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2 janvier 2009 5 02 /01 /janvier /2009 17:41


 
 

 Spiritualité Bénédictine  

                               Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.  

 
 
 

 F) Vie respectueuse

1- Des personnes

    Je cite tout de suite le chapitre 37 : « Bien que la nature nous porte assez par elle-même à avoir compassion des vieillards et des enfants, il est bon de pourvoir encore à leurs besoins par l’autorité de la règle. On aura donc toujours égard à leur faiblesse, on ne les astreindra pas à la rigueur de la règle en ce qui touche l’alimentation. Mais on usera envers eux d’une grande condescendance et ils devanceront les heures régulières des repas.» (1-3)

    Tous n’ont pas la force pour faire la cuisine. « On donnera des aides à ceux qui sont faibles, afin qu’ils s’acquittent de leur tâche sans tristesse.» (35,3) De même pour le portier. «Si le portier a besoin d’aide, on lui donnera un frère plus jeune.» (66, 5) De même le cellérier. « Si la communauté est nombreuse, il recevra des aides, afin que, avec leur assistance, il remplisse sa charge l’âme en paix.» Le dimanche  tous vaquent à la lecture. Or « aux frères malades ou délicats on leur donnera un peu d’ouvrage... sans les accabler ni les porter à s’esquiver, l’abbé doit avoir leur faiblesse en considération.» (48, 24-25) Dans le monastère, il ne doit pas y avoir des clans selon le chapitre 69 et on ne se permettra pas de corriger les autres mal à propos. Le chapitre 72 donne plusieurs recommandations sur les rapports fraternels : « Ils s’honoreront mutuellement avec prévenance; ils supporteront avec une très grande patience les infirmités d’autrui, tant physiques que morales,... nul ne recherchera ce qu’il juge utile pour soi, mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui.» Dans les discussions, le respect mutuel est conseillé. (3,3) Dans le travail « tout se fera avec mesure par égard pour les faibles.» (48,9) Les relations entre jeunes et anciens méritent deux mentions spéciales :     « vénérer les anciens. Aimer les plus jeunes » (4,70 -71) « Les plus jeunes honoreront leurs anciens; et les anciens auront de l’affection pour leurs cadets.» (63,10) Suite à une recommandation sur le respect, saint Benoît cite l’Écriture : « On accomplira ce qui est écrit : se prévenir d’honneur les unes les autres.» On est surpris de constater combien l’auteur demande de s’occuper des pauvres au chapitre de l’hospitalité. « Ce sont aux pauvres et aux pèlerins surtout qu’on témoignera le plus d’attention parce que c’est principalement en leur personne que l’on reçoit le Christ.» (53,15) Au chapitre 31,9 : « (Le cellérier) prendra un soin tout particulier des malades, des enfants, des hôtes et des pauvres.» De son côté « le portier doit s’empresser de répondre dès qu’on aura frappé ou qu’un pauvre aura appelé.» (66,3) Le chapitre quatrième demande de «soulager les pauvres.» Le respect se manifeste encore dans l’honneur : « À tous les hôtes on témoignera de l’honneur qui leur est dû, surtout aux proches dans la foi et aux pèlerins.» (53,2) Les membres de la communauté « s’honoreront mutuellement avec prévenance; ils supporteront avec une très grande patience les infirmités d’autrui, tant physiques que morales.» (72,4 -5)


2- Des biens matériels

 

    Le respect se porte même sur les biens matériels. Au chapitre 31,10 le moine chargé de la tâche d’administrer les biens matériels doit « regarder tous les objets et tous les biens matériels du monastère comme les vases sacrés de l’autel.» Au chapitre suivant, il est bien recommandé que « si quelqu’un traite les objets du monastère avec malpropreté ou négligence, il sera réprimandé.»(32,4) Dans l’esprit de saint Benoît, le matériel et le spirituel sont liés, et une organisation matérielle bien faite doit contribuer à instaurer et à maintenir un climat de paix et de sérénité dans la communauté. L’objet concret a une valeur autre que sa consistance matérielle ou économique. Aussi saint Benoît nous élève-t-il d’emblé à un niveau supérieur. Si pour lui, l’objet mérite grand respect, c’est parce qu’il a une valeur surnaturelle, qu’il est comme un vase sacré de l’autel, c’est à dire qu’il entre dans le cycle d’offrande et de don qui va à de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu. L’objet est avant tout un bien appartenant à Dieu, ensuite à l’homme. Le respect qui lui est dû va à la personne qui l’a conçu et y a mis sa marque propre. C’est dire qu’il n’y a pas de petites choses, il n’y a rien qui n’ait quelque valeur, si petite soit-elle. L’attention aux objets matériels n’est qu’une conséquence directe de cette attention à vivre sans cesse sous le regard de Dieu présent à toute sa création. Il veut éliminer toute préoccupation due aux richesses matérielles. Tout appartient à Dieu, donc rien de ce qui m’appartient semble être à moi. S. Benoît veut faire l’éducation à la responsabilité envers un matériel commun. Face aux biens matériels, le disciples de saint Benoît évitera deux tendances : négligence des biens matériels et trop grande préoccupation. D’ailleurs il donne ce conseil à l’abbé : « Avant tout qu’il ne néglige pas le salut des âmes qui lui ont été confiées ou n’en fasse peu de cas, pour accorder plus de soin aux choses passagères, terrestres et caduques.» (2,33-35) Au cellérier, l’autre aspect : « Il ne sera ni enclin à l’avarice, ni prodigue, ni dissipateur des biens du monastère.» (31,12) Même en traitant des biens matériels, on découvre de la spiritualité car n’est-elle pas en dernier ressort une manière de se comporter qui respecte la nature humaine avec ses besoins et une autre tendance : aller plus haut, plus loin en ne se laissant pas prendre par le côté matériel seulement. 

 

G) Stabilité

    Quand il est question de stabilité, la première réaction est de penser à la fixité, à ce qui ne bouge pas. Je le vois autrement. Stabilité d’une communauté signifie qu’elle reste fidèle dans ses grandes orientations mais en sachant s’adapter. Je vous ai parlé plus haut de liturgie, de prière communautaire. Si une communauté bénédictine n’y reste pas fidèle, c’est-à-dire stable sur ce point, elle devient autre. Stabilité aussi comme communauté. Après 50 ans de vie au sein d’une communauté, on se rend compte que ce n’est plus la même communauté connue en arrivant et pourtant il y a eu un effort de stabilité. Cette stabilité aide beaucoup à la vie spirituelle car elle fixe un cadre où évoluer et qui est propre à un lieu et non à un autre. De plus chaque membre d’une communauté doit rester stable à l’idéal communautaire qu’il doit faire sien. J’appellerais ce dernier aspect celui de la persévérance et de la fidélité comme dans le mariage. Fidélité à Dieu, à son Église et à sa communauté comme à soi-même, à sa vocation. S’il manque un point on ne peut pas parler de stabilité. La pensée de saint Benoît est claire : « L’atelier où nous devons pratiquer tous les instruments de la vertu, c’est le cloître du monastère avec la stabilité dans la communauté.» Ce que promet le novice au jour de son engagement à l’oratoire c’est « la stabilité, conversion des moeurs et obéissance.» (58,17)

H) La place du Christ

    Pour réaliser des divers aspects de ce programme, le Christ tient la première place. Il est le point de départ, le moyen et le but de la vie proposée. Le Christ appelle un fidèle à entrer au monastère. Par amour pour le Christ, il y vit et y persévère jusqu’à la mort. C’est au Christ qu’il se donne entièrement et totalement. Le Christ conduit le moine avec ses frères tous ensemble à la vie éternelle.

