations des autres. Une autre citation tirée du chapitre 72e: «Ils supporteront avec grande patience les infirmités d'autrui, tant physiques que morales.» (5)




 Instrument (30)  




 Oublier les injures et supporter patiemment celles qu'on nous fait 

 




 

    Cet instrument traite plus ou moins le même sujet que le précédent. Il comporte toutefois deux aspects: un négatif et un positif. Ne pas attaquer et son contraire, supporter. Il ne faudrait pas oublier le qualificatif: patiemment. Cet adverbe est utilisé une seule fois dans le chapitre 4. Cependant la patience revient souvent comme une vertu à pratiquer. L'origine du mot patience vient du latin:  le verbe pati signifie souffrir, endurer, supporter. À celui qui veut entrer au monastère, on éprouve sa patience. Est-il capable de supporter. La patience plus tard devient nécessaire pour pratiquer la stabilité.

  
  Le 4e degré d'humilité, reprend la seconde partie de l'instrument que nous étudions: «On embrasse la patience au point d'obéir silencieusement, quelques durs et contrariants que soient les ordres reçus, et fut-on même victime de toutes sortes d'injustices; on supporte sans se lasser ni reculer...Ainsi par la patience dans les adversités et les injustices, les humbles pratiquent le précepte du Seigneur...Avec l'apôtre Paul, ils supportent les faux frères, et ils bénissent ceux qui les maudissent.» (7,35...43). 

  
  La patience en tant qu'elle supporte demande une force plus grande qu'une vertu d'attaque. Celui qui attaque en effet peut le faire quand il le veut; mais celui qui résiste ne sait jamais quand il sera mis à l'épreuve. La patience reçoit et vous savez qu'il est plus difficile de recevoit que de donner. Il est plus facile de rabaisser son prochain que de subir des calomnies, des injures, des médisances.

 
  Quelles applications pouvez-vous trouver pour cet  instrument? 




 Instrument (31)  



 Visiter Aimer ses ennemis  





  Vous avez reconnu un passage du discours sur la Montagne dans S. Matthieu. (5,44) Une section du discours commence ainsi: «Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi et les Prophètes: je ne suis pas venu abolir mais accomplir.» PLusieurs fois les phrases commencent ainsi: «Vous avez appris...Et bien moi je vous dis...» L'amour des ennemis vient en dernier lieu. «Vous avez appris qu'il a été dit: "Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi." Et bien moi je vous dis: "Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux...Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous? Et les derniers mots de cette section s'énoncent ainsi: «Vous donc soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.» J'ai cité longuement les sources de cet instrument qui s'adresse à tous les disciples du Christ. Dans le Lévitique, il était question d'aimer son prochain, mais nulle part on ne trouve dans la loi le précepte de haïr son ennemi. Mais ces mots n'en expriment pas moins l'attitude de l'âme juive à l'égard de tout ce qui est étranger. Le conseil positif d'aimer ses ennemis se trouve en Luc 6, 27. «Je vous le dis à vous qui m'écoutez: "Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent."» Nous avons comme une répétition de l'instrument 9e: «Ne pas faire à autrui ce qu'on ne veut pas qu'on nous fasse.» Plus loin, à instrument 70e, S. Benoît demande de prier pour ses ennemis.

Application
 

  Si notre société mettait plus en pratique ces recommandations évangéliques, je pense que tout irait mieux. L'évangile incite à mieux vivre. Ce n'est pas pour rien que le pape demande une nouvelle évangélisation. On oublie la mise en pratique du message évangélique et pourtant jamais comme aujourd'hui on l'étudie et on le répand. Aimer ses ennemis signifie ne rien faire contre eux ni leur souhaiter du mal, rien qui leur nuise. Cependant la vertu héroïque de les favoriser ne peut se demander à tous. D'ailleurs on peut se demander qui est ennemi de qui. Un ennemi existe souvent plus dans mon esprit que dans la réalité.




 Instrument (32)  



 Ne pas maudire ceux qui nous maudissent 

mais plutôt les bénir  




  Encore un développement de l'instrument 29e: «Ne pas rendre le mal pour le mal.» Si l'instrument précédant venait de S. Luc 6, 27, celui-ci est puisé au verset suivant: «Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent.» S. Paul constate que «les gens nous insultent, nous les bénissons.» (1 Co 4,12) Dans la 1P «Ne rendez pas le mal pour le mal, ni l'insulte pour l'insulte; au contraire, appelez sur les autres la bénédiction.» (3, 9).

 
  Saint Benoît ne cite pas toujours textuellement selon notre manière actuelle. Comme pour les Pères de l'Église et même S. Paul et les évangélistes, on fait des citations de mémoire. Ce qui donne de nouvelles formules. De l'ancien servi à la moderne ! Cette manière de faire ne plaît pas toujours aux exégètes qui ne peuvent s'accomoder de recomposition. En écrivant, les Pères de l'Église ne voulait pas présenter un texte critique. Par ailleurs on sait que l'on mémorisait beaucoup les textes de la Bible car les livres étaient rares. Dans la règle le sens de meditare en latin se rencontre 3 fois et c'est presque sûr que cela signifie apprendre par coeur. au chap. 8e après les vigiles en hiver, on médite; les dimanches où il n'y a pas de travail, on lit et on médite. Les novices sont mis dans un logis à part où «ils méditent, mangent et dorment.» (58,5). Ceci explique pourquoi les anciens ne citent pas l'Écriture comme nous mais selon des agencements qui leur vient à la mémoire laquelle est très développée.

 
                        Application 
 

  Pouvez-vous en suggérer. 




 Instrument (33)  




 Souffrir persécution pour la justice 




  On cite comme source Mt 5,10 et 1 P3,14: « S'il vous arrivait de souffrir pour la justice, heureux serez-vous.» 

  Le seul fait de vouloir faire régner a justice et la charité conduit souvent à des difficultés, voire à des persécutions. Mais de nos jours, la persécution peut venir du seul fait de bien vivre sa foi chrétienne. La persécution ne s'identifie pas au martyre. Viser à devenir des justes, des personnes qui vivent selon Dieu dérange bien du monde. La persécution peut exister dans notre société pas toujours sur le plan religieux mais sur le plan social. On persécute le pauvre quand on ne veut pas reconnaître ses besoins. On persécute pour des riens parce que la personne est faible alors que le riche, le puissant, on ne pas le toucher. On persécute au travail en faisant des menaces de mise à pied pour abaisser le salaire; persécution d'un patron qui demande trop à un employé compétent mais qui, après un temps de service aurait droit à une augmentation de salaire mais qu'on épuise pour qu'il demande sa démission pour engager un plus jeune à un prix plus bas. J'appellerais cela exercer des pressions qui sont une forme de persécution. 

 
  Pourquoi souffrir persécution pour la justice? Dans la religion juive, on appelle juste l'homme qui suit la loi. Vous connaissez des exemples dans le Nouveau Testament comme Zacharie, Joseph. Il est souvent l'objet de la persécution de l'impie, c'est-à-dire du méchant, le non bon (im-pius).

 
  Vous avez constaté que dans tous les instruments étudiés cette année, il s'agit de la charité envers le prochain qui s'exerce dans des circonstance difficiles alors que le prochain nous est une épreuve ou même qu'il devient ennemi et persécuteur. Dans ces cas, la charité doit être doublée de courage et de magnanimité. Ce que le Seigneur demande c'est parfois de l'héroïsme. Non seulement il ne faut jamais se départir de la sérénité ou chercher vengeance  mais tout chrétien doit avoir dans le coeur cette disposition divine à répondre au mal par le bien. En cela il suivra l'exemple de Jésus qui n'a pas craint de supporter les injures et les injustices, lui, le Sauveur et le Juste par excellence. 




 À Venir
 " La publication des instruments 34 à 74" 

 




 


Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Conférences
commenter cet article
25 décembre 2008 4 25 /12 /décembre /2008 17:50

 

 

 

 

 Les Instruments des Bonnes Oeuvres
 
  Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b. 




 Instrument (10)  



 Se renier soi-même pour suivre le Christ 




    Je dirais que la première partie de la sentence va contre la nature humaine: se renier, se nier, ne pas se reconnaître. On ne peut pas se renier c'est-à-dire, ne pas accepter d'être qui on est. Dieu nous a créé tel et nous devons nous accepter comme il nous a voulu avec telle personnalité. Mais nous savons bien que nous n'acceptons pas tout ce qui nous dépasse. Nous nions parfois qui nous sommes. Ici le sens de renoncer peut se prendre dans le sens de renoncer à ses caprices, à ses idées surtout dans le domaine surnaturel. Et cela dans un but bien précis: pour suivre le Christ. L'expression suivre le Christ a pris dans le vocabulaire   ecclésiastique un sens bien particulier. Il sert à décrire la vie religieuse dans «perfectae Caritatis.» alors que l'on parle, dans la Constitution sur l'Église, «de se consacrer à Dieu, de se vouer à Dieu d'une manière spéciale.»

    P
eu importe sa condition de vie, il faut accepter des limitations; on appelle cela l'humilité. Se renier signifie ne pas se reconnaître. Je crois qu'il faut bien se reconnaître, savoir qui on est pour justement pouvoir se renier pour suivre le Christ. En latin, le verbe abnegare signifie refuser, désavouer, nier. Dans le passage de S. Matthieu, la citation se lit comme suit: quelqu'un veut venir derrière moi, qu'il se renie lui-même, qu'il porte sa croix et me suive.

    Dans toutes les religions on suggère le renoncement de soi ou si voulez l'ascèse. Mais la caractéristique du christianisme tient à quelques mots de plus: pour suivre le Christ. Pendant sa vie, Jésus s'est renié, il s'est abaissé. L'abnégation va de pair avec l'abaissement, l'humilité du Christ pour mériter d'avoir part un jour à son exaltation. Suivre le Christ pas seulement dans son abaissement mais encore dans son exaltation.




 Instrument (11)  



  Châtier son corps





  On châtie un enfant parce qu'il a mal agi ou pour le corriger d'une mauvaise habitude. Transposons pour nous. Nous châtions notre corps parce que nous avons mal agi ou pour nous corriger d'un vice ou d'une faute. Cet instrument fait prendre conscience d'un fait et qui peut s'appliquer à celui qui précède jusqu'au 13ième. Nous pouvons pécher dans deux parties de notre personne: le corps et l'esprit. Au temps du carême, ces deux mots reviennent souvent dans les textes liturgiques. Or la liturgie s'adresse à tous les fidèles. Mais S. Benoît dit que la vie d'un moine devrait être en tout temps comme pendant le carême. Donc rien d'anormal de trouver cette sentence qui est suggérée aux fidèles pendant le carême. Ici rien de précis dans châtier son corps. Est-ce par le jeûne ? des pénitences ou des privations ? Dans l'histoire bénédictine on rencontre de tout selon les époque: des périodes de relâchements se succèdent à des temps d'austérité ou de réforme. Ceci vous aidera aussi à comprendre la manière dont on représente S. Benoît. On lui met des verges à la main; le doigt sur les lèvres; travaillant; priant; la règle à la mains, etc. L'icono-graphie tâche de stimuler chez les moines un désir ou des manières qu'on veut instaurer.



 Instrument (12)  




  Ne point rechercher les délices




   En latin: delicias non amplecti. Le verbe amplecti veut dire embrasser, serrer, s'attacher à. Il est impossible de ne pas ressentir des jouissances sensibles dans la vie. Elles sont en nous pour nous aider à vivre. En effet comment manger sans le goût, comment écouter, voir sans éprouver un certain plaisir. Celui qui ne veut pas éprouver des jouissances peut se rendre malade et tomber dans la dépression. Il y a beaucoup de personnes aujourd'hui qui mettent en pratique à la lettre cet instrument. On ne prend plus de temps pour éprouver des jouissances légitimes et justes. Je dirais qu'aujourd'hui il faudrait dire à bien du monde: Ici nous touchons à la vertu de tempérance qui sait garder la mesure en tout et qui sait reconnaître le bon dans la création mais qui n'en abuse pas. Du chocolat, c'est bon, mais trop en manger tombe sur le coeur. Rendons grâce à Dieu pour les jouissances légitimes vécues avec mesure. Dieu veut l'homme heureux; Il ne veut pas nous embêter ou  nous vouloir malheureux, des êtres renfrognés et dépressifs. 



 Instrument (13)  



  Aimer le jeune





     On peut aimer le jeûne sans pour autant le pratiquer. Une formulation semblable reviendra plus loin: aimer la chasteté. Cependant à trois endroits S. Benoît parle de ne pas aimer: ne pas aimer à beaucoup parler; ne pas aimer le rire trop fréquent ou trop bruyant; ne pas aimer contester.

  Cet instrument comme ceux que nous venons de voir a pour but de rétablir l'équilibre humain. En agissant sur la partie sensible, l'esprit peut s'élever si la mesure est gardée. Le jeûne en plus de faire conserver la mesure dans la vie personnelle, prend une dimension communautaire. Ce qui est mis de côté dans le jeûne peut servir à nourrir les affamés. Encore l'équilibre. S. Léon, au Vième siècle, concevait le jeûne de cette manière. On dit souvent que la planète ne pas nourrir tout son monde. Oui, quand les nations riches gardent tout pour elles et même exploitent les richesses des pays pauvres. Aimer le jeûne signifie plus qu'accepter et supporter le jeûne. Une chose se passe à l'intérieur. On peut jeûner pour relever un défi; défoncer des records, etc. La vraie raison du jeûne peut se tenir dans cette phrase qu'on n'a vu plus haut: se renier pour suivre le Christ. (10e instrument)



 Instrument (14)   




 Recréer les pauvres ou assister les pauvres  




  Avec cet instrument une nouvelle série commence. Je l'appelais les instruments de miséricorde corporelle. On ne peut appliquer cet instrument à des cénobites. Pourquoi? Parce qu'ils ne possèdent rien personnellement. Pourtant la communauté doit être prête à s'occuper des pauvres autant qu'elle le peut. Si vous lisez attentivement la règle, vous constaterez qu'elle ne parle jamais du moine comme d'un pauvre. Quand il est question des pauvres ou d'un pauvre, on parle toujours de celui qui est hors de la communauté. S. Benoît ne semble pas considérer ses moines comme des pauvres, c'est-à-dire dans la misère ou dans une extrême nécessité. Ici faire attention pour ne pas transposer nos conceptions de la pauvreté avec celle du temps de S. Benoît.

  De nos jours il existe selon moi, deux sortes de pauvres. 1- Ceux qui le sont réellement et qui souvent le cachent parce qu'ils sont dignes et ne veulent pas se mettre au crochet de la société. Ces vrais pauvres ne font pas de bruit; ils souffrent en silence. 2- Ceux qui sont pauvres parce qu'ils jouent au riche; toujours en train de quémander pour satisfaire des besoins superflus comme boire, fumer, prendre de la drogue; ils possèdent une vieille voiture qui ne coûte pas chère à l'achat mais qui dépense beaucoup pour l'essence et les réparations; ils ont une grosse T.V. couleur avec antenne parabolique, etc.  Pour eux, le B.S. n'est jamais suffisant pour rejoindre leurs paiements à terme de chaque mois. C'est cette catégorie de pauvres qui sollicitent le plus souvent de l'aide un peu partout parce qu'ils vivent au dessus de leurs moyens. Il reste difficile de faire le tri des pauvres car souvent la première catégorie ne vient pas solliciter de l'aide, se contentant de peu.




 Instrument (15)  




 Vêtir qui est nu




 

  Vous savez tous ce qui s'est passé dans la vie de S. Martin. Encore catéchumène, il a revêtu un pauvre en entrant à Amiens de la moitié de son manteau de soldat. La nuit suivante le Christ lui apparaît revêtu de ce lambeau. 

  L
e vêtement fait parti des choses nécessaires à notre nature qui est pauvre à côté de l'animal qui peut mieux se protéger que nous du froid et du chaud. Le but premier d'un vêtement est de couvrir notre corps. Dans cet acte, l'homme et la femme peuvent devenir ingénieux. Il peut jouer avec les formes et les couleurs, les tissus. Le vêtement peut aussi exprimer la richesse. Relisez la lettre de S. Jacques à ce sujet où il montre que dans une assemblée il ne faut pas tenir compte du vêtement pour donner une meilleure place à un riche ou à un pauvre. 

   Autrefois les curés fulminaient beaucoup contre les modes indécentes des femmes. Ma grand-mère que j'ai toujours connue comme prude, se vit un jour refuser la communion parce qu'elle n'avait pas des manches au poignet. Il aurait été plus important de parler alors du Christ que de la manière de se vêtir. Mais passons. 




 Instrument (16)  



 Visiter celui qui est malade 





     S. Benoît consacre un chapitre entier aux malades. Ici faut-il penser aux malades du monastère ou des malades à l'extérieur ? 

   Pourquoi visiter un malade ? Parce qu'il a des besoins et il ne peut accomplir certaines actions de lui-même. Un malade peut avoir besoin de soins mais plus fondamentalement, de présence humaine. La maladie coupe du monde ambiant car le malade ne peut plus suivre les occupations normales de la vie. Les premiers malades à visiter ce sont ceux de sa famille, ses amis et ceux qui sont sans famille ou amis proches. La maladie peut être de courte durée ou chronique. Dans ce dernier cas, le malade ne peut pas toujours se déplacer.
On a alors à s'occuper davantage de lui. Pour un malade chronique il faut faire attention de ne pas toujours être avec lui car il vient un temps où il ne peut plus se passer de la personne qui le rend dépendant. 

   U
n malade, en plus de ses souffrances physiques, constate qu'il devient à charge pour son entourage. On peut élargir la recommandation de S. Benoît aux personnes âgées dont le cercle de mobilité se rétrécit de plus en plus. La vieillesse ne peut se dire une maladie même s'il y a de la maladie à un âge avancé.

  Le plus difficile reste l'acceptation peu à peu des limitations. Pendant la jeunesse nous avons pris conscience de nos capacités; à l'age mûr nous les avons exercées puis peu à peu nous revenons à des limitations comme à l'enfance.




 Instrument (17)  



 Ensevelir les morts 




   Un instrument pas très joyeux! Il est comme la suite du précédent sur les malades, car la maladie conduit souvent à la mort. Le livre de Tobie, livre édifiant pour les Juifs, présente parmi les oeuvres de bienfaisance, la piété envers les morts. Dans les livres historiques, vous verrez assez souvent qu'à la fin de la vie de quelqu'un on rapporte cette phrase: La piété des amis de Jésus après sa mort reste dans la même ligne. On demande son corps à Pilate pour l'ensevelir comme les disciples de Jean avaient enseveli leur maître. On dépose Jésus dans un sépulcre neuf. Le premier jour de la semaine, des femmes viennent pour compléter l'ensevelissement car elles en avaient été empêchées par le sabbat.