    Lexistence d’un moine ne s’explique que par cette relation personnelle au Christ. Il n’a rien de plus cher que lui. Il ne préfère absolument rien à son amour. Il vit en communion avec lui au long de ses journées. Comment ? Il le rencontre au cours de l’office divin, dans sa prière personnelle et lors de la lecture de l’Écriture. Il le rencontre dans son abbé qui tient la place du Christ au sein de la communauté. Il le sert dans ses frères malades. Il l’accueille dans les hôtes qui ne manquent pas au monastère. Le Christ, il le rencontre encore dans les divers événements de son existence. Le Christ est partout présent dans sa vie aussi bien privée que communautaire. Il est l’âme de la vie bénédictine. Il est aussi au cœur de la communauté qu’il soude en une famille de frères. Unis dans la même foi, la même espérance et la même charité.

   “Le Christ” devient donc “l’idéal du moine” pour reprendre le titre d’un ouvrage du bienheureux Columba Marmion. S’il obéit à son abbé, à ses frères, sans retarder et avec générosité, c’est pour ressembler davantage au Christ qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort par amour du Père. S’il garde habituellement le silence c’est pour être attentif à la Parole de Dieu et pour demeurer à l’écoute du Christ. S’il gravit l’échelle de l’humilité, c’est pour vivre toujours plus intimement en présence de Dieu dans une communion de vie toujours plus vraie avec lui. S’il renonce à tout, aux biens matérielles, à la vie conjugale et à sa volonté propre, c’est pour suivre de plus près le Christ. S’il rencontre des difficultés ou des épreuves, loin de se décourager, il sait qu’il participe aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son royaume. Dans les monastères bénédictins le Christ a toujours été représenté en gloire. Non le Christ dans son humanité seulement mais aussi dans sa divinité. Jamais saint Benoît n’utilise le nom de Jésus. Avec celui de Christ, il se sert du nom de Seigneur. Sous ce vocable, le Nouveau Testament parle de Jésus comme le ressuscité, celui qui vit toujours au milieu des siens, de son Église. Ceci explique pourquoi la liturgie dans un monastère bénédictin a toujours connu une grande solennité. On y célèbre la victoire du Christ sur la mort, le Fils vivant toujours interpellant auprès du Père et toujours présent au milieu des siens. « C’est le Seigneur lui-même, dans sa bonté, qui nous montre le chemin de la vie, spécialement à celui qui veut voir des jours heureux.» (Pr. 19, 13)   



 

     

Conclusion

    Le 6 octobre 1993, le Cardinal Danneels s’adressait à des oblats bénédictins. Il a parlé de l’humanisme de saint Benoît en ces termes. « Saint Benoît est un spécialiste de ce qui est humain et de ce qu’il y a dans l’homme. Les moines que saint Benoît accueillait et acceptait dans son monastère n’étaient pas du tout des génies, ni en vie spirituelle ni en force de caractère. C’étaient de pauvres gens. Mais des gens de bonne volonté. Et il a créé, par l’humanité et la simplicité de sa règle, par la présence de l’abbé, par l’atmosphère dans le monastère, par le fait qu’il n’a jamais demandé trop aux petits ni trop peu aux forts, un équilibre, un humanisme spirituel qui n’a jamais été égalé depuis.

    Se mettre sous la conduite de la Règle de saint Benoît, c’est recevoir une leçon d’humanisme; se tremper dans cette règle, c’est prendre un bain d’humanisme qui apaise, qui rend paisible. J’y trouve la sérénité, parce Benoît ne pense pour moi rien de trop haut ni de trop bas; il sait qui je suis. C’est une position supportable. C’est dans cette pauvreté de l’homme, dans cette humanisme de simples gens, dans ce réalisme pourrait-t-on dire, que se trouve peut-être un des secrets de la spiritualité bénédictine. Je dis souvent, en forme de boutade : “Les Bénédictins n’ont peut-être jamais été de très grands saints, ni non plus de très grands pécheurs, mais ils ont l’avantage d’exister et de continuer à exister.” Non pas dans l’exultation, ni dans la dépression. Ils continuent, parce la source à laquelle puise leur spiritualité est très proche de ce qui fait l’homme religieux. Il faudrait presque déraciner et détruire l’homme pour détruire les Bénédictins. Ils sont tellement proches de ce qui est véritablement l’épine dorsale de l’homme qu’ils continueront toujours à exister. Je ne suis pas Dieu, mais je lui soumets le problème.»   


                             
                            
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2 janvier 2009 5 02 /01 /janvier /2009 16:47
 


 
 

 Spiritualité Bénédictine 
Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.  

 

I - Une spiritualité

    Vous allez sans doute me dire que je pars un peu loin pour traiter le sujet. Avant de vous y introduire, je pense qu’il faut baliser le chemin pour savoir un peu le domaine dans lequel nous allons entrer. Car le mot spiritualité est utilisé à toutes les sauces aujourd’hui et je voudrais bien vous mettre sur la bonne piste avant d’aller plus loin. Si vous consultez une bibliothèque vous rencontrerez des livres traitant de la spiritualité biblique; spiritualité des Pères de l’Église; des Pères du désert; spiritualité du monachisme; spiritualité de tel ou tel Père de l’Église. Qui ne connaît pas l’expression spiritualité carmélitaine, dominicaine, franciscaine, de tel saint ou telle sainte comme celle de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, du bienheureux Charles de Foucault. On parle aussi de la spiritualité sacerdotale, de l’école française, des laïcs, des gens mariés, du travail. Cette brève revue vous fait constater la complexité du terme spiritualité qui s’applique bien mais qui ne s’explique pas aussi facilement.

    Sans vouloir entrer dans des discussions (je ne veux pas soutenir une thèse) je dirais qu’une spiritualité peut se comprendre comme un moyen, un chemin pour aller à Dieu. Toute spiritualité se manifeste de deux manières : celle des principes et celle de l’application qui découle de ces principes. Ici je veux me tenir seulement dans le sens du terme spiritualité tel que compris en Église. Car le mot spiritualité a comme racine le mot latin spiritus qui veut dire souffle vital. L’esprit comme souffle, vent, respiration ne peut se décrire mais se saisir. Je ne vois pas le vent mais je constate qu’il existe quand je vois les feuilles bouger, le sable se soulever, les rideaux d’une fenêtre se balancer. Il y aura donc dans la spiritualité un esprit qui, pour aller plus vite, nommons-le le Saint-Esprit, l’Esprit de Dieu. Je vous ai dit que je veux rester en contexte chrétien car la spiritualité est un terme que vous rencontrerez dans des courants profanes. Il veut dire alors ce qui s’oppose à la matière, au sensible. Vous lirez le passage de l’épître aux Romains qui a été lu aux vigiles de la Pentecôte ( 8, 5-27). On attribue ce terme aussi à quelqu’un qui a un esprit fin, vif, piquant. Le grand danger dans l’utilisation profane du terme risque d’influencer le sens religieux. Les mouvements anonymes se sont emparés de ce mot et pourtant peu en savent le sens profond.

  Pourquoi avoir dans l’Église tant de spiritualités ? Je vous cite seulement un texte de saint Paul. « Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit. Les fonctions dans l’Église sont variées, mais c’est toujours le même Seigneur. Les activités sont variées mais c’est toujours le même Dieu qui agit en tous. Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous.» Puis l’apôtre énumère ensuite des manifestations de l’Esprit et de conclure : « Mais celui qui agit en tout cela, c’est le même et unique Esprit; il distribue ses dons à chacun, selon sa volonté.» (I Co 12, 4-11) Je vous conseillerais de lire toute la suite de ce chapitre où saint Paul dit que le corps a plusieurs membres mais que c’est un seul corps précisément à cause d’un unique esprit qui l’anime.

    À la lumière de ce texte de l’Apôtre, nous pourrions dire qu’une spiritualité est un charisme, un don de l’Esprit à son Église à travers le ministère d’un «prophète» dans le sens de celui qui rappelle la loi de Dieu. Donc tout don, tout charisme, toute spiritualité se porte vers le progrès des membres de l’Église. Toute vraie spiritualité constitue donc une richesse pour l’Église. Étudier, connaître une spiritualité revient à apprendre non pas toute l’histoire de l’Église mais l’histoire du salut à travers notre temps. De même que dans l’Ancien Testament, Dieu éveillait un prophète, dans le Nouveau et à sa suite en Église, nouveau peuple de Dieu, il ne cesse de susciter des hommes et des femmes charismatiques. Au moment d’écrire ces lignes c’était la fête de saint Augustin. La prière d’ouverture se lit ainsi : « Renouvelle, Seigneur, dans ton Église l’esprit dont tu as comblé l’évêque saint Augustin, pour que remplis de ce même esprit, nous n’ayons soif que de toi, source de toute sagesse et ne cherchions que toi, auteur de l’éternel amour.»

    Ces diverses spiritualités en manifestant un seul esprit, démontrent les richesse que l’on trouve en Église. Pas besoin d’aller fouiner en extrême Orient ou de revenir à des religions dites primitives ou d’accuser l’Église d’être bornée. L’ignorance éloigne de la science et conduit à la perte de la foi. Le saint curé d’Ars disait de laisser une paroisse sans prêtre pendant plusieurs années et elle redevient païenne.

    En vous présentant la spiritualité bénédictine, je n’aurai pas la prétention de vous dire qu’elle est la seule, l’unique, la plus parfaite. Comme toute autre manière d’aborder la relation avec Dieu, elle connaît des limitations. Seul Dieu est parfait. Dès que des chrétiens tentent d’exprimer le mystère divin, ils ne peuvent en saisir une partie et non le tout. Ceci nous arrivera au ciel où il n’y aura plus besoin de spiritualité mais la présence trinitaire qui nous comblera parfaitement.  


II - Sources de la spiritualité bénédictine

    Avant d’aller plus loin, je fais tout de suite une distinction entre charisme monastique et charisme bénédictin. Vous pouvez vous attacher à la spiritualité bénédictine sans devenir moine pour autant. Comme point de référence à la spiritualité bénédictine, il n’y a que deux textes fondateurs, si je puis utiliser cette expression. La Règle dite de saint Benoît et la vie d’un moine appelé Benoît écrite par saint Grégoire-le-Grand. N’allez pas prendre cette vie comme une biographie au sens que nous l’entendons aujourd’hui. Cette vie est insérée dans le livre II des Dialogues. Elle lui est toute consacrée alors que les mentions des autres saints sont brèves dans les autres livres. J’ai bien dit des vies de saints car le pape veut consoler ses contemporains qui se plaignent que Dieu les as abandonnés car il n’y a plus de saints. Grégoire utilise dans ce but le genre littéraire du dialogue en vogue dans l’antiquité. Ce récit nous apprend peu sur Benoît comme tel, mais davantage sur les développements que l’auteur fait à l’occasion sur les manières de se comporter. On appelle souvent le livre II des Dialogues : Vie et miracles du saint Père Benoît. Pour montrer la sainteté d’un personnage on lui attribuait des miracles pendant sa vie. Saint Grégoire se promène d’un miracle à un fait et le tout entrecoupé de considérations intéressantes. Pour compliquer notre manière de voir, saint Grégoire se plait à utiliser des miracles rapportés aux Livres des Rois, le cycle d’Élie et d’Élisée. On sait qu’au même moment il commentait ce livre de l’Ancien Testament. Je pourrais vous en énumérer plusieurs. La base de la vie est simple : Benoît naquit à Nurcie un peu au nord de Rome. Il y vient vers 18 ans pour des études en vue de faire carrière. Devant la vie peu édifiante de la Ville, il part à l’est de Rome, et vit dans une grotte près d’une ancienne villa de Néron : Subiaco. Il y vit quelques années comme ermite avant qu’on le découvre et que des disciples viennent à lui. Enfin il se retire plus au sud de l’Italie, au Mont Cassin, où, après avoir construit un monastère, il meurt vers 547. Le pape saint Grégoire écrit sa vie vers 600. La spiritualité de cette vie est davantage celle du pape que l’on retrouve dans ses homélies sur l’Évangile et d’autres écrits. Cette vie toutefois ne va pas en contradiction avec la règle que saint Grégoire qualifie comme pleine de discrétion.

    Vous savez que cette règle n’est pas un gros volume. Je dirais qu’elle est comme le petit livre rouge de Mao. Après un prologue qui ressemble à une exhortation baptismale, elle comprend 73 chapitres de grandeur très variables. Saint Benoît ne fait pas figure d’innovateur en écrivant une règle. Bien d’autres ont écrit des règles avant lui. Saint Basile en Asie Mineure. En Égypte, saint Pachôme. En Occident saint Colomban a laissé une règle peu observable sauf par des hommes rudes. Saint Césaire d’Arles, une pour des moniales mais qui n’est pas très développée. Jean Cassien a laissé un livre intitulé : « Les Institutions». Ce texte a influencé saint Benoît comme aussi la règle dite de saint Augustin. Un autre ouvrage qui a donné le schéma et les articulations de la règle bénédictine s’appelle la Règle du Maître qui se perd dans des détails. Ils existe d’autres règles qui sont courtes comme la Règle des 4 Pères, celle de Tarnate.