  P
our emplir ce devoir de piété, il n'est pas nécessaire de s'endetter ou de se ruiner en faisant construire un mausolée à grand frais. Aujourd'hui, la simplicité est de mise. Certains pays, comme l'Italie, ont gardé une forme extérieure de la piété envers les défunts.

  À l'occasion d'un décès, il faut respecter les volontés du disparu exprimées dans son testament. Un testament en effet a force de loi particulière. Pour celui qui est exécuteur testamentaire, il doit se soumettre aux termes du testament, non l'interpréter à sa guise, sauf s'il y a une clause disant qu'il peut disposer de certains biens à son gré.




 Instrument (18)  




 Secourir qui est dans la tribulation  




    Face à une personne qui supporte une difficulté, on peut l'aider ou refuser de l'aider. Cette dernière solution est parfois la meilleure car on peut empirer la difficulté si pour diverses raisons on n'a pas les qualifications pour la secourir. Dans ce cas, il faut admettre son incapacité et référer à une personne compétente, ce qui est plus sage. On peut faire plus de tort en agissant mal qu'en admettant son incapacité. Il faut aussi savoir distinguer entre une tribulation objective et subjective. Une personne peut réagir fortement à une difficulté minime, tandis qu'une autre supportera sans broncher une grande difficulté. Pour aider quelqu'un il ne faut pas se laisser emporter par les émotions de l'autre car tous les deux tombent dans le trou.  

   Secourir quelqu'un se passe sur bien des niveaux: matériellement, émotivement, sur le plan professionnel, social, etc. Par exemple, une personne âgée ne peut plus faire seule ses courses. On peut l'aider matériellement en allant avec elle. Une mère de famille a besoin de faire garder un enfant pour qu'elle puisse assister un parent malade, etc. On peut multiplier les exemples. Vous en trouverez tous les jours. On ne mettra pas toujours votre nom dans les journaux pour un secours de quelques heures à une personne affligée.




 Instrument (19)  



 Consoler l'affligé 




  L'affliction peut se dire de toute peine. Alors consoler veut dire réconforter, apaiser, calmer, soulager quelqu'un dans son chagrin, dans sa douleur. Quand nous sommes avec des enfants, il faut souvent les consoler. Consoler veut dire rassurer, répondre à une demande d'attention. Dans ce domaine, nous restons souvent des enfants. On nomme Notre-Dame dans les litanies: consolatrice des affligés.  



 Instrument (20)  



 Se rendre étranger aux affaires du monde 




  Il aurait été logique de rattacher cet instrument avec la série de l'an dernier. Pourquoi? Avec le 21e instrument commence une série négative. Vous avez remarqué que dans la série des instruments, les uns sont négatifs et les autres positifs. J'ai relevé leur nombre. Il y en a 34 négatifs et 40 positifs si on suit la classification en versets. Donc on peut conclure que S. Benoît ne met pas seulement des bâtons dans les roues, mais qu'il demande aussi d'agir positivement. Le grand principe de la morale, vous vous en souvenez, a été énoncé dans le prologue, en citant le psaume 33: « Détourne-toi du mal et fais le bien. » (17) Dans la formation et la conduite de la vie, il ne faut pas toujours voir des défenses, mais des invitations à se dépasser par le bien à accomplir. Si on regarde de plus près cet instrument avec le suivant, le 21e, il semble ouvrir une série qui va jusqu'au 30e. Avec les instruments 20e et 21e, on semble entendre une partie de la cérémonie du baptême: renoncer au monde, entendons au péchés, à Satan pour choisir le Christ. «Se rendre étranger aux affaires du monde.» On peut traduire le texte latin de biens des manières: Se faire étranger aux actions, au comportement, à l'agir, aux manières du monde. Comme tel cela ne justifie pas la vie chrétienne et encore moins la vie monastique. Il ne faut pas oublier son complément obligatoire: se mettre à la recherche de Dieu, ne rien préférer au Christ.

  Au temps de mes premières années de vie monastique, il y a eu une polémique au sujet de la «fuga mundi», la fuite du monde pour qualifier la vie monastique et un peu la vie chrétienne. Or aujourd'hui ce thème n'émerge plusdans les études sur la vie monastique. Dans les années 1980, des auteurs ont mis en valeur un autre aspect: suivre le Christ. Les deux aspects se complètent et ne s'excluent pas. La fuite du monde se comprend mieux si on entend le mal, le péché, le refus de Dieu, ce qui s'oppose au royaume de Dieu. Sous cet aspect tout chrétien peut se sentir concerné. En effet on ne peut servir deux maîtres à la fois. Quand je choisis le Christ, je ne puis choisir en même temps un autre maître. Ne lit-on pas dans S. Mathieu: «Aucun homme ne peut servir deux maîtres; ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l'argent » (6,24). 


Application


 Il ne saurait être question de rompre totalement avec le monde, mais d'échapper à ses tentations: bavardages inconsistants, futilités, désir de paraître, vanité...Les valeurs évangéliques énoncées dans les béatitudes sont la charte du christianisme. Elles s'opposent aux valeurs d'avoir, de force, de violence, aux idoles que le monde élève si facilement: avancement, confort...Le disciple du Christ, en plein monde, ne peut sacrifier à ce que le Maître a condamné, tout en vivant au milieu des hommes. Donc n'ayez pas peur de vivre dans le monde. Il faut accepter le matériel mais ne pas se sentir enchaîné par lui et à lui. Séparation ne doit donc pas signifier éloignement, mépris, mais un acte d'union au Christ lui-même. Il n'est pas permis à un chrétien de mépriser le monde pour lequel le Christ est mort. Cependant il peut refuser d'accepter ses standards de comportement non évangéliques.



 Instrument (21)  



 Ne rien préférer à l'amour du Christ 




 

 Si l'instrument précédent indiquait le pôle dont il faut se sauver, celui-ci montre le point vers lequel il faut se diriger. Une énonciation presqu'identique se trouve en conclusion du chapitre 72e qui se présente comme un nouveau chapitre d'instruments de bonnes oeuvres. Cependant une différence. Le chapitre 4e parle de l'amour du Christ et non le 72e qui se lit comme suit: «Ne préférer absolument rien au Christ.» Cet amour du Christ auquel il ne faut rien préférer signifie l'amour qui nous a été manifesté dans l'Incarnation  et la Rédemption et qui se continue en nous en tant que nous sommes rattachés au Corps du Christ, l'Église, par le baptême. À cause de l'amour du Christ pour nous, nous devons être prêts à donner notre vie à son exemple. «Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.» a écrit S. Jean.

Application

  Ici je vous donnerai un conseil pour votre vie de prière. Je vous ai dit l'an dernier dans la conférence sur la prière qu'il ne fallait pas refuser de demander à Dieu ce dont nous avions besoin: «Demandez et vous recevrez; frappez et on vous ouvrira.» Mais il existe une manière. je ne dirais pas de prier, mais d'entrer en communion avec Dieu qui est plus intériorisée, plus profonde et qu'on appelle la contemplation. Si j'accepte de me sentir aimé de Dieu personnellement, que j'ai de la valeur à ses yeux, ceci change toute ma vie. Je ne suis plus en train de me poser des questions sur ce qui m'arrive: «Qu'est-ce que j'ai pu faire à Dieu pour que cela m'arrive.» Tout ce qui peut m'arriver sert à mon bien car je me sens aimé et non indifférent face à un Dieu impersonnel, éloigné et insensible. Dieu s'est incarné en son fils et c'est ici que se trouve la preuve de son amour. Dieu s'est fait l'un de nous. À cet amour concret, dévoué du Christ, je ne puis rien préférer. 



 Instrument (22)  




 Ne pas se mettre en colère 


                      &
 

Instrument (23)   

 


 Ne pas se réserver un temps pour la vengeance 




  Si vous remarquez bien, les instruments 22e & 23e s'appellent mutuellement. En français le lien apparaît moins. En latin le mot colère se dit ira et le mot vengeance, iracundia. Considéré en soi, la colère n'est pas une chose mauvaise; c'est une passion de l'âme au même titre que la crainte et l'amour quand on s'en sert pour surmonter les obstacles qui empêchent d'atteindre sa véritable fin, pour lutter contre la tentation et les mauvais penchants, pour réprimer les désordres. Lorsqu'elle s'exerce pour corriger les coupables et sans sortir des bornes marquées par la raison, elle est légitime et elle peut même se traduire en actes de vertu. La colère une fois déclenchée ne connaît pas de mesure. Elle fait sortir l'homme de lui-même et le rend capable des pires excès. Qui dira le nombre des amitiés brisées, des situations compromises, des familles brisées pour quelques mots violents que l'on a pu étouffer à temps.

 
   La rancune ou la vengeance se distingue de la colère parce qu'elle est calculée, préparée, excitée intérieurement. Ces deux aspects correspondent à deux tendances du caractère. Il y en a qui réagissent rapidement et tout s'apaise rapidement. À l'opposé du primaire, le secondaire prend du temps à réagir mais attention quand l'orage éclate. D'un côté comme de l'autre, le vertueux se connaît et il apprend à contrôler ses sautes d'humeur comme à ne pas laisser monter des tensions intérieures inutiles. 


Application


  Une vertu aide à contrecarrer ces deux tendances: la douceur. S. Benoît ne la conseille pas positivement. Il constate que la douceur est liée à l'amour de Dieu pour nous. (Pr 19; 49). La douceur est la vertu des forts alors que la colère, la rancune est un signe de faiblesse. Rien de plus désagréable que de vivre avec une personne qui s'enflamme à tout propos en paroles et en actes. En effet la colère peut se manifester aussi bien en paroles qu'en acte ou les deux à la fois. De nos jours, en droit, on parle de violence verbale ou de fait car on a peur d'employer le mot colère. La colère éclate quand une personne irritée, fatiguée ne peut plus contrôler ses paroles et ses actes. Donc sachez vous arrêter à temps. La bonne humeur remédie à la colère. Celui qui n'apprend pas à rire de lui parce qu'il est trop sérieux versera dans la colère ou l'irritabilité. Si vous êtes perfectionniste vous aurez tendance à vous mettre plus facilement en colère car vous ne pourrez pas admettre des erreurs en vous et encore moins chez les autres. S'il y a la colère personnelle, il y a aussi des colères collectives, des tendances d'un peuple à vouloir se battre. Quand on veut tout contrôler ou quand on est trop exigeant, la déception apparaît avec comme fille la colère, le ressentiment, l'amertume, l'animosité. 




 Instrument (24)   

 


 Ne pas garder de fausseté dans le coeur  
 





  Tout serait facilement compréhensible s'il n'y avait pas le mot coeur qui pose une interrogation. Le mot coeur revinet 31 fois dans la règle. Dans le chapitre que nous étudions, 4 fois et 6 dans le prologue. Le coeur peut se comprendre pour nous par intérieurement ou caché. Ici S. Benoît subit l'influence biblique pour qui le mot coeur n'a pas la même résonance qu'en français. Dans notre façon de parler, le coeur est lié à la vie affective; c'est le coeur qui aime ou déteste, qui désire ou craint. Mais pour l'activité intellectuelle aucun rôle ne lui est attribué sauf dans l'expression: apprendre par coeur qui signifie mémoriser. L'hébreu parle du coeur en un sens beaucoup plus large. Le coeur c'est ce qui se trouve au dedans. Le coeur peut désigner toute la personne intelligente et libre. Ne pas garder veut dire aussi s'en libérer. Ce que S. Benoît ne dit pas ici mais qu'on trouve au chapitre 46,5-6. Le cas est intéressant parce qu'on trouve ici le mot coeur dans le sens énoncé plus haut: «Mais si c'est un péché secret du coeur, il le manifestera seulement à son abbé ou au père spirituel qui savent guérir leurs propres blessures et celles des autres sans les dévoiler et les divulguer.»

 
   L'instrument des bonnes oeuvres 50 va dans le même sens «Briser contre le Christ les pensées mauvaises sitôt qu'elles naissent dans le coeur et les découvrir au père spirituel.» Le 5e degré d'humilité traite du même sujet. Le mot coeur revient encore mais dans une citation du psaume 31,5: «J'ai dit: je proclamerai contre moi mes transgressions au Seigneur, et tu m'as pardonné l'impiété de mon coeur.» (7,48). Il n'est question que de l'abbé à qui dire ses fautes cachées non plus des anciens. La confession encore de nos jours garde toujours ce pouvoir libérateur. S. Benoît ne parle pas des sacrements sauf de l'ordre mais ici il conseille la confession des fautes pour éviter le blocage intérieur qui crée des tensions dans l'individu comme dans la communauté.


Application


  Ce qui s'oppose à la duplicité ou la fausseté vous me direz que c'est la simplicité. Qu'est ce qui se cache sous le mot simplicité si ce n'est interpréter en un sens favorable tout ce qui nous arrive. C'est recevoir toutes choses, les biens et les maux, la santé et la maladie, la richesse et la misère avec une égale reconnaissance, persuadé que Dieu dans sa bonté est incapable d'être cruel et méchant. Être simple avec le prochain, c'est ne jamais prendre en mauvaise part ce que font les autres, ne se scandaliser de rien, c'est prêter toujours à son prochain de bonnes intentions, apprécier ses qualités, excuser ses défauts, ne souhaiter de mal à personne et désirer sincèrement le bien de tous.




                                                                                                               Suite
Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Conférences
commenter cet article
23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 22:51

 

 

 

 

   L'Obéissance    
 Par 

  Dom Raymond Carette, o.s.b. 


 

 Introduction 


 

  J'ai vu avec vous deux voeux (stabilité et conversion des moeurs) que demande saint Benoît. Il serait plus exacte de dire une promesse selon le verbe latin: promitat et que des auteurs traduisent ainsi: " Si après mûre délibération, le moine promet de garder la Règle dans tous ces points..." " Il promettra publiquement, dans l'oratoire, stabilité, vie religieuse et obéissance en présence de Dieu et des saint. De cette promesse, il fera une demande écrite..." (ch.58.17-18).

 

 

 Aujourd'hui on distingue entre voeux et promesse. Donc l'oblat serait plus près de la règle dans la rédaction de son oblation. Toutefois l'oblat ne promet pas obéissance et stabilité. Le sujet vous intéresse moins que celui qui portait sur la conversion des moeurs (à laquelle s'engage l'oblat). Néanmoins je ne puis m'empêcher de parler de l'obéissance non point sur l'aspect d'un voeu mais sur celui de vertu morale. Pour cela je vais partir de la notion la plus large pour diminuer peu à peu le champ d'investigation.

 

 

 Obéissance de la matière 


 

   Dans son acceptation la plus large, obéir signifie se soumettre, se plier à, entrer dans un plan qui dépasse. Il existe dans la nature des êtres inanimés avec des lois pour les régir. Vous connaissez tous la loi de la gravité. Dès qu'un corps est pesant il est attiré vers le bas. si vous échappez un morceau de vaisselle, il aboutira sur le plancher. Selon sa matière, la vaisselle cassera ou pas. Si elle casse, elle obéit à la loi de la cohésion; sinon elle respecte sa constitution. Un morceau de porcelaine cassera plus facilement qu'un morceau de plastique ou de métal. L'étude des lois dont nous ne sommes pas les maîtres. Dans le domaine de la chimie, nous faisons les mêmes constations que dans le domaine de la physique.

 

 

 Même si la matière n'a pas d'âme - sauf pour les poètes - elle se plie à des lois; elle se soumet à des exigences sinon elle perd sa constitution propre. Donc la matière obéit à des lois, à des règles au risque de perdre son identité propre. La matière comme telle ne résiste pas, elle ne s'oppose pas à sa condition propre. Vous ne verrez jamais un cours d'eau monter dans une montagne sauf dans votre imagination. Cette soumission de la matière est aveugle. Elle est une force qu'on ne peut contrôler.

 

 Vous vous souvenez des fortes pluies qui ont causé des dégâts dans le Saguenay, il y a quelques années. Face à la force de l'eau, l'homme ne peut rien. Sachant cela, il peut harnacher cette force pour s'en servir en produisant de l'électricité ou subir un désastre quand il ne peut plus contrôler cette force. Très jeunes nous nous confrontons à ces lois et après des expériences douloureuses nous nous soumettons. Tout ingénieur ou architecte ne peut jouer indéfiniment avec la matière au risque de voir tomber sa construction. Au moyen âge on connaissait très bien ces lois quand on construisait une église, haute, et avec contreforts pour retenir la poussée de la force de gravité. Les hommes de science deviennent objectifs; ils apprennent à respecter les lois de la nature. C'est une science qu'on appelle positive.

 

 Vous constatez que dans la matière il y a une loi et une soumission. Loi signifie ici limites, et limites à ne pas dépasser. Si on ne respecte pas la loi, c'est la catastrophe. D'où l'importance de l'étude, de l'observation de ces lois pour ne pas outrepasser des limites. On ne peut jouer avec la nature sans qu'elle ne réagisse car elle a des lois et elle s'y soumet.



  

 Obéissance chez les vivants 

 

 

 

 

 En montant dans la hiérarchie des créatures, on rencontre les êtres vivants. Je ne voudrais pas partir de la cellule, mais je vais passer aux plantes qui vivent, croissent et s'adaptent. La plante est un vivant qui ne se déplace pas sauf pour la reproduction par la semence.


 

 Les plantes respectent des lois et en plus elles se soumettent à leur vie interne. On ne cueille pas des raisons sur un pommier. Avec la plante et la vie, on assiste à ce qu'on ne constatait pas dans la matière. Les plantes en tant que vivantes s'adaptent au changement, aux saisons. Si on coupe une branche à une plante, à un arbre, il en pousse une autre. L'arbre, parce que vivant, commence à défier les lois de la nature. Vous savez qu'au printemps la sève, emmagasinée la saison précédente par les feuilles et descendue dans les racines, remonte alors que tout liquide descend normalement. La vie ne se laisse pas conduire aveuglement par les lois physiques; elle les défie pour sa survie en créant de nouveaux mécanismes, de nouvelles lois. La vie commence à dialoguer avec la nature. L'obéissance devient créatrice. L'obéissance fait trouver de nouvelles solutions, de nouvelles forces: la loi de la capilarité.

 

 

 

 

 Obéissance dans la règne animal 

 

 

 

 

 

 Avec l'animal, - un être vivant qui se déplace, - les règles de l'obéissance deviennent moins aveugles. L'animal sait s'adapter aux lois physiques. Il est poussé par son instinct qui lui dicte des limites à ne pas franchir au risque de sa vie. Beaucoup d'animaux vivent en bandes, en troupeaux, pour assurer leur survie et celle de leurs petits. Les oiseaux migrateurs obéissent sans le savoir à des lois. Ils savent se diriger exactement vers le sud ou le nord selon la saison et même de nuit, ce que j'ai déjà constaté.