   Quand on utilise le nom de règle on veut signifier un texte qui mesure l’agir humain. On trouve dans une règle des normes pour se comporter en société. Il vous vient à l’esprit cette idée : « Comment trouver dans des règlements une spiritualité selon le sens que je vous ai donné au début ?» En écrivant une règle saint Benoît n’avait pas l’intention de composer un traité de spiritualité. Comme preuve je vous cite la conclusion de son ouvrage : « Cette règle que nous venons d’écrire, il suffira de l’observer dans les monastères pour faire preuve d’une certaine rectitude morale et d’un commencement de vie monastique. Quant à celui qui aspire à la vie parfaite, il a les enseignements des saints Pères dont la pratique amène l’homme jusqu’aux sommets de la perfection. Est-il, en effet, une page, es-il une parole d’autorité divine, dans l’Ancien et le Nouveau Testament, qui ne soit une règle droite pour la conduite de notre vie ?» (73,2)

    Cette règle continue à inspirer la vie d’hommes et de femmes. Elle a passé à travers le temps : plus de 1500 ans et dans l’espace : répandue par toute la terre. Elle a donc été étudiée, interprétée et elle reste vivante. Elle influence encore bien des manières de vivre, tant pour des moines, des moniales, des sœurs, des laïcs. Elle a donné à l’église des papes, des saints et des saintes de toute sorte.

    Cependant il faut admettre qu’elle ne peut pas tout dire et qu’elle ne couvre pas tout le domaine de la spiritualité. Il existe bien des chemins pour aller à Dieu. Vous savez que le Saint-Esprit ne pratique pas l’avarice dans la distribution des charismes. Je vais vous de parler d’un charisme en Église et non de tous les charismes. La prière d’ouverture de la messe de la fête de saint Benoît le 11 juillet se lit comme suit : « Dieu qui a fait de saint Benoît un maître spirituel pour ceux qui apprennent à te servir...» L’église reconnaît donc un maître spirituel en saint Benoît. Alors vous pouvez être rassuré.

III - Que peut-on en tirer aujourd’hui ?

    Si la règle de saint Benoît a passé à travers 1500 ans, il doit y avoir un peu de viande autour de l’os. Depuis si longtemps cette petite règle a influencé la vie de milliers et de milliers d’hommes et de femmes. Cela est tellement vrai que saint Benoît a été nommé premier patron de l’Europe. La civilisation occidentale a baigné dans les eaux bénédictines. Je ne veux pas vous faire l’histoire de la vie bénédictine; tel n’est pas le but de notre rencontre, mais vous avertir comme prémisse que cette règle connaît une tradition. Elle s’est adaptée à bien des civilisation; elle l’est encore et elle est répandue sous tous les climats aujourd’hui. Je dis souvent que c’est une bonne multi nationale. Pour s’être ainsi répandue à travers le temps et l’espace, force nous est de constater un noyau stable, des fondements et des éléments variables ou adaptables. Je serais porté à dire que c’est cela qui fait la force de la règle de saint Benoît. Jamais un siècle, un temps, une manière de l’observer ne peut se dire plus bénédictin qu’un autre. J’ai visité bien des monastères en Europe et en Amérique et j’ai reconnu ces deux aspects. 

    De plus, bien des laïcs depuis quelques siècles s’inspirent de cette spiritualité. Donc une invitation à ne pas avoir peur. Et pour vous rassurer, je crois que présentement, il y a plus de laïcs qui s’intéressent à la spiritualité bénédictine que des bénédictins. Ceci nous conduit à étudier les grands thèmes de cette spiritualité.

 

      

IV- Thèmes

A) Vie communautaire

    Le premier aspect de cette spiritualité c’est qu’elle se vit en communauté. Ce n’est pas une spiritualité individuelle. Dès le début de sa règle l’auteur énonce bien clairement qu’il s’adresse à des moines vivant en communauté et non à des ermites. Au chapitre 72, l’avant dernier, il s’exprime ainsi : « Ils ne préféreront rien au Christ, lequel daigne nous conduire tous ensemble à la vie éternelle.» Presque partout, l’auteur parle au pluriel sauf quand il traite d’une exception. Sa manière de s’exprimer est souvent dans ce style : Les frères se comporteront de telle manière. Si l’un ne se soumettait pas, il sera repris. Souvent l’auteur parle en «nous». Cette manière de s’exprimer rappelle la notion de l’Église comme communauté. Le salut accompli par Jésus pour la multitude et non pour une classe ou pour notre petit moi. Cette dimension communautaire doit nous toucher davantage aujourd’hui à cause de l’individualisme ou ce que j’appellerais la religion à la carte.

B) Vie organisée

    Si on pense communauté, on pense encore à organisation. Quand il est question d’un pays, d’une compagnie, d’un orchestre, il vient à notre esprit un chef et des collaborateurs. Dans une ruche, il y a une reine et des abeilles qui accomplissent diverses fonctions. Un monastère a aussi à sa tête un chef qu’on appelle abbé. Deux chapitres lui sont consacrés : deux et soixante quatre sans compter son intrusion un peu partout. Fait intéressant il est choisi par la communauté. C’est déjà le principe de la démocratie à l’œuvre. Quel est principe de son gouvernement  ? « Il tient la place du Christ». Il doit conduire ses frères à l’observance des préceptes du Seigneur. Aussi à plusieurs reprises reçoit-il cet avertissement qu’il aura des comptes à rendre. Comment doit-il gouverner ? Montrer ce qui est bon et saint par des actes plus que par des paroles. Il doit dénoncer les vices. Dans sa correction, ne pas frotter trop fort car il pourra briser le vase en voulant lui enlever la rouille. Il ne doit pas négliger le soin des âmes confiées à ses soins. Il devra rendre compte des âmes remises à ses soins sans oublier la sienne. Il s’efforcera plus à se faire aimer qu’à se faire craindre. Saint Benoît lui recommande surtout deux vertus : le discernements et la modération aussi bien dans les choses de Dieu que dans celles du monde. Différents titres lui sont donnés : père du monastère, maître, pasteur, médecin, dispensateur.

    Autour de l’abbé gravite un conseil restreint et le conseil de tous les frères. Il se choisit un second qu’on nomme prieur. Pour s’occuper des biens matériels, un responsable appelé cellérier; un responsable de la formation des novices; des infirmiers; des doyens; des portiers. Phénomène intéressant mais que nous n’avons pas le temps de voir davantage : les qualités demandées de l’abbé se trouvent réparties dans la description des divers responsables. On lit au sujet de l’abbé qu’il doit savoir trouver dans l’Écriture de l’Ancien et du Nouveau Testament un remède et savoir comment l’utiliser.

C) Basée sur la lecture de l’Écriture

    En tant que chrétien le bénédictin ne peut que puiser aux sources de la vie chrétienne, l’Écriture Sainte. D’où sa grande importance dans la Règle. On rencontre près de deux cent citations de la Bible : 90 de l’Ancien Testament et 98 du Nouveau. Il y a un multitude de manière d’introduire l’Écriture sainte. En voici quelques exemples : Comme il est écrit; selon l’enseignement de l’Écriture; faisons ce que dit le Prophète; le Seigneur dit; selon ce qui est écrit; l’Écriture nous y invite; le Seigneur dit encore; on accomplira ainsi ce qui est écrit, et cetera. Elle forme la trame de la liturgie des divins offices : les psaumes; les lectures tant du Nouveau que de l’Ancien Testament. « Le temps qui reste après les vigiles sera employé à l’étude du psautier par les frères.» (8,3) Le nom latin ici utilisé est meditatio. Ce mot signifiait en ce temps : apprendre par cœur l’Écriture pour pouvoir s’en remplir l’esprit, l’utiliser à l’oratoire et se la répéter pendant la journée, au travail ou pendant les moments libres. Nous appellerions cet exercice reprendre, faire descendre de la mémoire vers les lèvres par la répétition. On emploie le même verbe pour le novice en formation. À côté de la mémorisation et répétition de l’Écriture, on trouve la lecture. Elle occupe une place chaque jour dans l’horaire et plus spécialement le dimanche quand il n’y a pas de travail manuel. Les temps de lecture sont fixés au chapitre du travail. La lecture ne doit pas être considérée comme un travail - pour les uns elle peut le paraître - mais parce que travail et lecture équilibrent la journée en dehors de l’Œuvre de Dieu. Vous me direz que nous sommes ici en plein milieu de l’organisation matérielle - j’en conviens - mais cette organisation a façonné des siècles de vie dans les monastères et a conduit à Dieu des milliers et des milliers de moines et de moniales. Ils ont eut une connaissance savoureuse de la Parole de Dieu car ils lui ont consacré du temps. Au lieu de donner des recettes comment lire, saint Benoît demande de la lire. Je reviendrai plus loin sur la place de la lecture dans la vie.

D) Vie de prière

    Baignant continuellement dans les divines Écritures, non pas dans des études exégétiques mais par la répétition de textes, l’esprit se dirige facilement vers Dieu et il en vient à voir les évènements selon l’éclairage divin. Ici je reviens sur ce que je vous ai donné au début comme définition de la spiritualité : des moyens pour chercher Dieu et un éclairage pour comprendre les événements de l’histoire. Les lire avec les lunettes de Dieu. On s’adresse aussi à Dieu avec les paroles de Dieu. Ce qu’on a reçu de lui par le canal de la lecture les Écritures on lui retourne avec ses mots, dans la louange, l’action de grâce. Tel est un des aspects de la prière.

    En traitant de la place de l’Écriture dans la spiritualité bénédictine, j’ai constaté qu’elle formait la base de l’Opus Dei. Ici j’ajouterais que cette liturgie des heures fixe l’organisation de la journée. Elle vient couper la nuit. Reposé, il est plus facile de supporter un temps de prière plus long, les vigiles. De plus à ce moment, impossible de travailler. Vous connaissez assez bien les psaumes pour savoir qu’ils ne tournent pas toujours autour de la louange. Ils sont parfois rudes. À ceux qui me demandent des questions sur la guerre, la violence, les inégalités, je leur répond que ces interrogations se trouvent aussi dans l’Écriture et les psaumes n’y échappent pas. Nous apprenons à dire à Dieu nos difficultés comme les auteurs des psaumes le faisaient. Aller à Dieu avec nos difficultés, celles du monde comme aussi le louer pour sa création, les événements heureux, le salut apporté par Jésus, et cetera

    Formée à l’école des Écritures, la prière personnelle s’épanouit non pas dans des oraisons discursives, des points précis, des méthodes strictes, mais au contraire, elle sait se mettre au diapason de Dieu et se reposer en Lui. Au lieu de vouloir contrôler, la prière basée sur la Bible apprend à se soumettre, à recevoir et à accepter. La prière personnelle dans la Règle de saint Benoît ne fait pas l’objet de recommandations précises. Au chapitre 52, sur l’oratoire, on trouve des conseils surtout pour éviter d’être dérangé par l’importunité de celui qui ne voudrait pas prier. Celui qui prie doit tout faire sans manifestation extérieure. Au chapitre quatrième : « S’appliquer fréquemment à la prière.» Au chapitre vingtième un autre conseil :« La prière doit être brève et pure à moins que peut-être la grâce de l’inspiration divine ne nous incline à la prolonger.» La prière est reconnue comme toute puissante au chapitre 28,4 : « Si l’abbé voit que toute son habileté n’a rien obtenu (dans la correction d’un frère) il emploiera alors un moyen plus efficace, sa prière et celle de tous les frères pour lui.» Disons que la prière personnelle n’est pas exclue mais elle reste moins détaillée et étudiée que la célébrations de la liturgie des heures qui compte onze chapitres.

 

E) Vertus propres

1- Humilité

 

    Que ce soit dans les célébrations, la prière personnelle, les relations interpersonnelles, le travail, une vertu est toujours demandée : l’humilité. Le chapitre le plus long a pour titre l’humilité, le septième. Cette vertu s’exprime dans les relations avec Dieu ou avec les hommes. L’orgueil ne doit pas se rencontrer chez celui qui veut vivre selon l’esprit de la Règle : « Fuir l’élèvement.» (4,69) L’humilité fait parvenir rapidement à des hauteurs célestes. Elle se vit sur deux registres : il y a des attitudes d’âme et des comportements extérieurs. Le premier degré est tout intérieur alors que le douzième degré s’exprime ainsi : « Le moine non seulement possède cette vertu dans son cœur mais la manifeste au dehors par son attitude.» (7,62) Dans la prière, « il faut supplier le Seigneur Dieu de l’univers en toute humilité » (20,2) car cette attitude copie celle qui se manifeste envers les hommes. L’humilité signifie le respect de l’autre, l’acceptation de ses limitations comme de ses qualités.

    L’humilité vient d’un mot latin humus qui signifie terre. D’où trois grandes attitudes à développer. Celui qui veut être humble doit prendre son exemple sur la terre. Celle-ci se plie aussi quand on marche sur elle - c’est l’obéissance - premier aspect de l’humilité -. La terre ne dit jamais un mot quand on pile sur elle où quand la charrue l’ouvre. D’où un autre aspect de cette vertu qui est le silence. La terre reste toujours à terre. Le troisième aspect de l’humilité : ne pas se prendre pour un autre. Deux aspects de cette vertu qui se trouvent à travers le chapitre septième comme l’obéissance forme le sujet du chapitre cinquième et le silence, la matière du chapitre sixième.