 

 Disons que l'animal sait se plier à des règles pour sa survie dont il ne déroge pas. Quand il vit en troupeau, on constate aussi qu'il se soumet à des lois. S'il conteste, il est mis à sa place ou il doit quitter. Les abeilles qui font une reine dans la ruche essaiment, car il ne peut y avoir deux reines. L'animal est déterminé à des lois auxquelles il ne déroge pas. En regardant un nid d'oiseau on peut savoir le nom de l'oiseau si on sait observer, bien entendu. Les animaux se plient à leurs instincts et aux lois physiques sans erreur.

 

 

 

Obéissance chez L'homme  

 

 

 

 Quand nous arrivons à nous les hommes, qu'en est-il? Nous partirons de la définition de l'homme comme un animal raisonnable.

 En général nous nous soumettons aux lois physiques en tant que corps même si nous pouvons les connaître et les utiliser pour nous en servir. Si je ne suis pas assez grand pour cueillir une pomme dans un arbre, je ne me hasarderai pas sur une petite branche car elle va casser.

 Comme l'animal, nous nous soumettons à ce que j'appellerais un instinct. Par exemple, nous n'allons pas manger du sable. Mais à cause de notre imagination, de notre sensibilité, de nos passions, nous pouvons dépasser les limites dans la nourriture; ce que l'animal ne fera pas. Arrive la désobéissance. Pourquoi? Nous ne sommes plus dans le domaine physique ou de l'instinct mais moral, c'est-à-dire dans celui du comportement, de l'agir. Pourquoi pouvons-nous désobéir? Parce que nous avons la liberté, nous avons la mémoire du passé, la peur de l'avenir, etc. Nous n'écoutons pas assez ce que nous avons de commun avec l'animal. Si l'animal est fatigué il se repose; il ne dépasse pas ses capacités. Demandons-nous si nous obéissons aux besoins de notre corps sans abuser ni d'un côté ni de l'autre; trop ou pas assez. On ne parle pas souvent de l'obéissance dans ce domaine. Obéir revient à se plier. Se soumettre à ce qui nous convient ou ne nous convient pas.


 À
 la différence de l'animal, nous pouvons, nous avons cette capacité de dépasser des limites. Nous ne respectons pas toujours les droits et les lois de la nature animale en nous. On parle beaucoup des droits de la personne mais est-ce que fondamentalement nous ne brimons pas des droits et des lois de base? Ici il serait très intéressant de faire des applications dans le domaine de la procréation, de la nourriture, de la santé en tant que ces fonctions sont partagées avec l'animal. Je ne veux pas vous dire que nous devons nous conduire comme des animaux. Il s'agit de prendre conscience de faits. Est-ce que je respecte la mesure en tout pour être en santé, par exemple? Ceci veut dire des temps de repos, des temps de repas. On dirait parfois qu'on tyrannise son corps, qu'on le brise par l'abus, non pas toujours par l'ascèse.


 Toutefois nous ne devons pas nous en tenir seulement là. Justement Dieu nous a gratifié plus que l'animal. Nous pouvons apprêter des mets; je puis contenir mon désir de manger pour me soumettre à une loi physique ou sociale. Par exemple, vous attendez un ami pour manger. L'heure du repas tarde et il n'arrive pas. Par politesse, sur le plan social, vous attendez même si vous avez faim. L'ami a été soumis à une loi physique: de la neige qui a retardé sa venue. Vous pouvez vous coucher tard et fatigués pour des raisons identiques.


 Pour plusieurs toutefois, l'obéissance ne se fait que par la peur d'une sanction. Nous devons aller plus loin non pas dans l'obéissance qui reste toujours une soumission objective, mais dans la soumission subjective. La motivation de la soumission prend sa source dans l'amour. J'aime mon prochain; j'évite alors ce qui peut le blesser, le scandaliser en ne me soumettant pas à un règlement.

  Le premier prochain à qui j'ai à obéir et à respecter et à écouter n'est-ce pas moi avant tout. Beaucoup ont peur de s'obéir en se basant sur des adages comme ceux-ci: "Ne t'écoute pas! Ne t'occupe pas de toi! Oublie-toi; renonce à toi-même." Comment obéir à Dieu, à ses lois et à son semblable si je ne prends pas conscience que je suis le premier prochain à qui Dieu me confie.

 Par ces considérations je ne voudrais pas que vous pensiez que je vous invite à faire à votre tête. Au contraire. Il faut savoir s'écouter, ne pas avoir peur de soi pour mieux vivre et rendre ainsi la vie plus agréable aux autres. Savoir écouter le bien qui est en chacun de nous pour enfin le pratiquer. Savoir écouter la générosité qui traîne parfois au fond des tiroirs de son âme. Savoir écouter la vaillance qui veut rendre service. Savoir écouter ces pulsions de tout genre pour les passer au crible de son discernement. Savoir écouter son corps qui ne réagit plus de la même manière à 30 ans et à 70 ans, en été, en hiver, en santé ou malade.

 Quand on parle d'obéissance, on envisage trois réalités: une personne qui commande; une personne qui obéit; un acte à poser ou à omettre. Si je fais des rapprochements avec la manière de vivre selon ce que propose saint Benoît dans sa règle, j'arrive à un abbé (un supérieur), des moines, et des manières de vivre fixées par la règle (un code de loi) ou exprimées clairement par l'abbé. Cette classification s'applique aussi dans la vie courante. Au travail, il y a un patron qui peut donner des ordres à ses employés. Ces derniers suivent un code de la route, etc. et ils agissent en conséquence. L'obéissance en général se porte beaucoup plus à observer des règlements que sur des ordres énoncés clairement dans des cas précis.

 Est-il préférable d'obéir à des ordres plutôt qu'à des codes, des règlements. Quand on étudie plus profondément on ne peut mettre l'un au dessus de l'autre. Le principal ce n'est pas l'origine de ce qui est commandé mais la soumission de la volonté. La loi de ce qui est commandé mais la soumission de la volonté. La loi est faite pour des personnes humaines. Dans un code législatif on donne des principes pour éviter de toujours dire quoi faire. Mon acte d'obéissance est aussi grand quand je respecte un code de loi que quand je me plie à un ordre concret. Je suis seul sur la route la nuit. Je dois aussi bien respecter les feux de circulation que s'il y avait une circulation dense.  


 La notion d'obéissance pour plusieurs se limite à un jeu: pas vu, pas pris. Le fondement de l'obéissance ne se prend pas de la formulation explicite, mais du respect d'une manière de vivre en société. Je vis dans telle société, donc je me plie à ses lois, ses conventions. Je suis un étranger dans un pays. Je n'ai pas à arguer que j'ignore la loi pour me permettre des passe-droits. Dans l'obéissance à des lois, il y a des principes à respecter: le respect des autres, un ordre social à promouvoir, même si je ne suis pas d'accord avec les lois. Le fait de ne pas être d'accord ne peut justifier une désobéissance. Une loi est promulguée pour le bien des citoyens. D'où la responsabilité du législateur. Des lois peuvent être tatillonnes. La loi doit viser le bien de l'ensemble. Une loi peut tomber en désuétude si les situations changent. Alors il faut la remplacer. Donc on ne peut arguer de lois positives (différentes de la loi naturelle) des temps anciens pour justifier des droits qui vont contre le bien commun actuel. 

  Si on va plus loin on peut se demander si des lois ou des ordres peuvent porter sur des actes mauvais à poser. Quelle sera l'attitude à tenir? Vous savez la réponse. On n'est pas tenu d'obéir. Si on vous ordonne de voler, vous n'êtes pas tenus d'obéir.

 
 Considérons un autre aspect. Suis-je tenu d'obéir quand on me demande des choses impossibles. J'ai écrit ce passage le 25 mars. Vous vous souvenez du récit de l'Annonciation à Marie. L'ange Gabriel demande une chose impossible à Marie. L'ange lui dit qu'elle va concevoir et enfanter. Marie lui répond qu'elle est vierge et son désir est de le rester. L'ange lui répond que sa cousine Élisabeth , la stérile, est enceinte depuis 6 mois malgré sa vieillesse. Et arrive la phrase qui dénoue tout: "Rien n'est impossible à Dieu." Ce qui paraît impossible pour nour ne l'est pas pour Dieu. Ici je vous rappelle le chapitre 6 8 de la règle de saint Benoît. Il est intéressant de faire le rapprochement le jour de l'Annonciation. Marie discute avec l'ange qui ne change pas son point de vue. Le moine peut aussi montrer ses limitations en soumettant les motifs de son impuissance à son abbé avec patience, sans orgueil, ni résistance, ni contradiction. On dirait que saint Benoît commente le récit de l'Annonciation. Le moine obéit donc par amour, confiant dans l'aide de Dieu. Et il en fut de même pour Marie, "J'accepte, dit-elle. Que tout se passe selon ta parole." Elle ne dit pas selon ton ordre.

   
 Cette obéissance de Marie est dans la ligne de celle de son Fils. Que dit-il? "Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé." (Jn 6, 38; cf. RB 5, 13; 7,32) Et saint Paul constate qu'il s'est fait obéissant jusqu'à la mort. (Ph 2,8; RB 7, 34)

   
 Pourquoi l'obéissance de Jésus, de Marie sa mère, de Joseph (il obéit lui aussi à un songe), l'obéissance de tous les saints, la mienne, la vôtre? Vous me direz que j'y ai déjà répondu. Oui, en partie. Mais il reste un point important. Le salut passe par l'obéissance selon le plan de Dieu. Je vous conseille de relire le début du prologue de la règle pour voir cette dynamique. Plus j'obéis, plus je m'unis au Christ qui sauve. Si je ne crois pas à cette valeur, je mettrai tout de côté. Je jouerai au sauveur. Alors quel salut! Je me sauve alors du plan de Dieu et je ne me sauve pas par la soumission. L'obéissance extérieure prépare à une obéissance plus mystérieuse: celle des inspirations de Dieu. Le grand piège est celui de la volonté propre et des désirs non contrôlés. Des désirs peuvent être bons en soi, et en même temps contredire les desseins de Dieu. Mon grand et premier désir devrait être de me soumettre au plan de Dieu sur l'humanité et sur moi. Cette soumission n'a pas pour but de me rabaisser; au contraire elle me fait entrer dans un projet qui me dépasse. Ce qui nuit le plus à l'obéissance, vous le savez, c'est la volonté propre ou l'orgueil. Humilité et obéissance vont de pair comme orgueil et désobéissance. Je vous lis le texte fameux de saint Paul qui donne l'heure juste pendant les jours saints: "Ayez en vous les dispositions que l'on doit avoir dans le Christ Jésus. Lui qui était dans la condition de Dieu, n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix." (Ph 2, 5-9)

   
 Avec l'obéissance de Jésus comme modèle, nous nous écartons d'une obéissance aveugle, mécanique. Notre obéissance ne passe plus par la crainte d'un châtiment mais par amour du Père avec le désir de nous identifier au Christ. Cependant ne pensez pas que cela se fera tout seul. Si on pouvait voir le Christ chaque fois que nous avons à obéir, tout irait mieux. D'ailleurs saint Benoît a compris cela quand il demande de voir le Christ dans l'abbé. L'obéisssance va contre cette tendance innée que nous avons tous de faire à notre tête. Pourtant quand nous nous soumettons, tout va beaucoup mieux. L'obéissance reste une voie ascétique, un moyen de faire mourir le vieil homme en nous pour revêtir l'homme nouveau.

   
 L'obéissance s'apparenterait à un remède pour nous aider à mieux vivre. Car obéir consiste à ne pas tenir à ses idées, à affronter continuellement les autres, à ne pas se croire le centre du monde, ni le créateur, à savoir cette capacité de faire à sa guise, de diriger sa vie comme il l'entend. Plus nous nous laissons contrôler par Dieu plus Il peut venir en nous. L'obéissance est toute réceptivité, acceptation, soumission à un ordre et une planification qui me dépasse. Je serais porté à dire que le dernier mot de l'obéissance se concrétiserait dans un des deux termes de toute relation, recevoir au lieu de donner. Recevoir d'abord la volonté de l'autre, puis réagir, répondre à ce qui a été entendu, reçu. Si je ne mets pas dans des dispositions pour recevoir, comment me sera-t-il possible de réagir. Obéir c'est réagir à des dispositions qui me dépassent, qui ne sont pas de mon domaine. Comment réagir si je ne suis pas réceptif, si je ne suis pas à l'écoute? Écouter le mieux possible pour comprendre ce qui est demandé, pour ensuite bien agir. Quand une chose est demandée il ne faut pas partir comme une flèche. Je garde mon jugement. Je puis penser comprendre ce qui est demandé et faire le contraire parce que je suis bouché à l'autre. Il est normal parfois d'hésiter avant d'obéir car on peut se poser des questions. Il ne faut pas voir seulement une notion mécaniquel, mais une relation, la recherche d'un bien mais qui souvent n'est pas vu sur le moment.

   
  Pour terminer, je vous suggère des passages de l'Écriture pour vous aider à prolonger cet entretien. "Car je suis descendu du ciel non pas pour faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé." (Jn 6, 38) "Ma nourriture c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre…" (Jn 4, 34) "Bien qu'il soit le Fils, il a pourtant appris l'obéissance par les souffrances de sa passion, et, ainsi conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel." (He 5, 8-9)
 

Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Conférences
commenter cet article
23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 17:47

 

 

 

 

 Les Instruments des Bonnes Oeuvres
 Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.  


 

 

   Le mot instrument revient trois fois dans la règle. Deux fois dans le chapitre 4, comme titre et dans la conclusion; au chapitre 73, 6 le dernier chapitre. Dans les trois cas le mot a un complément différent: les bonnes oeuvres; l'art spirituel et les vertus. Le mot instrument en latin veut dire : 1) le mobilier, les ustensiles, les bagages; 2) les matériaux, les ressources, les capacités, les connaissances. Donc selon ces deux sens on peut conclure que le mot signifie un ensemble composé de plusieurs parties ou morceaux. 

   Que veut dire à présent bonnes oeuvres ? Au chapitre deuxième, la seule chose qui nous distingue aux yeux de Dieu, c'est le fait d'être plus riche que d'autres en bonnes oeuvres et en humilité. L'oeuvre bonne est le produit de la vertu. C'est ce sens qu'on trouve au chapitre 73, 6. L'expression art spirituel vient de la Règle du Maître dont saint Benoît s'inspire pour composer sa règle. Le mot art doit se traduire ici non pas par le sens premier du mot mais par principe de conduite, manière d'agir, la vertu.

  Cet art est spirituel et non matériel. On le dit spirituel puisqu'il s'exerce sur l'esprit et le coeur, sur tout le comportement qu'il vise à transformer par ses diverses pratiques. Il est spirituel encore car il se réalise à la lumière et sous l'influence de l'Esprit de Dieu. Au prologue 29, on rencontre le mot observance : 

   On compte 74 instruments qui permettent au moine et à tout chrétien d'accomplir, sans relâche, jour et nuit, l'oeuvre de Dieu, l'oeuvre de toute une vie. De même que le menuisier n'utilise pas seulement le marteau mais divers outils pour travailler, de même le chrétien. Dans un atelier, il y a des instruments qui servent moins souvent. Il en est ainsi dans les instruments de l'art spirituel. Dans le petit catéchisme de la Province de Québec dont plusieurs gardent encore le souvenir des questions et des
réponses, on classait les oeuvres de miséricorde en corporelles et en spirituelles. Les oeuvres matérielles ont pour but de montrer des valeurs spirituelles. Vêtir celui qui est nu n'a rien de spirituel comme ensevelir les morts mais ces actions montrent un amour surnaturel envers le prochain.

  Cette liste bénédictine, selon les spécialistes, proviendrait d'un document antérieur, composé à l'intention de laïcs chrétiens selon une habitude du temps. On parle aussi d'une liste de pratiques à réaliser et que l'on commentait à l'occasion du baptême. On trouve des listes de vertus à pratiquer déjà chez saint Paul comme Col 3,12 ss; Rm 12,9-21. 

   Pour composer sa liste saint Benoît reprend celle de la Règle du Maître. Il supprime quelques maximes qui n'ont pas leur place dans la vie d'un moine mais qui conviennent mieux à un séculier. Du fait de sa profession, le moine ne peut prêter de l'argent, ce qui est la liste du Maître. 
Ceci est un signe que la liste originellement devait s'adresser à des séculiers non à des moines. Saint Benoît ajoute quelques instruments à couleur plus monastique ou il en transforme d'autres. Voici un exemple. À la place il mettra: .

  On s'attendrait à une introduction. Non. Tout commence directement. Mais il y a une conclusion qui se situe sur deux niveaux, ici-bas et au ciel. Ici-bas nous nous servons de ces instruments comme un ouvrier. L'image de l'ouvrier se rencontre au Prologue 14:  Ici une allusion à la parabole du maître qui cherche des ouvriers pour sa vigne à divers moments de la journée (Mt 20, 1-16). L'ouvrier revient encore dans la phrase qui conclut le chapitre sur l'humilité. Ces textes invitent à considérer la vie spirituelle comme un travail. Attention toutefois d'évacuer Dieu dans la part de sanctification qu'il fait. 

   On utilise des outils dans un atelier. Ces mots avaient une signification plus concrète au temps de saint Benoît que pour le nôtre. Quand il parle des artisans du monastère, il pense à l'atelier où ils travaillaient. On faisait tout sur place: taille de la pierre, travail du bois, du cuir, des métaux, poterie, verre, encre, parchemin, tissus, jardin, etc. Aujourd'hui tout vient de manufactures où l'on produit en série et on ne connaît presque plus le travail artisanal.

  Pour saint Benoît l'atelier, c'est le cloître du monastère. Ceci veut dire: pratiquer la vertu dans la maison, dans la vie courante, dans les situations de chaque jour.  De même que la pratique des vertus se passe dans un lieu déterminé, de même aussi pour vous. Dans les situations de votre vie vous aurez à pratiquer des vertus dans votre milieu. Saint Benoît parle de la stabilité dans la communauté. Pour pratiquer la vertu une stabilité s'impose. Je veux dire ici qu'il ne s'agit pas de poser un acte et de penser qu'on a atteint la vertu. Il faut répéter maintes fois les mêmes actions vertueuses pour arriver à la stabilité vertueuse. Aristote disait qu'une hirondelle ne fait pas le printemps au sujet de la pratique de la vertu. Il faut donc la persévérance. La vertu s'exprime par la pratique assidue en nous d'oeuvres vertueuses.

  Ce travail se fera, comme dit le texte latin, diligenter, diligemment, avec soin. Mais le mot vient du verbe diligere qui signifie aimer. Je crois que l'on peut insister sur ce sens "avec amour" plus que celui de soin. Au verset qui précède on a le verbe diligere. Et si vous revenez en arrière on a une inclusion car le premier instrument utilise de verbe diligere.

  Avec ce verbe aimer, nous pouvons passer à la deuxième dimension des instruments des bonnes oeuvres qui n'a pas son but ici-bas mais dans l'au delà. Assurément la pratique de la vertu rend la vie plus agréable pour soi et pour les autres. La vraie dimension se porte dimension se porte vers le ciel. Admettons que le ciel, la vie bienheureuse ne pèse pas tellement dans nos soucis quotidiens. J'ai bien dit la vie bienheureuse car nous cherchons souvent un bonheur terrestre, le paradis terrestre. Encore une fois il ne faut pas bouder nos facilités de vivre. Je vous donne un signe de ce phénomène. On cache la souffrance et la mort qui deviennent comme des punitions et non un passage à une vie meilleure. Vous avez assisté à des funérailles. On ne parle que de celui ou celle qui vient de mourir et non où il est présentement, là où nous irons tous.

  Notons la sobriété de saint Benoît. Comment le constater si ce n'est par comparaison avec la règle du Maître qui fait une description très imagée du ciel àcet endroit. Saint Benoît ne fait que citer un verset de I Co 2,9. Retenons qu'il veut dire deux choses au sujet du ciel: 1) Le ciel c'est Dieu lui-même. 2) le ciel n'est pas seulement confiné au delà de la mort. Ceci explique bien pourquoi il donne comme dernier instrument:  (4,72) Au moment de la mort et à la suite de faiblesses, rien de plus doux à entendre que cette sentence.

  Au jour du jugement nous remettrons au Seigneur les instruments des bonnes oeuvres. Le moine et vous aussi vous remettrez au Seigneur, comme chaque semaine les membres de la communauté se passent les instruments de leur service à ceux qui les remplaceront. Ceci doit nous faire penser que nous ne faisons qu'utiliser des choses et que nous n'en sommes pas les vrais propriétaires. Nous n'emporterons rien au ciel sinon nos bonnes actions. Au chapitre 25 de saint Matthieu, on a aussi cette constatation. 

 
 Selon le sens de ce texte, le Seigneur va récompenser les instruments. Si nous allons voir la source de ce passage, nous constatons que Saint Benoît insiste sur le fait que les pratiques sont purement instrumentales. Elles n'ont pas d'importance en elles-mêmes mais seulement elles-mêmes mais seulement utiles quand elles produisent un résultat spirituel, à savoir la pureté du coeur ou la charité. Dans la vie spirituelle il ne faut pas confondre la fin et les moyens. On peut tomber aussi dans un autre piège: vouloir atteindre la fin sans jamais prendre des moyens pratiques pour y arriver. Donc un outil ou un instrument n'est jamais voulu pour lui-même mais pour arriver à autre chose. Ce que nous recherchons c'est d'atteindre Dieu et saint Benoît suggère une liste de moyens. Il faut se servir de ces moyens jour et nuit. Une expression qui signifie toujours, sans relâche.

  
 La pratique des bonnes oeuvres est une nécessité fondamentale de la vie chrétienne. Elle fait partie du travail spirituel qu'on nomme ascèse. Saint Benoît dresse un tableau des bonnes oeuvres. Ce sont des formules brèves, bien frappées, faciles à retenir. On y trouve toute la substance de la morale chrétienne et de la perfection évangélique. L'ensemble de ces formules constitue un résumé complet du chemin de la perfection. Chacune d'elle est riche de doctrine et susceptible d'un nombre illimité d'applications. Gardez bien à l'esprit que ces maximes doivent rester des moyens. Elles ne s'identifient pas à la perfection, mais des moyens pour arriver à la perfection. Elles ne constituent pas la fin de ce grand art, elles ne sont que des moyens par où on y parvient. Elles ne possèdent pas par elles-mêmes une valeur nécessaire et absolue. Ce ne sont pas une fin. Leur emploi est subordonné à l'objet poursuivi: la charité.

 

 

 



  Instruments  (1)  




 Avant tout, aimer le Seigneur de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces   



 

  Ce premier instrument ne demande pas beaucoup d'explication mais une grande application. Sans cet instrument tous les autres deviennent vains. 

  Au chapitre 7 sur l'humilité il existe comme une autre série d'instruments. Le premier degré d'humilité, vous vous en souvenez, c'est la crainte de Dieu et ici nous avons l'amour de Dieu.

  Au début de toute vie surnaturelle, il faut mettre l'amour de Dieu. Nos actions se passent sur le plan naturel mais la motivation doit être surnaturelle. Quand je fais du ménage, je puis le faire pour que tout soit propre. Je ne nie pas cet aspect. Mais je puis donner au ménage une dimension surnaturelle si je le fais par amour de Dieu. Il ne faut pas dire une seule fois que je fais tout par amour de Dieu. Je dois réactualiser mes bonnes intentions souvent spécialement quand la chose à faire me coûte. Mes actions deviennent meilleures et prennent une dimension surnaturelle quand j'ai l'intention de plaire à Dieu. Quand je dis que j'aime quelqu'un je tâche de lui faire plaisir. J'abandonne un petit bien pour entrer dans un bien plus grand.


  Si l'amour quitte le coeur des chrétiens, le sang ne coulera plus dans les veines des martyrs. Si l'amour se refroidit, la Parole de Dieu ne sera plus annoncée. Si l'amour de Dieu est calculé, les chrétiens ne se consacreront plus à Dieu. Si l'amour de Dieu est délaissé, la foi baisse et la pratique religieuse diminue, le matérialisme prend le dessus, les valeurs naturelles disparaissent, l'homme ne respecte plus la nature, sa conduite devient faussée. Pourquoi le respect de la vie disparaît-il ? pourquoi ceci, pourquoi cela ?  La cause reste toujours la même: on n'aime plus ou pas assez Dieu. Quand on n'aime plus, on cherche à ignorer. Quand on ignore, on n'aime pas.
Il faut dire:  et il faut le faire constater:  L'amour de Dieu est la clé ou le levier pour changer le monde. Saint Paul a bien écrit:  (1 Co, 13, 1-2 ss)  Me priver de biens matériels par amour de Dieu, pour les partager avec des démunis, s'appelle aussi charité. Quand j'étais jeune, il passait par les maisons ce qu'on appelait des "quêteux". Ils utilisaient cette formule:  Quand je pense à cette formule je la trouve belle et théologique. Je pense que ce serait une formule à réintroduire dans nos moeurs. Au lieu de dire on pourrait dire: Cette formule peut devenir creuse si on l'utilise trop, mais de temps en temps, demander par amour de Dieu peut situer une action sur un autre niveau.

  Quand on dit en français l'amour de Dieu ceci peut se comprendre de deux manières: l'amour que Dieu a pour nous et l'amour que nous avons pour lui. Mais ici le texte latin est bien clair: il s'agit de l'amour que nous portons à Dieu. Aimer signifie faire un choix. On peut choisir Dieu. Mais Dieu est loin et notre condition terrestre nous incite à chercher le bonheur dans les créatures plus que dans le Créateur. 

 
 Comment comprendre l'amour de Dieu si nous voulons vivre sans nous donner des maux de tête. Nous devons être prêts à tout abandonner, à tout sacrifier pour Lui mais pas d'un amour à la manière qu'on peut le ressentir pour certaines créatures. Des parents peuvent aimer leurs enfants et ces derniers le sentent. Leur sensibilité vibre. Un choix à faire peut se produire si Dieu appelle un enfant à la vie religieuse. Les parents, même s'ils aiment cet enfant, doivent être prêts à se priver de cette affection sensible pour préférer l'amour de Dieu.

  La conversion des moeurs a pour objet de soumettre les puissances inférieures et de les amener à consentir au choix fait par la volonté. Il en résulte le combat spirituel auquel s'engage quiconque veut servir le Christ, ce que saint Benoît a dit en ces mots:

 
  L'amour de Dieu se fera de tout coeur, avec toute son âme et de toutes ses forces. On peut donner comme source: Dt 6,4-5; Mt 12,30-31; Mc 12,30; Lc 10,27. Je ne veux pas expliquer ces passages bibliques. Mais je diviserais les trois notes en deux groupes. 1) de tout son coeur, de toute son âme. 2) de toute sa force. Dans le premier groupe je dirais que S. Benoît veut dire que l'amour envers Dieu doit prendre tout l'être humain: l'intérieur comme l'extérieur, tandis que de toute sa
force signifie l'intensité de l'amour qui s'applique aussi bien au corps qu'à l'âme. 


  Chacune de nos facultés est capable d'un effort plus ou moins grand. Un homme qui se promène par exemple ne demande à sa puissance motrice qu'un effort modéré. L'homme qui fuit porte l'effort de cette même puissance à sa limité. Il court, il se meut de toutes ses forces. C'est ainsi que notre coeur et notre âme doivent aimer Dieu. La seule mesure d'aimer Dieu n'est-ce pas de l'aimer sans mesure. 

 



 Instrument (2) 



 Ensuite le prochain comme soi-même 



  

  Pour aborder ce deuxième instrument je vous cite un passage de saint Mathieu. "Un docteur de la Loi posa une question à Jésus pour le mettre à l'épreuve: Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? Jésus lui répondit: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandent. Et voici le second, qui lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout ce qu'il y a dans l'Écriture dépend de ces deux commandements."


   En regardant de plus près ce passage de saint Matthieu, on constate que le second commandement n'est pas égal au premier mais semblable. Jésus ne dit pas d'aimer le prochain de tout son coeur de toute son âme et de toutes ses forces. Dieu seul exige cette totalité. Notre charité envers le prochain se trouve plus limitée, se tient dans une mesure, la discrétion.
   

  Comment connaître cette mesure ? La règle à suivre est simple: l'amour que nous nous portons. L'amour que l'on se donne sert de mesure à l'amour du prochain.  


  S'aimer soi-même peut devenir dangereux car on peut oublier le prochain, ici je crois qu'il faut poser une distinction pour résoudre un problème. Pour beaucoup en effet s'aimer soi-même apparaît comme une tentation, voire un sacrilège. Ces personnes n'ont pas encore découvert la différence entre l'amour propre -qui est négatif - et l'amour de soi - qui est positif et voulu par Dieu. Ceci revient à reconnaître le bien mis en nous par Dieu. S'aimer soi-même revient à aimer l'image de Dieu et accepter tout le bien qui est en nous et qui vient de Dieu. L'amour du prochain restera un problème pour celui qui ne s'accepte pas surtout dans ses capacités, qualités et ses limitations. Quand je n'ai pas une haute estime de moi, je rabaisse mon prochain qui devient pour moi un rival au lieu de voir en lui une personne aimée de Dieu et créée à son image.
 

  Il m'arrive de dire à ceux qui font avec moi une 5ième étape dans le mouvement AA de conseiller de refaire une 5ième étape mais positivement. Au lieu de voir les défectuosités de la vie antérieure, ce qui fait souffrir, de voir les qualités, ce qui permet de vivre tout simplement.


  S'aimer soi-même consiste à choisir ce qui est le plus élevé dans l'homme: son âme. Choisir ce qui fait vivre au lieu de choisir ce qui fait mourir.

 Aimer son prochain comme soi-même c'est vouloir son bien surnaturel. L'amour du prochain se trouve favorisé quand on ne se prend pas trop au sérieux. Celui qui ne sait pas rire de lui aura de la difficulté à accepter son prochain. L'humour, pour les anciens, s'alliait volontiers à l'amour. Dans l'amour du prochain il ne faut pas être idéaliste. On peut aimer son prochain et ne pas toujours partager son point de vue. Aimer mon prochain veut dire encore reconnaître qu'il existe des différences et des divergences avec moi. L'amour amène l'autre à se changer. Mais il sait aussi le respecter. Même les amis les plus unis, même les époux les plus accordés, doivent savoir qu'ils ne peuvent devenir l'autre. Seulement l'amour de Dieu peut me transformer au plus profond de moi, faire de moi un être nouveau,si je veux bien me laisser transformer.


  Bien des obstacles se dressent quand je veux aimer mon prochain. Nous ne partageons pas les mêmes idées; notre éducation et nos valeurs peuvent diverger. Ne pas être d'accord avec mon prochain sur le plan des idées, rien d'anormal. Sur le plan de la volonté, il faut vouloir le bien de son prochain, tout en respectant son cheminement. Ici comment ne pas vous rappeler la sagesse de saint Benoît.  (64,11) Aimer quelqu'un ne veut pas dire le mettre à son image et ressemblance, mais lui permettre d'être lui-même selon le dessein divin. Je peux me réjouir de la différence comme lui aussi doit se réjouir de me sentir différentde lui. Pour cela il faut prendre conscience que je n'épuise pas la nature humaine, et que je n'ai pas toutes les qualités humaines. On peut aimer quelqu'un parce qu'il me plaît, parce qu'il est gentil, parce qu'il me rend service, parce que je m'enrichis à son contact sur le plan culturel, etc. Mais toutes ces raisons ne justifient pas l'amour du prochain tel que voulu par Dieu. Parfois les qualités d'un autre aide à l'apprécier mais la motivation surnaturelle doit dépasser ce côté trop sensible de l'amour fraternel.

 



 Instrument (2) 




  Puis ne pas commettre de meurtre 



  Sur ce sujet je me suis inspiré de la 3e partie, 2e section, chapitre deuxième, article 5.

  Tuer veut dire enlever volontairement la vie à son semblable. Si je tue une mouche, je ne commets pas un meurtre. vous garderez mes commandements. 

  Vous êtes surpris de constater pourquoi S. Benoît demande cela à des moines. Souvenez-vous ce que je vous ai dit au début de l'étude de ce chapitre. Il reprend une liste s'adressant primitivement à des laïcs et le décalogue comporte la mention de ne pas tuer. La recommandation de S. Benoît doit s'élargir: ne pas tuer et aussi ne pas me tuer, ne pas m'enlever la vie. Devant le fléau des meurtres et suicides, je ne puis passer sur ce sujet en disant que cela ne nous concerne pas. Nous vivons dans une société qui a des problèmes et nous devons tenter d'y trouver des remèdes. Nous subissons les soubresauts de la société même si nous ne commettons pas de meurtre, mais en voyant la facilité avec laquelle on ne respecte pas la vie de son prochain, il y a sujet à réflexion.

  Pourquoi ne pas tuer? Il faut revenir à la case de départ: aimer Dieu de tout son coeur, etc. et ensuite son prochain comme soi-même. Vous m'aimez

  Celui qui ne s'aime pas, n'aime pas son prochain. Celui qui ne s'aime pas aura des idées suicidaires; il ne s'accepte pas. Voyez les contradictions de notre société.

 

  Voici quelques distinctions que vous connaissez et qui vous aideront à vous démêler dans les mots. Un homicide: tuer un homme (homo occidere en latin) un fratricide, tuer son frère; un parricide, tuer son père; un matricide, tuer sa mère, un génocide tuer un peuple. Un homicide peut être voulu, organisé, médité, organisé, programmé. On le dit volontaire, et la loi le classe comme un homicide au premier degré, peu importe les moyens utilisés. Les jeunes qui regardent la télé. des vidéos, des films voient fréquemment des scènes de meurtre. Cela semble présenté comme naturel. Comment alors les exhorter du contraire car ils pensent que cela va de soi. On présente des meurtres comme la solution normale d'exprimer des sentiments. Quelqu'un nuit, ou quelqu'un a fait du tort on présente le meurtre comme la libération; deux hommes aiment la même femme, l'un tue l'autre pour se sentir libre. Et on montre tous les moyens pour arriver au meurtre. Donc il n'est pas surprenant qu'on utilise le meurtre souvent comme solution.

  On distingue aussi l'homicide involontaire. Quelqu'un provoque par accident la mort de quelqu'un. Des hommes travaillent à couper des arbres en forêt. Un arbre tombe et tue un homme alors qu'il avait été averti du danger. Celui qui a coupé l'arbre n'avait pas l'intention du tuer son compagnon de travail mais un accident est arrivé et l'arbre n'est pas tombé là où il devait tomber. Un accident, un meurtre involontaire. 

  Il peut exister aussi des homicides indirectes qui peuvent s'identifier à un homicide volontaire. Par exemple: exposer un employé à des dangers mortels sans raison grave. Il peut arriver aussi qu'on soit responsable d'un meurtre en ne portant pas secours à une personne en danger. Par des menaces, on peut aussi inciter une personne faible à faire un homicide. C'est le cas des bandes où si on ne fait pas un meurtre commandé, on y laisse sa peau.

  On ne peut passer sous silence le respecte de la vie dès sa conception et jusqu'à la mort naturelle. L'avortement provoqué et l'euthanasie sont deux formes d'homicide. Dans les deux cas on peut parler d'avortement indirect et d'euthanasie indirect. Par exemple, des soins trop coûteux ou des analgésiques qui soulagent la douleur mais peuvent provoquer un abrègement de la vie d'un mourant.

  Dans la même ligne on parle du respect de la santé comme signe du respect de la vie. L'excès dans le manger, dans l'alcool, le tabac, les médicaments etc. va contre le respect de la vie. Il ne faut pas non plus oublier de parler du respect de la vie dans la recherche
 
scientifique. On ne peut expérimenter des remèdes ou pratiquer des opérations qui touchent à l'intégrité physique et psychique de la personne humaine. Tout ce qui s'appelle amputation, mutilation ou stérilisation va encore contre l'intégrité corporelle. Celui qui conduit une voiture en état d'ébriété ou sans respecter les lois de la route, devient un danger mortel ou cause de d'accident à l'égard d'innocents.

  On peut encore tuer une personne en brisant sa renommée ou en la dénigrant. On parle beaucoup des droits de la personne. Mais sait-on jusqu'où cela conduit. 
Bien souvent on interprète mal ces notions. Par exemple on va défendre les droits de la personne en provoquant un avortement ou en le conseillant sous prétexte que la personne a le droit de s'épanouir. L'enfant à naître va déranger.

  Dans votre vie j'espère que vous n'irez pas jusqu'à tuer. Vous avez le devoir de travailler au respect de la vie, de la santé, de l'intégrité et de la dignité de la personne humaine. Quand on vous demande raison de votre foi, vous ne devez pas avoir peur de proclamer la doctrine de l'Église, basée sur la nature des choses.
 
On dépenses des milliards pour garder en santé et en vie et à côté, je n'ose le dire, on accepte le suicide et le meurtre trop facilement.



 Instrument (4) 



 

 Ne point commettre d'adultère 



    Il peut paraître assez surprenant quand il s'adresse à des moines. Ces derniers en effet ont renoncé au mariage, même si vous ne trouverez jamais cette interdiction dans la règle. Dans la tradition, on donne le nom de moine, monos en grec, à celui qui vit seul, sans femme, ni enfant. L'adultère consiste à avoir une relation avec une autre personne mariée, peu importe si l'une ou l'autre soit mariée ou si les deux soient mariés. Si un moine s'unissait avec une femme mariée, il commettrait l'adultère et en plus un sacrilège à cause de sa profession. 