2 - Équilibre

    Une des grandes valeurs de la spiritualité que l’on ne découvre pas à la première lecture de la règle se tient dans l’équilibre. On le découvre en comparant la règle bénédictine avec des règles contemporaines de celle de saint Benoît. Dans la vie spirituelle l’équilibre garde une grande importance. Pourquoi ? Parce qu’elle permet de retrouver le plan primitif de Dieu sur l’homme. Le péché crée en nous le déséquilibre. Revenir à un équilibre et en vivre conduit à Dieu.

    L’organisation de la journée tient compte des besoins fondamentaux de l’homme spirituel : temps pour manger, temps pour se reposer, temps pour lire, temps pour travailler, temps pour prier. L’horaire varie selon les saisons et les conditions du climat. En hiver, on reste plus longtemps à l’intérieur au début et en fin de journée. Quand il fait moins froid, au milieu de la journée, on va travailler dehors. En été, c’est le contraire. On travaille au début et en fin de journée. Quand il fait trop chaud on revient à l’intérieur pour la lecture et le repos car, les nuits étant plus courtes, il faut une sieste. Pour l’habillement, l’auteur reconnaît qu’il faut davantage de vêtement dans les régions froides. Cet équilibre va avec la discrétion, la mesure. On le constate dans le sommeil, la nourriture, le vin à boire chaque jour, les temps de prière sont plus courts en été qu’en hiver à cause du travail et des nuits plus courtes. Autre point d’équilibre entre vie solitaire et vie communautaire. On doit se hâter pour aller à l’œuvre de Dieu mais sans jamais courir. On trouve une expression que saint Benoît utilise pour parler de l’équilibre. Il écrit alors : « Il suffit de ...» On la rencontre pour le vin, le pain, les plats, l’habillement, la literie. Le superflu est à bannir. Tous cependant reçoivent le nécessaire. La conclusion du prologue s’exprime ainsi : « Dans cette institution, nous espérons ne rien établir de rude ni de pesant. Si toutefois, il s’y rencontrait quelques chose d’un peu rigoureux... pour corriger les vices et sauvegarder la charité...» (46-47) L’abbé ne doit pas épuiser sa communauté par trop d’exigences. « Dans les tâches qu’il distribuera, soit qu’il s’agisse des choses de Dieu, soit de celles du monde, il se conduira avec discernement et modération, et il se rappellera la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait : « Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour.» Imitant donc cet exemple et d’autres semblables de la discrétion, mère des vertus, qu’il tempère tellement toutes choses que les forts désirent faire davantage et que les faibles ne se dérobent pas.»  (64, 17-19) Même les malades doivent garder la mesure, mais dans leurs exigences : « Les malades considéreront que c’est en honneur de Dieu qu’on les sert. Aussi ils ne mécontenteront pas par des exigences superflues les frères qui les servent.» (36,4) Équilibre entre tradition et adaptation. Ce rôle revient à l’abbé « qui doit connaître la loi divine afin de savoir puiser les leçons anciennes et nouvelles.» (64,8) Au chapitre 7, saint Benoît emploie l’image d’une échelle. Elle unit la terre et le ciel, posée fermement sur le sol et donnant accès à Dieu. Les montants de l’échelle sont le corps et l’âme. L’ascension vers Dieu ne peut se faire qu’en unissant le corps et l’âme, en reconnaissant la place des deux ou les utilisant ensemble. En parlant de la prière communautaire au chapitre 19,7 la Règle s’exprime ainsi : « Tenons-nous pour psalmodier de manière que notre esprit soit en accord avec notre voix.»

   Ce que la vie bénédictine peut encore nous montrer, c’est la possibilité de garder un équilibre au milieu de la polarité. Il ne faut pas craindre les tensions entre stabilité et changement; entre la tradition et l’avenir; entre la personne et la communauté; entre obéissance et l’initiative; entre le désert et la place publique; entre l’action et la contemplation. En fait ce n’est rien de plus que le paradoxe de la vie chrétienne. Quand saint Benoît invite à monter l’échelle de l’humilité vers Dieu, c’est en même temps une descente dans l’humilité et l’abandon. Nous retrouvons le même paradoxe dans les Évangiles et les Psaumes, que dans les ténèbres, nous voyons la lumière; dans la mort, nous trouvons la vie; nous sommes comblés, en nous vidant de nous-mêmes; dans la faiblesse, nous trouvons la force.  

    Ce que la vie bénédictine peut encore nous montrer, c’est la possibilité de garder un équilibre au milieu de la polarité. Il ne faut pas craindre les tensions entre stabilité et changement; entre la tradition et l’avenir; entre la personne et la communauté; entre obéissance et l’initiative; entre le désert et la place publique; entre l’action et la contemplation. En fait ce n’est rien de plus que le paradoxe de la vie chrétienne. Quand saint Benoît invite à monter l’échelle de l’humilité vers Dieu, c’est en même temps une descente dans l’humilité et l’abandon. Nous retrouvons le même paradoxe dans les Évangiles et les Psaumes, que dans les ténèbres, nous voyons la lumière; dans la mort, nous trouvons la vie; nous sommes comblés, en nous vidant de nous-mêmes; dans la faiblesse, nous trouvons la force.    

 
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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 23:38

 

 
 

          L'Eucharistie 

                              Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.  





 OFFRANDE  




  L'Eucharistie comporte un autre aspect fort intéressant: celui d'offrande. Le verbe offrir signifie exposer, porter en avant, présenter. En grec, le terme correspondant qui a désigné longtemps la partie essentielle de la messe (notre canon) est anaphore (anaforein) qui signifie porter en haut. Nous avons gardé ce geste de l'offrande du pain et du vin: " Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes, nous te le présentons il deviendra le pain de la vie. Sur le vin : il deviendra le vin du royaume éternel." Au début du canon romain. " Père infiniment bon, toi vers qui montent nos louanges nous te supplions par Jésus Christ… d'accepter et de bénir ces offrandes saintes. Nous te les présentons avant tout pour ta sainte Église. Nous les présentons en même temps pour ton serviteur le pape… Nous t'offrons pour eux ou ils t'offrent pour eux-mêmes… Voici l'offrande que nous présentons devant toi… Sanctifie pleinement cette offrande par la puissance de ta bénédiction." Après la consécration: " Nous te présentons, Dieu de gloire et de majesté, cette offrande prélevée sur les biens que tu nous donnes… Regarde cette offrande avec amour." Dans la prière eucharistique 2: " Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit. Faisant ici mémoire de la mort et de la résurrection de ton Fils, nous t'offrons…" Même thème dans la prière 3: " Nous te supplions de consacrer toi-même les offrandes que nous apportons." Après la consécration: " Nous présentons cette offrande vivante et sainte... Que l'Esprit Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire." Dans la prière 4, on demande la venue de l'Esprit ou épiclèse: " Que ce même Esprit Saint sanctifie ces offrandes." Après la consécration: " En attendant qu'il vienne dans la gloire, nous t'offrons son corps et son sang, le sacrifice qui est digne de toi et qui sauve le monde. Regarde, Seigneur, cette offrande que tu as donnée toi-même à ton Église… pour qu'ils soient eux-mêmes dans le Christ une vivante offrande à la louange de ta gloire... Et maintenant, Seigneur, rappelle-toi tous ceux pour qui nous offrons le sacrifice… les fidèles qui présentent cette offrande."