  Dans l'Ancien Testament, vous rencontrerez l'expression avec un autre sens. Commettre l'adultère pour un membre du peuple élu, signifie choisir un autre dieu, abandonner le Seigneur de l'Alliance pour servir des dieux étrangers. De même que l'adultère est une infidélité envers son mari ou sa femme, de même Israël trahit son Dieu en servant des dieux étrangers. Dans l'Évangile on rencontre ce sens:  (Mt. 12,39; Mt 16,2,4) Le sermon sur la Montagne donne un autre sens: La loi nouvelle va donc plus loin. Elle demande même de surveiller les pensées intérieures qui conduisent à l'acte extérieur. 




 Instrument (5) 



  Ne point voler 



      Qu'est ce que voler si ce n'est s'approprier un bien qui n'est pas sien contre la volonté raisonnable du propriétaire. Toute manière de prendre et de retenir injustement le bien d'autrui est contraire au septième commandement. À cause de la faiblesse de notre nature humaine, nous sentons le besoin de nous entourer de biens comme compensation ou protection, ce que l'animal ne fait pas. Car il sait par instinct qu'il aura de quoi manger ou se protéger. 

   Pour voler, il n'est pas nécessaire d'avoir un masque et un révolver, de pénétrer dans une banque pour faire un  On peut voler des objets courants en ne les remettant pas, comme des livres. Vol aussi d'un salarié qui travaille en perdant du temps, en arrivant en retard ou en quittant le lieu du travail avant l'heure fixée. Une autre forme de vol existe comme s'approprier le mérite d'une action qu'on n'a pas faite. On peut aussi intriguer pour obtenir un poste convoité, mais qui normalement revient à un autre. Manque d'honnêteté dans la pratique d'une profession. Frauder les impôts par divers moyens en faisant charger plus sur des dépenses commerciales pour obtenir une déduction. Tout ce qui équivaut à un manque d'honnêteté peut s'appeler vol.



 Instrument (6) 



  Ne point convoiter 


   La convoitise naît d'une insatisfaction perpétuelle. Ceux qui travaillent dans la publicité exploitent avec succès cette faiblesse humaine. On fait naître le désir de posséder à tout prix en excitant la convoitise. On montrera la personne assise, heureuse, dans une voiture, avec tel produit de luxe, etc. La convoitise fait fonctionner le monde de la consommation et de cette manière le coeur se ferme
avec la possession de biens sensibles au lieu de valeurs intérieures et surnaturelles. La convoitise n'apporte jamais satisfaction. Elle est le signe d'une personne matérialiste. Par contre on peut convoiter les biens surnaturels. On le verra plus loin:  Dis-moi ce que tu désires et je te dirai qui tu es. Vous remarquerez que l'on n'excite pas la convoitise dans la publicité avec des biens nécessaires. Par exemple: Personne ne fait de l'annonce pour des pommes de terres ou des légumes. 


 

 Instrument (7) 



  Ne point porter de faux témoignages  



  Recommandation qui vient encore de l'Ancien Testament et que l'on trouve aussi dans Matthieu. On la rencontre aussi dans le Sermon sur la Montagne. (Mt 5,33 ss) Ce commandement interdit de travestir la vérité dans les relations avec autrui. Ceci revient à vivre dans la vérité. Comment manque-t-on à la vérité? Par des faux témoignages et parjures. Le respect de la réputation des personnes interdit toute attitude ou toute parole susceptible de causer un injuste dommage. On fait un jugement téméraire quand on admet comme vrai sans fondement suffisant un défaut moral chez le prochain. Il y a médisance quand on dévoile sans raison à des personnes qui l'ignorent un défaut moral d'autrui. La calomnie apporte des propos contraires à la vérité, nuisant ainsi à la réputation des autres. On peut joindre au faux témoignage, le mensonge qui va contre la vérité. Sans la vérité, la vie en société devient difficile. 




  Instrument (8)



  Honorer tous les hommes 





  Le décalogue porte seulement sur l'honneur envers ses parents. Père et mère tu honoreras afin d'avoir longue vie. Honorer signifie respecter. On a écrit que S. Benoît avait enlevé père et mère, parce que le moine quitte sa famille. Je crois que la sentence d'honorer tous les hommes qui s'inspire de I P 2,17, a une porté plus large et plus dans l'esprit du Nouveau Testament tout en incluant père et mère. Jésus n'a-t-il pas dit: (Mt 12,50) Jésus a loué sa mère parce que sa mère, mais surtout parce qu'elle a mis en pratique la Parole de Dieu. Cf. Lc 11,27-28. Puisque toute personne est aimée de Dieu, cela fonde l'honneur à lui porter, fut-elle la dernière des dernières. Chaque personne a un droit sacré et un droit à l'honneur et au respect.




  Instrument (9)  



  Ce que l'on ne veut pas que l'on nous fasse,

 ne pas le faire à autrui





 
On donne comme source le livre de Tobie 4,15 qui se lit comme suit selon la TOB :  Dans Mt 7,12, la sentence se trouve sous une autre formulation:  Chez S. Matthieu, cette sentence ouvre et conclut une section. Chez S. Benoît, elle sert de conclusion à des manifestations de l'amour du prochain, comme on le constate dans la lettre aux Romains. "Ne gardez aucune dette envers personne, sauf la dette de l'amour mutuel, car celui qui aime les autres a parfaitement accompli la Loi. Ce que dit la Loi: "Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras rien," ces comman-dements et tous les autres se résument dans cette parole: "tu aimeras ton prochain comme toi-même." L'amour ne fait rien de mal au prochain. Donc l'accomplissement de la Loi, c'est l'amour." Tout ce que nous faisons devient plus facile lorsqu'il est motivé par la charité. La charité en effet résume tous les autres commandements. Je vous réfère aux conférences sur la charité.

  Les instruments 10 à 13 apportent une coloration plus ascétique. Ces instruments s'adressent plus directement à des moines mais aussi à tout chrétien qui tend vers la perfection de la vie chrétienne.



                                                                                                            Suite

Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Conférences
commenter cet article
23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 16:30

 

 

 

 

 La Vertu de Force
 Par 
 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.  


 

 

 

  La vertu cardinale qui nous aide a dépasser les situations qui semblent écrasantes et aller contre la justice se nomme la force. Pour le chrétien pris dans ces situations, le don de force mettra sous un autre éclairage un appel à aller plus loin. Comment un époux ou une épouse peut-il ou peut-elle supporter une injustice - l'adultère - sans pratiquer la vertu de force sous l'aspect de la fidélité.

  Cette vertu permet la perfection de la tempérance et de la justice. C'est pourquoi on parle souvent de la force comme de cette vertu qui réalise le plus le nom de vertu. Car vertu implique le courage, la valeur, une plénitude, de la force quoi!

  J'ai écrit cette conférence au temps de la Passion. Dans l'exemple de Jésus, nous avons l'exemple parfait de la vertu de force sous tous les aspects. Devant les injustices à son égard, il ne s'est pas plaint. Il a été conduit à l'abattoir comme l'agneau qui ne crie pas.

  C'est pourquoi le martyre devient pour le chrétien l'imitation la plus parfaite de son Sauveur. Sous quel aspect? En tant que le ou la martyr(e) supporte des maux injustes par amour de Dieu. Pour en arriver là, il faut une vertu spéciale qu'on appelle la force.

  On peut étudier la notion de force sous bien des aspects: à partir de la psychologie, en passant par des systèmes philosophiques pour arriver à la vertu chrétienne et aboutir finalement au don du Saint-Esprit. Dans tous ces points de vue, nous retrouvons des notes communes: celle de vigueur, de capacité pour affronter des difficultés, pour supporter de grands maux sans broncher. On serait porté à croire qu'il y a un déploiement d'efforts. La vertu de force s'exprimerait bien par cette expression: avoir du nerf.

  Avant d'être une vertu spéciale, la force est une disposition essentielle de l'âme requise dans l'exercice toujours onéreux de n'importe quelle vertu.

  Cette vertu de force trouve, selon moi, des exercices fréquents à cause de la situation de peur dans laquelle les médias ont le don d'entretenir la population. Les personnes faibles phychologiquement tombent facilement dans la peur. Quand la peur domine, il n'y a plus moyen d'agir. La peur en effet paralyse. Vous constatez la place de la force, même dans la vie courante. Or si nous avons à dépasser souvent des situations difficiles, il faut s'en réjouir car ces difficultés aident à pratiquer la vertu de force. Comme tout autre vertu, la force s'augmente par la répétition d'actes bons pour surmonter les faiblesses de la sensibilité et pour maîtriser les appréhensions de maux présents ou futurs.

 

 
 

  Plus on avance en âge, plus on a besoin de cette vertu. Pourquoi? La maladie, les limitations et sourtout la mort exigent de supporter bien des désagréments, des maux, des souffrances. Même si la vertu de force porte sur l'aspect d'attaque, - ce qui se réalise surtout pendant la jeunesse et l'âge mur, - la vertu de force en tant que support, convient davantage à la vieillesse. C'est ce qui fait la différence entre bien vieillir et mal vieillir. Ce n'est pas la faiblesse ou la maladie qui sont à condamner mais l'attitude, le comportement face à la faiblesse et à la maladie qu'on ne peut fuir. Vous connaissez tous des personnes malades, incurables et qui gardent le sourire et même encouragent des personnes saines. Ces personnes pratiquent la vertu de force bien plus que des grands héros.

 

    La force vient régler en nous un désir de conquête et de lutte, de domination et de victoire. Nous voulons tous arriver au succès et réussir. En tant que vertu distincte, la force est l'attitude habituelle de courage pondéré, capable d'affronter des situations particulièrement ardues. On arrive ainsi à deux attitudes: la force qui inspire de tenir devant les difficultés et celle qui affronte l'obstacle devant un but à atteindre. Elle sera tantôt passive, sous forme d'endurance, lorsqu'il est impossible de modifier la situation; tantôt active, lorsqu'il s'agira de réagir énergiquement pour changer le réel en tant qu'il est en notre pouvoir. Ici il ne faudrait pas confondre force avec ce goût de défoncer des murs pour le plaisir de défoncer des murs ou de se mettre dans des situations pour se faire souffrir ou pour attirer l'attention, la sympathie.

    Dans la vie nous sommes souvent en face de décisions à prendre peu importe leur importance. Par manque de confiance en Dieu on peut restreindre ses ambitions, par peur de l'effort qui s'en suivra ou par ce qui sera exigé pour réaliser une œuvre. Concevoir de grands projets en se basant sur la toute puissance divine s'appelle la magnanimité.

    Dans la réalisation de nos projets on peut avoir peur à cause de difficultés extérieures qui peuvent survenir. L'aspect de la vertu de force qui permet de tenir fermement se nomme la constance. Des difficultés intérieures peuvent survenir de notre sensibilité à cause de la longueur et de la monotonie de l'effort. La vertu de force prendra alors le nom de persévérance.

    Ces deux vertus sont de la même famille qu'un autre vertu: la patience. Elle a pour objet non pas la difficulté de l'entreprise mais des retentissements pénibles: incompréhensions, critiques, ingratitudes.

    À ces trois aspects de la vertu de force correspondent trois vices ou manques. À la constance s'oppose l'inconstance. Vous connaissez des personnes qui ne peuvent pas relever des défis. Elles cèdent devant une difficulté. On voit de ces gens qui changent souvent d'ouvrage sans fondement. Ils avaient à se lever tôt ou à soutenir de la fatique normale et comme ils sont insconstants, ils fuient non pas le danger mais l'effort.

    Pour réussir, il faut de la persévérance. Combien abandonnent, tombent dans le caprice; on dirait que l'énergie vient à manquer. Dans la vie religieuse on parle beaucoup de persévérance. Pourquoi? Parce qu'il n'y a pas beaucoup de gratification pour la sensibilité, et peu de changements. Dans la vie intérieure, on peut rencontrer des sécheresses, des temps creux où l'âme est dans le tunnel, où la lumière et les consolations sont rares. La tentation vient d'un manque de vertu de force; pas de continuité, de suite dans un projet où il y a des défis à relever. La persévérance semble être cette vertu si utile quand il ne se passe rien, quand aujourd'hui ressemble trop à hier. Les Anciens ont bien décrit cette faiblesse sous le nom d'acédie qui guettait le religieux à des moments précis de la journée: le midi ou un temps de la vie: le milieu de la vie. Encore aujourd'hui on parle du démon du midi.

    Que dire à présent du vice qui naît de situations et qui met tellement à l'envers: l'impatience. Ce vice brise la vie commune aussi bien dans une famille que dans une communauté religieuse. L'un veut aller trop vite et il n'attend pas l'autre. L'impatience naît aussi beaucoup d'incompréhensions, d'ignorances. Le calme et la patience deviennent des plants qu'il faut cultiver avec des enfants, des malades, des vieillards. L'enfant veut tout bouleverser; il veut arriver à ses fins sans passer par de étapes. Le malade est facilement porté à perdre le nord devant la souffrance ou la longueur de la maladie. De plus aujourd'hui on n'allonge pas tellement la vie mais la maladie. Avec des personnes âgées, il faut beaucoup pratiquer le calme car elles peuvent aller lentement, oublier. D'ailleurs si vous faites bien attention. S. Benoît demande cette vertu à l'égard des enfants et des vieillards en devançant l'heure des repas. Il demande aussi de supporter les malades et leurs exigences.

    Dans la vie courante, la patience peut s'exercer continuellement: une chose qui agace: la circulation trop lente sur la route; une erreur du prochain qui peut nous faire sortir de nos gonds.

    Jusqu'à présent nous avons vu rapidement, sans trop y insister sur deux aspects de cette vertu. La matière de cette vertu se porte sur deux passions: la crainte et l'audace. Il nous arrive d'avoir à réprimer la crainte quand un mal est imminent ou présent. Alors il nous afflige. Dans ce cas on doit supporter, endurer. Il arrive aussi qu'il faut suivre l'élan de l'audace en la réglant d'une manière vertueuse. La seule solution est de dépasser ou affronter un obstacle, entreprendre ou attaquer.

    Lequel de ces deux aspects est le plus caractéristique de la force? Supporter est l'acte principal de la vertu de force. Pourquoi? C'est un acte qui réprime la peur et arrête le moment de fuite et de retraire. Attaquer au contraire profite de l'élan de la passion, de l'audace. Il faut plus de vertu pour supporter l'attaque d'une ville, par exemple, que d'en faire le siège. L'acte qui demande de la vertu un plus grand effort, c'est celui de supporter sans faiblir, tenir coûte que coûte sous l'assaut des difficultés et des périls, même en l'absence de toute joie sensible. C'est pourquoi j'ai insisté davantage sur la patience, la persévérance, la constance. Ce sont trois vertus qui supportent. Dans l'Église, la forme la plus grande de sainteté et qui demande le plus de vertu, est celle du martyre. Le martyre supporte par amour de Dieu, à cause de sa foi, des mauvais traitements et même la mort. On a voulu tenter Jésus qui ne se défendait pas, qui n'attaquait pas alors qu'il aurait pu demander à son Père plus de douze légions d'anges de venir à son secours. (Mt 26,53)

    Dans la conférence sur l'Obéissance - dont j'ai donné la première partie - je verrai dans la deuxième qu'il faut la vertu de force pour obéir. L'obéissance engendrant la monotonie, des difficultés, des contradictions, elle s'exercera donc principalement en supportant. Mais si la vertu de force est au centre de l'obéissance avec l'amour, bien entendu, l'obéissance devient plus facile.

    Donc dans toute vie il faut de la ténacité. Je n'ose dire de l'entêtement ou de l'obstination qui ne sont pas de la vertu mais des manières de contester et de s'opposer aux autres en mettant à bout leur résistance. On ne prêche pas beaucoup sur cette vertu de force en général et en paticulier. Pourtant comme je l'ai relevé plus haut, cette vertu réalise au plus haut point la notion de vertu. La vie devenant de plus en plus facile, il me semble que cette vertu sera mise aux oubliettes, comme marque d'un passé révolu. Je dirais tout le contraire. Cette vertu, sous toutes ses formes, reste d'actualité, car nous sommes bombardés continuellement dans notre sensibilité par le bruit, les images et la violence. Pour rester debout et soi-même il faut être fort, c'est-à-dire savoir supporter et attaquer non pour détruire son prochain mais pour pouvoir se dépasser et accomplir le plan de Dieu sur soi. 

 

  
Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Conférences
commenter cet article
2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 17:14

           

                                                          

  

 

 LPrière  
   Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b. 

 

  Critères de la prière 



 Elle est un phénomène surnaturel, même si elle se passe très concrètement dans notre nature humine et sensible. Il ne faut pas avoir peur de le constater. On ne se déconnecte pas du réel quand on prie. Il faut rester les deux pieds bien à terre si on veut avoir la tête en haut. La prière n'est pas toute la vie surnaturelle. On entre en contact avec Dieu par les sacrements; on découvre Dieu dans le pauvre, le malade, etc. Je me rapproche de Dieu par des actions vertueuses. Dieu me parle aussi à travers les personnes, les événements, et surtout sa Parole.

 M
ême pour des personnes qui ne pratiquent pas, la prière garde une force et une valeur. J'ai rencontré souvent des parents d'un certain âge dont les enfants demandèrent de prier pour eux sachant qu'ils venaient au monastère alors que ces mêmes enfants ne pratiquaient pas du tout. On reconnaît donc dans la prière une force, quelque chose qui ne nuit pas et qui peut aider.

 Grâce à la prière je retrouve les plus hautes dimensions de mon être. Comment et pourquoi? Dans la prière je mets en oeuvre mes capacités d'enfant de Dieu. J'ose m'adresser à lui sans crainte. La prière procure une sécurité et elle conduit à la sérénité et à la paix. La prière ne règle pas tous les problèmes d'ici-bas. Il ne faut pas dire que si vous priez vous aurez toutes les réponses et tous les problèmes se régleront. Il ne faut pas avoir peur de dire: «Que ta volonté soit faite.»



 Elle est un phénomène surnaturel, même si elle se passe très concrètement dans notre nature humine et sensible. Il ne faut pas avoir peur de le constater. On ne se déconnecte pas du réel quand on prie. Il faut rester les deux pieds bien à terre si on veut avoir la tête en haut. La prière n'est pas toute la vie surnaturelle. On entre en contact avec Dieu par les sacrements; on découvre Dieu dans le pauvre, le malade, etc. Je me rapproche de Dieu par des actions vertueuses. Dieu me parle aussi à travers les personnes, les événements, et surtout sa Parole.

 M
ême pour des personnes qui ne pratiquent pas, la prière garde une force et une valeur. J'ai rencontré souvent des parents d'un certain âge dont les enfants demandèrent de prier pour eux sachant qu'ils venaient au monastère alors que ces mêmes enfants ne pratiquaient pas du tout. On reconnaît donc dans la prière une force, quelque chose qui ne nuit pas et qui peut aider.

 Grâce à la prière je retrouve les plus hautes dimensions de mon être. Comment et pourquoi? Dans la prière je mets en oeuvre mes capacités d'enfant de Dieu. J'ose m'adresser à lui sans crainte. La prière procure une sécurité et elle conduit à la sérénité et à la paix. La prière ne règle pas tous les problèmes d'ici-bas. Il ne faut pas dire que si vous priez vous aurez toutes les réponses et tous les problèmes se régleront. Il ne faut pas avoir peur de dire: «Que ta volonté soit faite.»



Ce qu'on peut en retirer   



 Elle fait admettre que nous n'avons pas le dernier mot et que nous ne pouvons pas tout contrôler. C'est une déficience de notre nature de vouloir tout contrôler à cause de notre position dans la création. Vous rencontrerez des personnes qui jouent au sauveur alors que nous sommes tous des sauvés. La prière montre la grandeur de Dieu et notre reconnaissance. Elle donne à Dieu ce qui lui revient et ce qui nous revient. Elle nous remet à notre vraie place. Je montre mon amour pour Dieu et lui me le montre dans l'acte de prier. Je reçois Dieu et lui me reçoit. Attention pour ne pas confondre ce qu'il est possible de ressentir dans la prière et le fait de prier. La prière extérieure exprime la foi intérieure. On confesse sa foi devant les hommes; on dit ce que l'on croit et on montre en qui on croit. La prière devient un acte de foi. 



Comment se passe la prière



1-Elle peut être spontanée, un cri de l'âme comme un enfant: «Je n'en peux plus.» 2- Une demande d'aide: ça presse, agis vite. Ce que je te demande c'était pour hier. 3- Une prière de reconnais-sance ou d'action de grâce. C'est le calme après la tempête.

  Distinguons entre la prière habituelle et la prière continuelle. D'où la prière un acte ou un état. Il existe bien des méthodes, des écoles de spiritualité où on va vous dire comment cheminer dans la vie de prière. Par contre, je dirais qu'il n'y a pas de méthode, même si cela peut vous surprendre. On ne prend pas une méthode pour montrer à un enfant à parler. Il écoute et il répète. La prière naît de l'écoute d'un événement, de la Parole de Dieu. On reconnaît que c'est Dieu qui prend l'initiative. Elle demande donc de l'humilité. L'événement ou la Parole de Dieu ressemble à une semence. Elle descend délicatement dans l'âme comme une rosée. L'âme savoure la Parole; elle la mange, la triture pour la retourner à Dieu sous toutes les formes inimaginables comme l'enfant qui répète des mots, des formules mais qui n'en connaît pas toujours la valeur et ce qui nous fait souvent rire, nous, les adultes. C'est l'usage excessif des mots et des images dans la prière. Puis vient le moment où l'âme se contente de moins de mots, d'être davantage avec, dans le silence, dans la joie, la paix, la satisfaction, le contentement, dans l'union. C'est alors que l'on parle de prière contemplative. L'amour remplace la crainte. La confiance remplace le doute. La paix remplace l'agitation. La certitude remplace l'hésitation. Le silence, les paroles.

    Plus je suis uni à Dieu, plus la porte de ma sensibilité s'ouvre aux autres. Je prends les entrailles de Dieu; je m'approprie d'une manière limitée les qualités de Dieu. Je deviens de plus en plus uni à Lui, un avec Lui. Les événements me troublent de moins en moins. Pourquoi? Parce que je les vois avec les yeux de Dieu. La prière m'amène à avoir une vision large de ce qui arrive dans le monde. Je laisse à Dieu ce qui lui revient et je m'occupe de plus en plus de ce qui me revient. La prière vraie me rend plus réaliste. Elle me met les pieds bien à terre. Ainsi la prière ne devient pas une fuite mais me fait prendre les solutions qui s'imposent concrètement. Elle devient repos en Dieu. Elle m'unit au plan de Dieu, à la prière du Fils à son Père. Je ne me soucie pas des mots qui me viennent à l'esprit. Quand on est bien avec quelqu'un on a pas besoin de beaucoup de mots. La présence suffit. Qui dit présence dit aussi relation. En contexte chrétien on ne peut s'en tenir à des méthodes de contrôle de l'esprit et de prises de conscience de ses capacités profondes. Il ne s'agit pas seulement de créer une relation mais d'être attentif à cette relation. Celle-ci implique tout l'homme, intelligence, sensibilité, etc. La prière recouvre tout le champ de l'activité humaine mais à un niveau plus profond. La prière rend attentif à la vie divine en nous, une relation consciente à Dieu. De cette attitude foncière vont découler toutes les pratiques qui permettront à cette vie de prière de se développer: efforts de connaissance, efforts de conformité au Christ, efforts de contemplation, efforts d'union dans l'oraison.

    Devant les événements inévitables de la vie, vous pouvez reconnaître l'homme de prière parmi les autres. Par exemple, un décès l'afflige mais ne le terrasse pas. La prière se passe toujours dans une personne donnée. Elle n'est pas une existenceà part qu'on peut disséquer comme un animal, ou démonter comme une machine. La prière peut être un acte: je prie. Un état, je suis recueilli. Comme disait les Pères du désert: il faut devenir prière. Prier c'est entrer dans les vues de Dieu; sortir des limitations  humaines, mais ne pas en être écrasé, car je m'appuie non pas sur le secours divin, mais sur Dieu. Je me remets entre les mains de Dieu, ce qui est plus que l'aide qu'il peut m'apporter. La prière a pour but de me rapprocher de Dieu et non de me mettre en contact avec ses faveurs. Rechercher davantage Dieu que les faveurs divines. Inviter quelqu'un à prier, c'est l'appeler au dépassement. Prier c'est faire la découverte de Dieu, non pas comme la théologie l'enseigne mais selon une relation amoureuse.

    Au paradis terrestre, quand Satan tenta Adam et Ève, il leur proposa de devenir pareil à Dieu. C'était le contraire de la prière. Jésus quand il prie demande toujours d'accomplir la volonté de son Père. Donc plus il obéit à son Père, plus il est uni à Lui plus il prie. Il ne veut que faire sa volonté. Il en est de même pour nous. La prière nous «déifie» en nous faisant faire la volonté de Dieu, non à forcer Dieu à faire notre volonté. Plus on avance dans la prière, plus elle prend tout l'être et plus aussi elle moule sur la volonté divine, plus elle unit à elle. On arrive ainsi à la prière mystique, la plus haute forme de prière, celle qui est de feu parce que toute charité. Ce n'est plus nous qui prions, mais l'Esprit. On parle aussi de la prière du cour en ce sens que l'amour prend le dessus sur les raisonnements.

    Voyons maintenant ce qui met obstacle à la prière. Je poserais la question autrement. Qu'est-ce qui empêche de nous unir à Dieu? Nos faiblesses, nos blessures; nos soucis; nos passions non contrôlées. Car la vraie prière consiste à nous trouver sous le regard de Dieu, tel que nous sommes et tel qu'Il nous voit. La conception de Dieu par le priant reste un fait important pour juger de la prière de quelqu'un. La connaissance de Dieu dont je parle ici ne s'identifie pas à une connaissance théologique mais bien ressentie. Et comme je l'ai dit plus haut: la conscience de cette relation. Quand vous demandez à un époux de décrire son épouse, la seule bonne réponse à donner c'est de dire que c'est celle qu'il aime. Il est bon d'avoir toutefois des concepts théologiques pour éviter de se laisser berner. La prière en effet rend Dieu présent, selon une conception biblique. Dire le nom de quelqu'un, c'est exercer un pouvoir sur lui, le rendre présent. Même nous, nous utilisons ces notions sans y réfléchir. Chaque fois que l'on dit le nom d'un défunt on le rend comme présent à notre esprit. Il en est de même avec Dieu. N'ayez pas peur si vous trouvez la prière difficile en répétant seulement le nom de Jésus. C'est l'origine de la prière de Jésus très répandue en Orient et en Russie; «Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aies pitié de moi, pécheur.»  Ici je vous suggère le livre très intéressant de Daniel Maurin: L'oraison du coeur, un chemine vers Dieu. Ed. Saint-Paul, Paris-Fribourg 1989.

    La prière ne change pas le monde d'une manière magique. Le changement le plus important se passe dans mon monde intérieur par l'acceptation de ce que je ne puis changer. La prière amène une conversion chez celui qui prie. Le priant ne voit plus les événements de la vie ordinaire avec les mêmes yeux que celui qui
ne prie pas ou peu. Encore une fois je ne change pas les événements mais moi je me change. Un des aspect de la prière qu'il ne faut pas négliger et qui reste très important, se vérifie dans le fait que la prière peut avant tout nous unir à Dieu. Même si nous n'obtenons jamais rien, même si nous n'arrivons jamais à des états de prière très élevés, mais si nous nous unissons à Dieu, je dirais que nous vivons au paradis, c'est-à-dire, unis à Dieu par une acceptation de sa volonté, une soumission de tout notre être à son plan sur nous et sur les autres. Sous cet aspect, la prière reste un secret, une force intérieure, un trésor que personne ne pourra jamais nous enlever. Vous avez lu des récits de personnes bien ordinaires qui montrent dans des circonstances difficiles, une force d'âme admirable. Leur secret: leur vie d'union à Dieu. 
  



La prière pour les autres, pourquoi ?  




 La prière pour un autre et surtout la prière pour ses ennemis selon la demande de Jésus:«Et bien moi, je vous dis: Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons.»  (Mt 5, 44-45) Je ne peux prier pour quelqu'un sans que je change mon attitude face à lui. Prier pour un autre veut dire: le bénir, vouloir que Dieu agisse en lui. Or Dieu ne peut que vouloir le bien de tous, même s'il peut permettre non pas le mal, mais un moindre bien pour produire un changement, pour conduire un bien plus grand: un bien surnaturel. D'ailleurs la prière doit amener à ce niveau. Parfois Dieu peut accorder des biens matériels comme signes de biens surnaturels.

  L'
évolution de la vie de prière peut se comparer à la vie de deux époux. Au début de leur union, ils échangent beaucoup, ils racontent tout et rien. Ils apprennent à se connaître, à se comprendre, à savoir qui est l'autre et par ces échanges mutuels à s'améliorer et à s'accepter ou à se refuser. Puis avec le temps, ce besoin de parler diminue lentement. L'expression verbale est remplacée par d'autres formes de communications. Il en est ainsi dans la vie de prière. Nous nous sentons en présence de Dieu, non obligés de toujours lui parler. Nous agissons sous son regard. Nous lui manifestons notre amour et nous nous sentons bien en sa présence. 

   U
n signe de la vie de prière: la joie. Il ne faut pas avoir peur de la ressentir et de la demander; joie du salut, joie de la présence, joie de la sécurité, même quand une personne vit une épreuve. La joie épanouie, elle extravertit alors que la peine renferme,  recroqueville sur soi. La prière crée l'unité de lapersonne. Elle unifie ce qui est dispersé en moi, mais elle n'uniformise pas tous les priants.

  E
n tant qu'oeuvre de Dieu la prière demande du renoncement surtout à sa volonté propre. Ceci implique que pour arriver à une vraie prière, il faut la préparer par l'ascèse, des pratiques qui se sont pas la prière mais qui mettent l'esprit dans des conditions nécessaires pour rester docile entre les mains de Dieu. La prière est oeuvre de Dieu, opus Dei, don de Dieu comme toutes les actions vertueuses, puisque la prière les contient ou les présuppose toutes. Si quelqu'un ne prie jamais il n'apprendra jamais à prier puisque la prière comme vertu s'apprend par la répétition des actes. Dieu donne la grâce de la prière. Oeuvre de Dieu par excellence parce que la prière sanctifie et déifie le priant.

  C
omment pourrait-on définir la prière puisqu'elle est si complexe ou si simple. Je dirais : La fréquentation assidue de l'âme unie à Dieu ou l'attention à un Dieu personnel. Elle est encore présence devant Dieu, à Dieu. Ce mot de l'Apocalypse donne une bonne idée: «Moi près de lui, et lui près de moi.» (3,20) Pour être présent à Dieu, il faut fermer les portes de sa mémoire en ne faisant pas de rétrospection; en fermant les portes de son imagination par l'introspection; en fermant les portes de sa sensibilité par le ressentiment. Elle sera aussi un regard sur Dieu sans parole. Entrer le plus en soi pour être capable de rencontrer celui qui est le plus en soi. Se mettre sous la lumière et le regard de Dieu. On peut dire qu'il y a prière quand je suis fidèle au rendez-vous de Dieu fixé à moi. Plus ma prière est profonde, plus je me découvre.

  La prière fait appel à trois forces en nous: la nature, la grâce et la volonté. Sous cet aspect, je dirais que la prière c'est l'union de notre volonté à la volonté de Dieu. Par la prière on meurt à quelque chose pour naître à une autre chose que l'on ne connaît pas. La vraie prière ne peut jamais détruire la nature. Au contraire elle rend l'humain plus humain. La grâce, c'est-à-dire la vie de Dieu, trouve une terre d'élection dans le priant. Si vous enlevez une des trois composantes, la prière devient seulement du raisonment, ce qu'on appelle la méditation. Malheureusement dans le passé on  s'en est trop tenu à la prière sous cette seule forme. Et je suis surpris de constater assez souvent que des personnes qui se lancent dans la prière sous diverses influences arrivent après une dizaine de mois à des impasses. Souvent ces personnes abandonnent toute prière. C'est ici qu'intervient la place d'un personne expérimentée dans la vie de prière pour les faire passer à une autre étape



La prière pour les autres, pourquoi ?  




 Quand on parle de la prière mentale on fait allusion à la méditation, une réalité bien à la mode. La méditation consiste à explorer le sens de tel passage de l'Écriture, telle vérité de la foi, ou tel exemple de la vie de Jésus et des saints. La réflexion en effet permet d'examiner plus à fond une idée, une situation, un problème dans le but d'en tirer des éclaircissements et des changements pour soi et pour les autres. L'intelligence tient une large place. Rien de mal. Mais un jour il faut passer à une autre réalité. L'oraison sera l'étape suivante. Autant dans la méditation l'intelligence prend le dessus et elle est active, autant dans l'oraison la volonté, c'est-à-dire l'amour, est utilisée et sert à recevoir la volonté divine et à s'unir à elle. L'oraison reste plus difficile car il faut vivre une certaine passivité. L'oraison n'a pas pour but d'arriver à du concret mais simplement d'unir à Dieu en toute humilité et charité. Humilité pour recevoir en totalité;  charité pour  recevoir avec gratuité. L'oraison n'est pas toujours facile car elle demande une grande désapropriation de soi pour recevoir Dieu tel qu'il veut bien se communiquer. La méditation peut apporter bien plus de satisfaction car je puis me complaire  dans mes idées seulement non dans ce qu'est Dieu en lui-même et se communiquant à nous. Il arrive à tous de faire oraison mais sans toutefois le savoir comme aussi de pratiquer  la méditation. Pour l'oraison, les approches sont variées mais elles ne peuvent se réaliser sans une entrée en soi, une entrée au plus profond de son être où on rencontre Dieu. Parfois il faut revenir à la méditation ou à la lecture ou à la prière vocale. Il ne faut pas tout trancher au couteau et se penser arrivé à tel degré. Non, rien de tel. Se mettre en oraison veut aussi dire se mettre sous la mouvance de l'Esprit qui conduit là où veut quand il le veut et comme il le veut. L'oraison est une remise entre les mains de Dieu plus totalement. La passivité est le fruit d'une action: celle de se laisser travailler sans opposer de résistance. L'oraison demande une grande purification des sens. Il ne faut pas se laisser ballotter par son, imagination, les distractions. Si elles se produisent, revenir au sujet rapidement. Parfois l'oraison se passera à toujours se ramener au dedans de soi. C'est pourquoi il faut fixer un terme à l'oraison et y revenir plus souvent que de divaguer pendant une heure et ne jamais rencontrer la Trinité mais des images. Même si tout va bien, il est mieux de ne pas dépasser le court temps fixé pour éviter de se complaire souvent dans les consolations que peut apporter l'oraison. La seule prière se passe au sein et en compagnie de la Trinité. L'oraison ne fait que nous ouvrir à Dieu qui est lumière. Les méthodes d'oraison ne produisent pas la lumière mais font ouvrir nos volets et rideaux à l'entrée de la lumière. Prenez comme comparaison une vitre. Si elle est sale ou embuée, elle ne laisse pas bien passer la lumière. L'oraison ne peut se réduire à une technique qui produit ses effets par elle-même, mais elle est une voie, un chemin d'ouverture et d'abandon. Dieu reste libre de se communiquer à nous quand Il veut et comme Il veut. Il ne faut pas craindre de lui demander des grâces d'oraison.

 Pendant le carême, nous lisons aux vigiles le Livre de l'Exode. La figure de Moïse est très instructive pour notre formation à l'oraison. D'ailleurs Origène, un père de l'Église, en commentant la vie de Moïse s'en sert pour élaborer une description de la vie de prière. Moïse se rend à la tente de la rencontre. Une fois entré dans la tente la colonne de nuée descendait. Alors le Seigneur parlait à Moïse face à face, comme on se parle d'homme à homme. Un jour Moïse fit une demande à Dieu. «Fais-moi voir ta gloire!» Et voici la réponse de Dieu: «Je ferai passer sur toi tous mes bienfaits et je proclamerai devant toi le nom de Seigneur; j'accorde ma bienveillance à qui je l'accorde, je fais miséricorde à qui je fais miséricorde.» Dieu ajouta:«Tu ne peux voir ma face, car l'homme ne saurait me voir et vivre.» Vous savez la suite. Moïse ne put pas voir Dieu de face mais de dos seulement. Moïse proclame de nom de «Seigneur» et c'est à l'invocation de son nom que Dieu se rend présent comme le Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté, etc. Après cette rencontre avec le Seigneur, la peau de son visage devint rayonnante. Moïse fut transfiguré. C'est pourquoi il apparaît avec Jésus le jour de la transfiguration. Le contact avec le Seigneur changea Moïse. Dans l'oraison nous changeons de visage, c'est-à-dire nous rayonnons la gloire de Dieu non plus extérieurement mais intérieurement.

 De même que le Père est uni au Fils dans une amitié et charité, de même la prière unit au Père et au Fils sous l'action de l'Esprit. On peut parler longuement de l'oraison, le principal reste de la pratiquer.

  On peut parler encore de la contemplation  Cette forme de prière qu'on met après l'oraison peut se passer dans la méditation. Car contempler consiste à arrêter soit ses sens, soit sa mémoire pour se complaire et comme sortir de soi pour se porter vers l'objet désiré. La contemplation est naturelle en ce sens qu'elle ne se passe pas nécessairement en contexte de vie de prière. Les Grecs la connaissaient.
 