  J'ai tenu à relever ces expressions: offrir et offrande pour que vous constatiez deux choses. Nous offrons d'abord à Dieu ce que nous avons reçu de lui, la matière sacramentelle le pain et le vin qui viennent de la création. Puis nous offrons le corps et le sang du Christ au Père, sanctifiés par l'Esprit Saint. Dans notre offrande à Dieu le Père, nous nous unissons à l'offrande que Jésus fit de lui-même à son Père dans sa Passion. Dans l'Eucharistie, nous offrons encore aujourd’hui le Christ comme sacrifice, une offrande d'apaisement. Ici je veux que vous compreniez bien que l'Eucharistie, reste une offrande, c'est-à-dire un sacrifice. Nous verrons bientôt ce qu’est le sacrifice. En portant votre attention sur cette manière de comprendre la messe, je voudrais ouvrir une porte aux chrétiens qui sont empêchés de communier pour diverses raisons. On m'a déjà dit: " Je ne vais pas à la messe parce que l'Église défend aux personnes divorcées et remariées de recevoir la communion. Comme je ne puis pas communier, je ne vais plus à la messe." Vous pouvez répondre à ces personnes. " Vous pouvez venir pour offrir le corps et le sang du Christ avec le célébrant et tous les autres fidèles. Vous n'avez pas pensé que vous participez à ce sacrement en vous offrant en union avec l’offrande du Fils à son Père. C'est une manière de communier, de vous unir au centre de l’eucharistie qui est une offrande." Ce fut une bonne chose d'inciter les fidèles à la communion fréquente. Je me souviens qu’étant jeune on ne pouvait pas toujours communier à la messe, surtout à cause du jeûne eucharistique. On suggérait alors de s'offrir en union avec le Christ à son Père.

  Par offrande, je ne pense pas seulement au pain et au vin ou à une offrande matérielle pour le culte. Vous pouvez présenter, offrir les difficultés de votre vie, celles du monde, ce qui est bon et beau, vos souffrances, etc. La vraie offrande reste celle du corps et du sang du Christ à son Père comme je vous l’ai fait constater dans les prières eucharistiques.

  J'ai fait un recherche dans le missel sur ce que l'on appelle la prière sur les offrandes. Je me suis limité au temps ordinaire. Je vous donne quelques cas. " Pour te servir, Seigneur, nous déposons nos offrandes sur ton autel; accueille-les avec indulgence pour qu'elles deviennent le sacrement de notre salut." (4 e dimanche) "C'est toi qui nous donnes, Seigneur, ce que nous t'offrons, pourtant tu vois dans notre offrande un geste d'amour…" (8 e dimanche) Et une vraie perle: " Dans l'unique et parfait sacrifice de la croix, tu as porté à leur achèvement, Seigneur, les sacrifices de l'ancienne loi; reçois cette offrande des mains de tes fidèles et daigne la sanctifier, comme tu as béni les présents d'Abel; que les dons offerts par chacun pour te glorifier, servent au salut de tous." (16 e dimanche) " Dans ta bonté, Seigneur, sanctifie ces dons; accepte le sacrifice spirituel de cette Eucharistie, et fais de nous-mêmes une éternelle offrande à ta gloire." (18 e dimanche) Et encore: " Accepte, Seigneur notre Dieu, ce que nous te présentons pour cette Eucharistie où s'accomplit un admirable échange; en offrant ce que tu as donné, puissions-nous te servir toi-même." (20 e dimanche) En écoutant attentivement les prières de la messe, vous pouvez en tirer un grand profit spirituel et une meilleure participation à ce sacrement. Dans Lumen Gentium de Vatican 2 # 10 : " Les fidèles, de par le sacerdoce royal qui est le leur, concourent à l’offrande de l’eucharistie et exercent leur sacerdoce par la réception des sacrements, la prière et l’action de grâce, le témoignage d’une vie sainte, par leur renoncement et leur charité efficace." " Offrez à Dieu votre personne et votre vie en sacrifice saint." (Rm 12,1)



 LE SACRIFICE DE LA MESSE   


  Quand nous abordons l'Eucharistie, nous n'avons pas tout de suite à l'esprit qu'elle est un sacrifice. Ce nom en effet évoque une victime immolée, du sang répandu. Comment comprendre le sens de ce sacrifice ? Pour nous, en effet, ce mot n'implique rien de précis sauf dans des expressions imagées. Un sacrifice est associé à une perte, une privation. Par exemple: à la guerre des soldats font le sacrifice de leur vie pour la patrie. Un commerçant parle de marchandises sacrifiées, c'est-à-dire sur lesquelles il ne fait pas de bénéfices. Dans notre façon de voir, le sacrifice est donc lié à une action pénible. Souvenez-vous des petits sacrifices que l'on vous demandait de faire pendant le carême quand vous étiez jeunes. Or la messe comporte tout le contraire, rien de douloureux. Donc il faut s'entendre sur le sens de sacrifice. 


  L'essentiel dans un sacrifice, ce n'est pas la privation, mais au contraire l'enrichissement. Sacrifice en effet dans son sens premier qui vient du latin sacrum facere veut dire faire du sacré. Nous serons assurés que nous ferons un sacrifice si nous ne présentons pas à Dieu n'importe quelle offrande, à notre choix et à la manière qui nous plaît, mais précisément l'offrande que Dieu a déterminée et selon le rite qu'il a choisi. Vous lirez un texte dans le Lévitique: 7,11-21. Alors comment la messe peut-elle être dite un sacrifice ? Chacun n’y participe pas à sa guise. Un point intéressant. Il faut suivre le rituel proposé; se soumettre à ce que demande l'Église; arriver en temps et ne pas quitter avant la fin; se tenir selon un rituel: assis, débout, à genoux; poser tel geste; écouter quand il faut écouter; chanter quand il faut chanter; garder le silence quand il faut le garder. Jésus a pris du pain et du vin et il nous a dit de faire comme lui. Rituel pour le célébrant qui doit aussi renoncer à ses caprices. En suivant ce que l'Église demande, nous sommes assurés de rencontrer Dieu et nous sommes certains que Dieu viendra à notre rencontre. Le prêtre consacre les offrandes; il en fait du sacré pour qu'elles deviennent le corps et le sang du Christ. Dans les sacrifices de l'ancienne alliance, on communiait au sacrifice en mangeant une partie de la victime immolée pour s'unir à Dieu. Et nous ? Nous communions à la divinité du Christ.