 Vous constatez qu'il y a bien des couleurs à la vie de prière. Continuellement des auteurs se penchent sur ce phénomène car il dépasse la vie ordinaire et il fait le coeur de toute religion. La prière sous toutes ses formes permet l'épanouissement de l'homme par en haut. 


 
                                                                       
Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Conférences
commenter cet article
27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 16:32

                                                     

 


 

 La Conversion des Moeurs
 Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.  

 

 Introduction 



 

  Saint Benoît demande au moine de faire trois promesses: obéissance, conversion des moeurs et stabilité. La conversion des moeurs est la seule que l'oblat reprend dans sa formule d'oblation. Or cette expression qui semble claire à première vue, cache tout un monde. Mon intention ne cherchera pas à vous introduire dans les discussions au sujet de ces deux mots. Toutefois je ne puis vous laisser dans l'ignorance car vous prononcez bien la conversion de vos moeurs quand vous faites votre oblation. Il en est de même pour la moine quand il fait profession. Je vous fais grâce de tous les tours d'acrobatie de science des bénédictins déployés pour exposer le plus clairement possible le sens de cette expression.

 
Pour voir clair dans ces arcanes, je vais faire d'abord une revue du mot conversatio dans la Règle. Quels sens lui donner pour aboutir au seul cas où il est uni au mot morum. Puis je vais faire des considérations sur la conversion et une petite enquête sur la conversion dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Enfin puisqu'il faut vous donner des directives concrètes pour mieux vivre la spiritualité telle que votre engagement d'oblat vous invite, quelques points sur la conversion des moeurs pour l'oblat et l'oblate.

 

 


 

 La Conversatio dans la Règle de saint Benoît 


  

   1) Au prologue, dans la dernière phrase qui est longue et chargée, l'auteur parle du progrès dans la conversatio et dans la foi. Souvent le mot latin conversatio a été changé ici comme dans presque tous les cas par le mot conversio qui est plus proche du mot français conversion. Comme il est uni ici avec le mot foi, il faut comprendre le mot dans le sens de pratique de la vie religieuse, les observances extérieures par opposition à la foi qui serait plus intérieure. Mais il ne faudrait pas oublier que les deux aspects s'influencent mutuellement puisque nous sommes uns. Comme il complète le mot processus qui signifie progrès, le contexte porte à croire que nous sommes en présence non pas d'une conversion subite, mais d'un comportement en avant, une manière de vivre qui s'approfondit. Il ne faudrait pas comprendre ici le passage de la vie séculière à la vie monastique qu'on qualifie souvent de conversion ni non plus d'un changement de vie radicale qui est passage d'une vie de péché à la vie de la grâce.
 

 2) Le deuxième cas se rencontre au chapitre premier, verset 3 qui traite des diverses sortes de moines. Les ermites, la deuxième sorte, ne sont plus dans une ferveur novice. Entendons nouveauté dans leur conversion. Par conversion vous voyez tout de suite qu'il s'agit encore de la vie monastique parce qu'ils sont au monastère depuis longtemps. Ici le mot signifie donc la vie à l'intérieur d'un monastère avec tout ce qu'elle comporte d'observances extérieures.

 

 3) En conclusion du chapitre premier, saint Benoît constate qu'il est mieux de se taire que de parler de la condition de vie misérable des sarabaïtes et des gyrovagues. Ces moines vivent dans une conversion qui veut dire ici une vie dégradée, peu édifiante. Normalement la conversion se rapporte à un genre de vie meilleur. De nos jours ne voit-on pas des fidèles se convertir c'est-à-dire passer à une secte ou à une autre religion. La conversatio se rapporte donc encore une fois à une manière de vivre la vie monastique.


 4) Le choix des doyens au chapitre 21 doit se baser sur deux critères: des frères de bonne réputation et de sainte vie (sanctae conversationis). Donc le choix se base sur une vie monastique exemplaire. La notion de sainteté fait allusion à une perfection. Il est intéressant de noter que saint Benoît ne demande pas cette qualité de l'abbé mais il semble dire qu'il va l'acquérir dans l'exercice de sa charge alors que les doyens doivent l'avoir avant leur nomination.


 5) Le chapitre suivant, 22, sur la manière de dormir décrit la literie des moines qui doit être en accord avec leur vie monastique. L'expression comme le rappelle une note dans l'édition du P. Schmitz (Brépol 1987) n'est pas très claire. Cependant il me semble que ce cas fait appel à une loi qui se rencontre souvent dans la Règle: un principe idéal est énoncé et ensuite des accommodations par l'abbé. Il en est ainsi pour la nourriture, le vin, le travail, l'heure des repas. L'idéal doit être strict puisqu'il s'inspire des Pères du Désert, mais à cause des lieux, du climat, de la faiblesse des moines, il revient à l'abbé d'apporter des ajustements ou des adoucissements. Ce principe a sauvé la vie monastique selon saint Benoît alors que bien d'autres règles sont restées lettre morte à cause de leur inflexibilité.


 6) Le chapitre 58, je vous l'ai dit, comporte la formule conversatio morum. Mais au début du chapitre, on rencontre une autre fois le mot conversatio. À celui qui se présente pour la vie monastique, on n'accordera pas facilement l'entrée. J'ai traduit ici conversatio par la vie monastique. De ce mot conversatio, on a la racine qui a donné naissance au mot français convers qui, originellement, signifiait celui qui venait à la vie monastique à un âge avancé. Il y avait en effet des oblati, des enfants offerts en bas âge et qui pouvaient devenir moines; tandis que les conversi arrivaient à un âge mûr. Donc le convers signifiait un chrétien qui venait au monastère dans le but de changer de vie, en passant d'une condition de vie pas nécessairement mauvaise, à la vie monastique. Je vais revenir à la fin sur le cas du verset 18 de ce chapitre.


 7) Le chapitre 63,1 traite des rangs dans la communauté. On est en présence d'un cas comme au chapitre 22 sur la literie. Le principe général: on garde son rang selon trois principes: a) le temps de sa conversatio. Vous saisissez tout de suite qu'il s'agit de l'entrée, du début, surtout que quelques lignes plus bas on reprend ce principe général avec le verbe convertere, en appliquant ainsi le principe: celui qui est arrivé (venerit) au monastère à la seconde heure du jour passe après celui qui est arrivé à la première. En arrière plan vous voyez la parabole des ouvriers de la vigne. b) Le mérite de la vie. c) La décision de l'abbé. Saint Benoît semble dire dans ce passage qu'il préfère l'ordre de l'entrée aux deux autres, car il semble plus réaliste.


 8) Si le prologue comporte le mot conversatio, l'épilogue le contient aussi. Ce cas est éclairant parce qu'il ne se trouve pas loin du mot morum qui toutefois ne le complète pas ici. L'auteur porte un jugement sur sa propre règle. En l'observant dans les monastères, écrit-il, on montrera deux choses: 1) une décence morale, ou une honnêteté de moeurs, une rectitude de conduite et 2) un début de conversatio, c'est-à-dire de vie monastique.


 9) Le verset suivant contient encore le mot conversatio : il est uni à perfection. Celui qui aspire à la perfection de la vie monastique. Ici il faut le rapprocher du verset 48 du prologue où il est question de la vie monastique comme voie, moyen de salut et la conversatio qui suit. Saint Benoît parle de la conversatio dans le sens d'amendement des vices et de la conservation de la charité.


  Ceci m'amène à vous faire constater ce que vous avez pu découvrir par vous-mêmes dans mon exposé: la conversatio est de deux sortes: une action inchoative et une action durative. La conversatio signifie avant tout les observances extérieures de la vie monastique, des comportements conformes à une règle et que l'abbé doit savoir adapter selon les circonstances variées du lieu, des personnes, des saisons. La conversatio est un mot qui signifie rigidité et aussi adaptation.

    Le mot conversatio que je n'ose traduire tout de suite en français se rencontre une dizaine de fois dans la Règle.

 

 

 
  10) Enfin j'arrive au cas du chapitre 58,17. Après l'année de formation, pendant laquelle la règle a été lue trois fois au novice avant la réception dans la communauté, il y a une promesse en présence de Dieu et de ses saints, à l'oratoire, en présence de la communauté sur trois points: stabilité, conversatio morum  et obéissance. On traduit le plus souvent par conversion des moeurs et c'est ce que vous avez dit au moment de votre oblation. L'expression est belle; mais qu'est-ce qu'elle veut dire au juste?

 Si on prend les autres sens trouvés on arrive à : manière de vivre la vie monastique des moeurs, manière de vivre monastiquement les moeurs; moeurs étant pris dans le sens de comportement. L'expression conversatio morum est très controversée dans sa traduction et encore plus dans ce qu'elle signifie. Tous les érudits semblent se mettre d'accord quand ils se réfèrent aux pratiques traditionnelles extérieures du monachisme, c'est-à-dire les exercices qui caractérisent la vie monastique, ce qui fait qu'un moine est moine. On peut faire un rapprochement avec le huitième degré d'humilité:  Donc le mot conversatio décrirait toute la vie monastique et elle inclurait la stabilité et l'obéissance comme deux exercices ou valeurs du monachisme.
    
  Pour approfondir le sens de conversatio morum, on s'est porté vers la solution donnée par la philologie ou l'explication grammaticale. Dans le bas latin, en effet, on rencontre une sorte de complément du nom que l'on appelle d'identité. Suivant ce cas grammatical, deux noms sont souvent synonymes même si l'un qualifie l'autre. On a relevé une douzaine de cas dans la Règle de saint Benoît. J'ai vu plus haut avec vous le verset 2 du chapitre 73: perfectionem conversationis. Les mots perfectio et conversatio veulent dire la même chose. On peut traduire par le mot perfection seulement en insistant sur la grandeur: 

 En appliquant ce principe à conversatio morum  on peut traduire par une manière de vivre. Conversatio et morum étant considérés comme synonymes. Cette manière de vivre ne signifie pas une manière de vivre en général mais celle de tel monastère avec ses coutumes, son histoire, ses moines, son abbé. D'où on peut dire que c'est une promesse en général de vivre selon la Règle mais dans la mesure où l'abbé la précise pour tel monastère, selon tel lieu. Selon cette interprétation on rejoint ici la définition que donne la règle du cénobite: celui qui vit dans un monastère, sous une règle et un abbé. Comme je l'ai dit plus haut cette expression comprendrait la stabilité, vivre dans tel monastère donné et l'obéissance à un régime de vie tel que décrit par telle règle et sous un abbé qui l'interprête et l'adapte pour tel lieu, dans des circonstances précises.

 Nous allons passer maintenant à des considérations sur la conversion. Ce mot, vous vous en êtes aperçus, est polyvalent. En général, il signifie un changement de vie. On abandonne un comportement habituel, pour une expérience dans un monde nouveau. On délaisse la recherche égoïsme de soi pour se mettre au service du Seigneur. La conversion, c'est finalement toute décision ou tout renouveau qui, de quelque manière que ce soit, nous rapproche ou nous unit davantage à la vie divine.

 

 


 Réflexions sur la conversion 

 

  La conversion implique que l'on abandonne une manière de vivre pour se consacrer à une expérience nouvelle. Elle est liée alors à la pénitence. Elle signifie un moment précis comme je l'ai dit plus haut: une action inchoative, qu'on peut inscrire dans le temps. Mais la conversion ne concerne pas un moment particulier de l'existence. Cette coupure ne se mesure pas dans le temps: elle doit durer, elle doit s'approfondir même si elle subit d'incessantes fluctuations, des élans en avant et des reculs.

 

 

 

 

 Conversion dans la Bible 

 

 

 Selon l'origine du mot hébreux, se convertir signifie "se retourner, revenir". On revient à un lieu déterminé dont on s'était éloigné. Ou bien on se trouve sur un mauvais chemin et l'on retourne par le bon chemin. Tout cela se base sur un thème fondamental du concept de l'homme dans la Bible. L'homme est décrit comme un être qui peut se perdre et qui de ce fait est toujours défaillant. Mais il peut se reprendre; une nouvelle chance lui est offerte. La relation rompue avec Dieu peut toujours être restaurée.  (Mt 18,23-35)

 

  La conversion est un événement qui touche l'homme tout entier, parce que l'anthropologie de l'Ancien Testament considère l'homme comme un tout. Les divers aspects de l'homme sont touchés. D'abord un changement de mentalité, un processus intérieur et spirituel; ensuite un agir droit. Dans ce cheminement vous reconnaissez la méthode de saint Benoît dans les degrés de l'humilité. Le premier degré qui est caractérisé par la crainte de Dieu et le 12e degré par l'humilité extérieure dans la tenue, la démarche.

  

  Dans l'Ancien Testament, les prophètes ont été les grands prédicateurs de la conversion. Amos dit qu'il faut "chercher Dieu" (5, 4.6). Cette formule signifie chercher le bien et non le mal; haïr le mal et aimer le bien. Vous reconnaissez encore ici des formules de la Règle justement dans le chapitre ou le mot conversatio est utilisé (58,7). Osé exige un détachement réel de l'iniquité et spécialement de l'idolâtrie. Le prophète décrit les conversions superficielles qui ne peuvent apporter aucun fruit. Il insiste sur le caractère intérieur de la vraie conversion, inspirée par l'amour et la connaissance de Dieu.

   

 Isaïe dénonce chez ses contemporains des péchés de tout genre: violation de la justice et déviations cultuelles, recours à la politique, aux alliances. Le mardi de la deuxième semaine du carême on lit ce passage du prophète.  (1,16-17)

   

 L'insistance sur les dispositions intérieures qu'il convient d'apporter à Dieu devient un lieu commun de la prédication prophétique: justice, piété, humilité. Tout le livre de Jérémie développe le thème de la conversion. Le prophète peut annoncer le malheur mais ce n'est pas en vain. C'est  (Jr 36,3) Le grand désir du prophète inspiré par Dieu s'exprime ainsi: (24,7)

  

 Le prophète Ézéchiel aborde ainsi la question de la conversion: "Si le méchant se détourne de tous les péchés qu'il a commis, s'il observe tous mes commandements, s'il pratique le droit et la justice, il ne mourra pas, il vivra. On ne se souviendra pas des péchés qu'il a commis, il vivra à cause de la justice qu'il a pratiqué. Est-ce donc la mort du méchant que je désire, déclare le Seigneur, n'est-ce pas plutôt qu'il se détourne de sa conduite et qu'il vive? C'est pourquoi, - parole du Seigneur,- je vous jugerai chacun selon votre conduite, maison d'Israël. Revenez à moi, détournez-vous de vos péchés, et vous ne risquerez pas de tomber dans le mal. Rejetez tous vos péchés, faites-vous un coeur nouveau. Pourquoi vouloir mourir, maison d'Israël? Je ne désire pas la mort de personne; convertissez-vous et vivez." (Ez 18,21-23;
31-32)

 

 La conversion signifie le retour au premier amour entre Dieu et Israël, comme au temps de la conquête de la terre promise. Les prophètes constatent qu'en dépit des appels constants à revenir à Dieu, que leurs contemporains ne sont plus capables de conversion (Jr 13,23) Le cour de l'homme s'est transformé en "coeur de pierre". Un renouvellement fondamental est donc nécessaire; il faut une nouvelle création du coeur, une nouvelle alliance. Je pourrais m'étendre encore longtemps sur les textes de l'Ancien Testament. Le Nouveau Testament aura-t-il un point de vue différent? Il propose la conversion en tant qu'elle est un changement total de la pensée et de l'action. C'est un renouveau intégral du moi. Dans l'Ancien Testament, la conversion était requise à partir d'une conduite incorrecte. Le Nouveau Testament parle de la conversion en tant qu'elle est préalable à l'entrée en alliance. Pour Jean-Baptiste il fallait se convertir par le baptême de pénitence pour échapper à la colère de Dieu. (Mc 1,4) Pour Jésus, il faut se convertir pour entrer dans le nouveau Royaume. On ne peut espérer le salut qu'en s'abandonnant à Dieu, qu'en se laissant totalement transformer par Lui. Vous ne vous convertissez pas et si vous ne devenez pas comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. (Mt 18,3)

 

 

 Il ne s'agit pas seulement de dépasser l'état de péché. La conversion fait revêtir l'homme nouveau; elle est mort-résurrection en Jésus Christ, une vie de créature nouvelle. Saint Jean parle d'un passage des ténèbres à la lumière, de mort à la vie; de la haine à l'amour, du mensonge à la vérité. Ce qui pousse à la conversion, ce n'est pas d'abord la menace d'une punition, mais l'appel à une vie d'amour en Dieu. La vie chrétienne est une conversion continue. Le chrétien sait qu'il est un pèlerin, c'est-à-dire un homme qui vit dans le provisoire, qui se situe sous la loi fondamentale d'une conversion toujours plus profonde et qui s'insère totalement dans le mystère pascal de mort et de résurrection. La conversion tend donc à entraîner le disciple de Jésus sur une autre longueur d'onde.

 

 

 

 

 Qu'est-ce que la conversatio morum pour l'oblat? 

 

 

 Même si j'ai fait un long détour, il fallait l'entreprendre pour avoir un éclairage plus large. En chemin j'ai fait des rapprochements avec la manière de voir de la règle. Je crois qu'il faut revenir au début du chapitre 58 sur la manière de recevoir les frères. L'ancien, responsable des nouveaux venus, veille sur quelques points pour savoir s'il a la vocation, c'est-à-dire s'il peut accepter de vivre monastiquement. Je vous l'ai dit plusieurs fois en chemin. Il y a 4 points à surveiller.

 

 1) Chercher Dieu. On cherche une personne, un objet quand on l'a perdu. Une fois trouvé, c'est la joie des paraboles du chapitre 15 de saint Luc: la brebis perdue, la pièce de monnaie et le fils. 
    On cherche Dieu pour le trouver. Or la découverte et la joie se suivent, s'appellent mutuellement. La conversatio en tant que recherche donne la joie. Même dans les difficultés de la recherche de Dieu, l'oblat comme le moine, le chrétien en général doit rayonner la joie. Pour saint Benoît la joie caractérise le temps du carême. Dieu offre ce temps de pénitence pour se laisser trouver.

 

 2) Attentif à l'ouvre de Dieu. La conversatio porte son attention sur ce que Dieu accomplit en nous. On ne peut se tourner vers Dieu que si Lui d'abord s'est penché vers nous. L'expression opus Dei en latin peut aussi bien signifier l'oeuvre qui vient de Dieu que l'oeuvre qui se porte vers Dieu. L'oeuvre de Dieu s'applique à l'office divin en ce sens que Dieu agit en nous plus que nous, nous agissons sur Lui. Pendant l'ouvre de Dieu les Paroles de Dieu sont utilisées. Sa Parole a cette force de transformer et de recréer celui qui s'y soumet. La prière liturgique façonne donc une nouvelle mentalité, une nouvelle manière de voir et de sentir les réalités spirituelles, mais aussi matérielles. Le regard face aux situations devient celui de Dieu. Et c'est ce que l'on appelle la vie contemplative. L'oeuvre de Dieu se classerait donc comme un des aspects de la conversion, non pas initiale mais permanente. Dans l'oeuvre de Dieu il n'y a pas une conversion du mal vers le bien, mais davantage du progrès dans le bien; un désir de réaliser le seul bon plaisir de Dieu, une expérience du meilleur.

 

 3) L'obéissance peut paraître loin de la conversion. Au contraire, elle se situe à l'entrée. Obéir en effet consiste à entrer dans la pensée de l'autre, à vouloir ce qu'il désire. Or la conversion se caractérise par un changement de conduite. L'obéissance refait le chemin contraire de la faute originelle qui en fut une de volonté propre. L'obéissance reste le chemin de retour à Dieu. Obéir à sa loi, à ses préceptes, ses commandements. L'obéissance rend l'âme plus attentive à la volonté divine. (Jn 6,38) La conversion a pour but dernier de rendre semblable à celui vers qui on veut suivre les pas.

 

 4) Les humiliations. En latin: opprobria . Sous ce mot, je crois qu'il faut entendre, non des humiliations créées de toute pièce, mais plutôt admettre ses limitations, ses capacités, ne pas se prendre pour un autre, ne pas jouer au personnage. J'ai telle qualité, je l'admets; à côté, j'ai telle limitation, et je l'admets aussi. Je puis rendre telle service, je ne me cache pas. Je ne connais pas telle chose, je ne m'aventure pas. Ceci s'appelle les choses dures et âpres par lesquelles on va à Dieu. On ne va pas tous à Dieu en gros carrosse comme Cendrillon au bal. S. Benoît nous dit d'être réaliste dans notre relation avec Dieu: pas d'inflation ni de dévaluation.

 

   Le mot dernier de la conversion est dit dans l'amour de Dieu. À quoi bon chercher Dieu, le prier, accepter tout, se soumettre à ses lois si l'amour fait défaut. Le mot conversion est aussi lié à la pénitence. J'ai trouvé un texte de saint François d'Assise qui ressemble à un passage de la règle. Il commence ainsi son testament spirituel.  S. François passa un temps chez les bénédictins à Subiaco et à Camalduli. Il se souvenait sans doute de la conclusion du prologue de la règle et du chapitre septième.  (Pr.49)  (7,68)

  

 

                                                                                      

Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Conférences
commenter cet article
26 novembre 2008 3 26 /11 /novembre /2008 23:28

                                                                     

 

 

 

 

 

 La Stabilité 
Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b. 

 

 

  Quand il fait son oblation, l'oblat n'écrit pas dans sa formule qu'il s'engage à la stabilité, ni non plus à l'obéissance, mais seulement à la conversion de ses moeurs. Or saint Benoît fait bien prononcer trois voeux: celui d'obéissance, de conversion des moeurs et de stabilité. L'oblat ne vit donc pas les valeurs essentielles prônées par saint Benoît.

  C'
est pourquoi il conviendra de bien étudier ce qu'il faut entendre par cette stabilité, ses potentialités et les liens qu'elle entretient avec les autres vertus. Je partirai donc d'une étude de la règle d'où vient cette conception; comment elle peut se comprendre, se vivre aujourd'hui par un bénédictin pour l'appliquer aux oblats.

  Pour comprendre la stabilité dans la règle de saint Benoît, comme aussi pour mieux saisir une réalité facilement, il reste intéressant de partir du contraire. Dans ce but, je verrai le chapitre premier qui décrit les diverses espèces de moines. Il en existe sans doute plus de quatre, mais saint Benoît base son exposé sur quelques critères.
Pour lui, il reconnaît deux sortes de vrais moines et deux contrefaçons. Les deux sortes respectables sont les cénobites et les ermites. L'ermite vit seul; il n'a pas de supérieur; il est son propre supérieur; il organise donc sa vie à sa guise. Pour saint Benoît, l'ermite passe par une communauté. Il apprend là, comme dans une école, comment lutter contre les vices et les forces du mal en compagnie des autres. Donc la vie communautaire serait comme la porte qui conduit à la vie solitaire, mais pas nécessairement. Ici il faut faire attention de ne pas confondre un ordre de succession et un ordre de perfection. La perfection d'un état ne se prend pas du côté des observances, mais de la charité qui justifie ces observances. L'ermite accomplit un appel de Dieu qu'il passe ou non par une communauté. De plus l'histoire montre que des ermites sont devenus cénobites.

  L'
autre espèce de moine recommandable et pour laquelle saint Benoît écrit une règle, ce sont les "communards", ceux qui vivent en communauté, sous une règle (ce qui les distingue de l'ermite) et un abbé, L'ermite n'a pas de supérieur comme tel. Jusqu'à présent il n'est pas encore question de la stabilité.

  L
es deux contrefaçons sont les sarabaïtes et les gyrovagues. Les sarabaïtes sont de faux cénobites. Ils vivent à quelques uns; sans règle et ils ne quittent pas le monde. Sans pasteur, ils accomplissent leurs désirs. Ils déclarent saint ce qu'ils ont choisi et imaginé. Ce qu'ils n'acceptent pas, ils le tiennent pour illicite. Comme telle, la notion de stabilité n'intervient pas encore, mais nous verrons plus loin dans ces caractéristiques un manque de stabilité.

  L
a dernière et quatrième espèce de moines est celle des gyrovagues. Ce sont de faux ermites. Ici saint Benoît se plaît à la suite de la règle du Maître à décrire ces moines comme des instables seulement. De quelle manière? Ils passent leur vie à circuler d'une région à une autre, toujours sur la route, jamais stables, asservis à leurs propres volonté(c'est-à-dire, sans supérieur) et aux plaisirs de la bouche (sans ascèse).

  P
our saint Benoît, le moine passe sa vie dans un lieu donné; il est mesuré par une règle; il se soumet à un abbé et il assure un combat contre des tendances trop naturelles. Il serait intéressant ici de développer des liens entre la profession et le baptême comme renonciation au monde. Ceci fera le thème de la conférence de 1999 sur la conversion des moeurs.

  L
a règle s'intéresse aux valeurs suivantes: l'abbé, l'obéissance, l'ascèse, la description et l'organisation d'un lieu matériel, intellectuel, social et spirituel. On retrouve la stabilité dans l'idée d'une école comme le dit saint Benoît à la fin du prologue. Une école peut aussi bien signifier un lieu matériel où on apprend un métier qu'une manière de penser, par exemple: une école philosophique. Une autre image se situe dans le contexte de celle de l'école: l'atelier, l'usine, c'est-à-dire, un lieu de travail. Le monastère devient atelier non pas sur le plan manuel, mais spirituel où le moine met en ouvre des outils pour perfectionner son agir spirituel.

  La stabilité se rencontrera au chapitre 58, sur la manière de recevoir les frères. On dirait que tout tourne autour de ce thème. On fait attendre à la porte le candidat qui veut devenir moine. On lui fait des difficultés pour voir s'il persiste ou si son désir n'est qu'une idée en passant, une illusion, une velléité ou une fuite. Persister signifie ici: durer, demeurer, passer à travers, rester, tenir le coup, ne pas s'en aller, ne pas fuir devant une difficulté. Le contraire serait renoncer, cesser, abandonne flancher, partir, lâcher prise. Les avertissements sur les choses dures et difficiles que le sujet rencontrera seront comme une promesse de persévérance pour la stabilité future. On lui lit la règle après deux mois. On le met devant ces deux choix: demeurer ou partir. S'il tient bon, on continuera à l'éprouver. Après quatre mois, même rituel et même constatation: on vérifie s'il tient bon. Au moment de l'engagement, après un an, le premier point de la promesse porte sur la stabilité.

  Au prologue la stabilité est ainsi présentée. Ne pas fuir l'entrée du salut (48). Saint Benoît conseille de ne pas s'écarter des commandements de Dieu et de persévérer dans son enseignement au monastère jusqu'à la mort (50). Stabilité dans la foi comme doctrine, car on sait qu'il y a eu des erreurs contre la foi dans les monastères du désert et par la suite, stabilité dans la foi donnée, ce qui s'appelle la persévérance.

  L
e quatrième degré d'humilité peut se qualifier comme l'héroïsme dans l'obéissance. "Obéir à des ordres durs et rebutants, voire même souffrir toutes sortes de vexations . De quelle manière? "En tenant bon sans se lasser, ni reculer."

  L
e clerc qui veut se joindre à la communauté doit promettre lui aussi l'observance de la règle et sa propre stabilité (60,9). Dans ce cas, ceci veut dire être rattaché au monastère et non plus à un diocèse. Nous savons qu'il y avait des moines qui passaient d'un monastère à un autre. Ils pouvaient venir d'un autre monastère où ils avaient fait profession de "xénia" c'est-à-dire se comporter partout comme un étranger. C'était une forme d'ascèse. Il y en avait certainement au temps de saint Benoît car on en rencontre chez les Pères du Désert. En Russie, on a longtemps connu cette sorte de moines. Si l'un d'eux ainsi de passage veut enfin se convertir à la vie d'un lieu donné, il doit fixer sa stabilité. (61, 5)

  La stabilité s'exprime donc sous des couleurs différentes. De la réclusion ou la fixation à un lieu donné, elle signifie encore persévérer, passer à travers les difficultés de la vie et même supporter des affronts pour amour du Christ.

  Au delà des difficultés de cette vie, la vraie stabilité loin de s'attacher aux malheurs d'ici-bas, regarde en avant. Au prologue, la stabilité est unie à la participation aux souffrances du Christ dans le but d'être associé à son règne. Dans les abaissements supportés sans broncher, la stabilité se porte "vers l'espérance assurée de la récompense divine." Même contexte sans la conclusion du chapitre 4: "Nous recevrons du Seigneur le salaire promis, en ouvrant dans l'enceinte du monastère avec la stabilité dans la communauté."

  À partir de ces bases, il est possible maintenant de réfléchir sur la stabilité, et sur ses implications.

  Elle ne se présente pas comme une fin, un but à atteindre. La vie monastique déborde ce cadre étroit. La stabilité n'est jamais présentée seule. Elle va de pair avec la conversion des moeurs et l'obéissance. Or la conversion et l'obéissance sont indifférentes au lieu. Dans la stabilité, il faudra donc distinguer des degrés ou des modes d'expression.

  Le premier sens qui vient à l'esprit quand on évoque ce mot, s'apparente à l'idée d'arrêt. Stabilitas en latin comporte la racine stare, se tenir, se fixer, s'arrêter. C'est stop qui est passé dans le français international et qu'on a peur d'utiliser au Québec dans la lutte contre les anglicismes, alors que la racine est latine. La personne stable, stoppée, vit dans un lieu déterminé. Elle est sédentaire, fixée, attachée à un coin de terre, et ne quitte guère son patelin. Sédentaire vient encore du latin: sedere qui signifie être assis, ne pas bouger. La tradition monastique orientale parle d'hésychasme: èsoukia, qui veut dire aussi être assis. 

  La permanence dans un lieu donné est liée à l'idée de prière. Celui qui prie cesse le vagabondage de ses pensées, de ses projets, de ses souvenirs, de son imagination pour se fixer en Dieu. Vous reconnaissez ici le thème du repos en Dieu, du silence, du recueillement contre le bruit, la dispersion, le changement, la séparation du monde. S'arrêter sur Dieu, en Dieu que l'on reconnaît comme le rocher, le roc inébranlable, ferme, stable. La stabilité participe donc à cette qualité de Dieu qui ne change pas. Dieu se distingue des hommes qui, par leurs pensées, vivent des états variés, qui ont des hauts et des bas. La stabilité fait encore bon ménage avec l'équilibre qui se tient entre deux extrêmes qui attirent et bougent. Plus en effet on est éloigné du centre d'une roue, plus la vitesse augmente. Le centre d'une roue est fixe; tout tourne autour ou fait référence à lui. S'il n'y avait pas ce point fixe la roue ne pourrait pas tourner. Point de rencontre entre Dieu et l'homme, la prière exige donc une certaine stabilité. Si elle n'est pas extérieure, elle doit être intérieure. Alors une personne stable serait celle qui a du poids, qui ne se laisse pas facilement détourner de son centre. Cette concentration ne s'acquiert pas tout d'un coup. Même cette stabilité n'est pas un but, mais une condition et une conséquence de la vie d'union à Dieu. 

  L'oblat comme le chrétien reçoit une invitation à vivre une stabilité selon ce sens. Stable en Dieu comme aussi invitation à imiter sa stabilité. Dieu en effet reste toujours tel en lui-même. Nous ne pouvons pas le faire plier. A nous de nous soumettre à son plan. Un chrétien change sa vie de foi quand il accepte cette fermeté de Dieu. Il devient adulte dans sa foi. Il admet ceci: Dieu a passé avant lui, et il ne se laisse pas manipuler par l'homme. Sur ce point je vous invite à vous examiner sur la manière dont vous concevez Dieu. Est-ce que les anthropomorphisme qu'on rencontre dans la Bible nuisent à mon évolution dans la foi où m'aident à dépasser ces images enfantines qui prêtent à Dieu des sentiments trop humains. La stabilité dans la vie de prière devient une vertu et elle trouve sa place à côté du silence, de l'humilité, de la solitude et des autres vertus mises en évidence par saint Benoît.

  Il existe encore des marques de stabilité, même pour des personnes qui n'ont pas un rattachement à un groupe par suite d'un engagement. Instabilité qui manifeste du mécontentement, de l'insatisfaction. Comme je l'ai fait remarquer plus haut, la peur de se rencontrer en fuyant un milieu, mais plus fondamentalement en se fuyant. Initialement la vie monastique comportait une fuite. Le récit de la vocation d'Antoine et d'Arsène le prouve. Arsène était à la cour de l'empereur de Byzance. Dans sa prière il demandait à Dieu comment être sauvé. Une voix lui dit: "Fuis." Plus tard, il pria encore et la voix lui dit: "Fuis, tais-toi et reste dans le repos." La stabilité ne peut mieux se décrire. Taire ce qui bouillonne en soi pour arriver à l'apathéia, à une égalité d'humeur, un équilibre, une harmonie. Telle est la vraie stabilité, la paix de l'âme et du coeur. Il ne faut pas redouter cette stabilité. Dans ce sens, tous nous sommes invités à la pratiquer. Vous ne devez pas être comme un baromètre qui passe continuellement du beau temps au mauvais temps. Stabilité ne signifie pas stagnation, mais élévation et approfondissement de sa foi.

    P
our terminer, je crois qu'il convient de dresser des liens entre la stabilité et la charité.

    C
omme vertu, la charité possède cette qualité d'être ferme. Un seul acte en passant ne qualifie pas une vertu. Aristote disait qu'une hirondelle ne fait pas le printemps. Une vertu en effet est un habitus stable. Donc la charité en tant qu'elle se porte sur Dieu et le prochain aimé en Dieu, comporte la stabilité.

    S
ous cet aspect particulier de la charité fraternelle, la stabilité peut et doit se développer entre deux personnes, un homme et une femme, dans un engagement propre pris entre eux, dans le mariage. Sans un amour fort, pas de stabilité dans une union conjugale; sans stabilité, pas d'amour fort. La stabilité souffre énormément dans notre société dans les relations conjugales. La famille, conséquence de la stabilité et de l'amour conjugale, en subit le contre coup.

    P
ourquoi voit-on tellement d'instabilité dans le mariage présentement? On est devenu très sensible à cette perception: rien ne dure. Tout est pour jeter; nos constructions ne sont pas solides; les modes changent continuellement; les engagements de travail sont temporaires; on déménage beaucoup. Par conséquent on a perdu le sens de la duré des valeurs et des valeurs de la duré. Les relations entre personnes sont à l'image de la société de consommation. La publicité suggère sans cesse du nouveau. Même sur un produit d'utilité courante, reconnu, vous verrez souvent écrit: nouveau format, nouvelle formule, etc.. Pour faire comme la publicité, on rencontre une amie pour un temps; on se retrouve avec une nouvelle personne comme époux ou épouse, comme si on changeait de toilette.

    T
oute vertu, ai-je dit, se reconnaît à une pratique stable. Pour atteindre la stabilité, il faut passer par des épreuves. "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire" écrivait Corneille. La stabilité comme telle n'existe pas seule, si ce n'est, comme nous l'avons vu, dans le fait d'être rattachée à un lieu et à une communauté. C'est un aspect passif et un sens très limité. Le côté positif qualifie la pratique de toute vertu. Celle-ci est en effet le résultat d'une recherche ou une pratique qui se passe dans le temps. Elle comporte des erreurs, des reprises, des ajustements, des actions réussies jusqu'au moment où l'agir procède avec joie, avec facilité et sans erreur, c'est-à-dire d'une manière stable. La facilité dans l'agir vertueux est le résultat d'habitus opératifs bons, de la pratique de l'ascèse, de contraintes pour contrôler des tendances primaires et l'éparpillement.

     Les vices sont difficiles à changer parce qu'un durcissement s'est produit avec le temps. La stabilité peut donc jouer en notre faveur ou bien contre nous. La vertu authentique, qu'on croit stable, passe encore dans des situations instables aussi longtemps que nous vivons ici-bas. Le bien ne nous apparaît pas comme définitif, car nous pouvons nous faire entraîner, nous pouvons changer dans nos bonnes dispositions. Seulement au ciel, en possession de la vision béatifique, la stabilité sera acquise face au bien absolu. Présentement nous sommes attirés par des biens relatifs, non absolus. Même au ciel dans le plus grand attachement au bien suprême, Dieu, nous changerons, non pas à la manière d'ici-bas, mais dans l'approfondissement de la connaissance de la vérité absolue. Dieu est tellement grand et sans limite que nous allons toujours passer d'une découverte à une autre, d'un ravissement à un autre. Ceci entraîne dans la vie mystique deux manières de vivre le lien avec Dieu: celui de la dynamique et celui de la stabilité. À vous de choisir ou mieux d'être assez souple pour vous arrêter sur l'une ou l'autre, mais étant bien conscients que Dieu dépasse nos catégories et nos approches.

 

                                                                                      

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Conférences
commenter cet article
25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 18:20
Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Sélecteur Principal
commenter cet article

Présentation

  • : Oblature de l'Abbaye de Saint Benoît-du-Lac
  • Oblature de l'Abbaye de Saint Benoît-du-Lac
  • : Définir l'oblature bénédictine. celle-ci désigne le regroupement d'un groupe d'oblats et oblates à un monastère particulier. C'est ainsi que l'on parle de l'oblature de Saint-Benoît-du-Lac.
  • Contact

Rechercher