 
  Le salut apporté par Jésus s’est passé sur la croix par sa mort. Or cette action s'est produite une fois seulement et elle ne peut plus se reproduire matériellement. Mais Jésus a anticipé son sacrifice lors de la cène. Si vous lisez attentivement les paroles prononcées à cette occasion, Jésus anticipe d'une manière non sanglante sa mort. Aujourd'hui nous refaisons le repas de Jésus par la messe en référence pour le fond au sacrifice de la croix et pour la forme à un repas. De même qu'à la cène, Jésus posait un geste sanctifiant et sauveur sous forme d'une réalité à venir, de même dans l’Eucharistie nous reprenons ce geste passé en réfé-rence à la croix et aussi à la cène. La cène avait rendu présente la croix avant le temps. 
 
 


 DON DE DIEU  


  Quand on entend l'expression, don de Dieu, on pense tout de suite à ce passage dans saint Jean où Jésus demande à boire à une samaritaine. Jésus lui dit: " Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te dit: "Donne-moi à boire," c'est toi qui lui aurais demandé, et il t'aurait donné de l'eau vive." (4,10) Deux chapitres plus loin, après avoir multiplié les pains, l'expression don de Dieu refait surface. " Ne travaillez pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui se garde jusqu'à la vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l'homme." (6,27) Et quelques lignes plus loin: " Ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel; c'est mon Père qui vous a donné le pain venu du ciel. Le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. Ils lui dirent alors (et c'est la même question posée par la samaritaine) "Seigneur, donne-nous de ce pain-là toujours". Jésus leur répondit: "Moi, je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim; celui qui croit en moi n'aura plus jamais soif." (6,32-34) " Le pain que je donnerai, c'est ma chair donnée pour que le monde ait la vie. Les juifs discutaient entre eux: "Comment cet homme-là peut-il donner sa chair à manger."" (Jn 6,51-52) Dans l'oraison dominicale ne disons-nous pas: " Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour." (Mt 6,11) Dans les récits de l'institution, que lit-on: " Jésus prit du pain, prononça la bénédiction, le rompit et le donna à ses disciples en disant: "Prenez, mangez: ceci est mon corps." Puis prenant une coupe et rendant grâce, il la leur donna…" (Mt 26, 26-27) Déjà dans l'entretien avec Nicodème Jésus avait affirmé: " Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique…" (Jn 3,16) Après sa résurrection, Jésus apparaît aux disciples sur le rivage du lac. Suite à la pêche miraculeuse, Jésus invite ses disciples à manger. " Jésus s'approche, prend le pain et le leur donne ainsi que le poisson." (Jn 21,13) Le récit de l'institution dans saint Luc emploie aussi deux fois le verbe donner: " Puis il prit du pain et après avoir rendu grâce, il le rompit et leur donna en disant: "Ceci est mon corps donné pour vous…"" (Lc 22,19) Dans la prière eucharistique 1 :" Cette offrande prélevée sur les biens que tu nous donnes." Les biens matériels sont donc signes des dons spirituels que nous recevons continuellement de Dieu par son Fils dans l'Esprit. " Nous te présentons, Seigneur, notre Dieu, les biens que tu nous donnes pour qu'ils te soient consacrés."
(mercredi de la 1ère semaine du carême)


JÉSUS, PRÊTRE ET VICTIME   


  Il existe une unité profonde entre la croix, la cène et nos célébrations eucharistiques. Le sacrifice de la croix est unique et parfait parce que la même personne est prêtre et victime. Les sacrifices ordinairement comportent un prêtre et une victime mais distincts l'un de l'autre. Le prêtre offre, mais ne s'offre pas lui-même comme la victime. À la croix au contraire, la même personne est à la fois la victime parfaitement sainte et le prêtre parfaitement lucide. Nul ne met en doute que Jésus en soit la victime et Jésus en est bien le prêtre. Dans la cinquième préface de Pâques, nous avons cette formule: " Et quand il s'offre pour notre salut, il est à lui seul l'autel, le prêtre et la victime."

 
  À la dernière cène Jésus est prêtre et victime. S'il est prêtre en personne, il est victime sacramentellement, sous les espèces du pain et du vin. Enfin à la messe, le même Jésus est encore à la fois prêtre et victime. Victime sacramentellement comme à la dernière cène et prêtre sacramentellement en tant que les paroles de la consécration sont prononcées par un prêtre qui tient sa place au point de pouvoir dire: "Ceci est mon corps."

 
   Le sacrifice du Christ a suffi pour sauver le monde. Il a voulu que nous collaborions à notre salut. Il n'a pas voulu que nous soyons sauvés sans rien faire. Il a institué l'Eucharistie pour nous permettre d'offrir notre sacrifice en union avec son sacrifice. L'offrande du pain et du vin (P.E. 2): " Nous t'offrons, Seigneur, le pain de la vie et la coupe du salut" n'a pas pour but seulement de renouveler le sacrifice du Christ, mais d'y joindre notre propre sacrifice. C'est pourquoi (et ceci est important et j'y reviens encore une fois) nous ne devons pas assister à l'Eucharistie comme des spectateurs et des bénéficiaires inertes. Au contraire notre participation doit être active en nous unissant et en nous offrant au Père avec le Christ, en nous immolant avec lui et nous incorporant à lui par la communion, comme participation à la victime. S'il en était autrement, nous n'aurions pas besoin de célébrer l'Eucharistie. Si les fidèles revenaient à cette compréhension de l'Eucharistie, ils y participeraient plus fréquemment que présentement. La messe a pour but de nous unir au Christ, de développer en nous la charité, de nous diviniser. Elle possède les mêmes notes que la prière.


 Conclusion  


  En abordant l'Eucharistie, nous touchons à presque tous les autres sacrements. Le baptême est la base de tous les autres, qui accorde le sacerdoce royal, c'est-à-dire cette capacité de prendre part au sacrifice du Christ. Sans un peuple à nourrir, sans un peuple qui s'unit à l'offrande de Jésus, ce sacrement est refermé sur lui-même. Sans un prêtre qui continue le rôle sacerdotal du Christ, ce sacrement ne peut se réaliser. Sans le sacrement de la réconciliation, la participation à ce sacrement se trouve limitée.

  Chaque fois que nous refaisons une année liturgique ou une commémoration d'un saint, nous ne devons pas oublier l'ensemble de la vie chrétienne. Au delà des signes et des moyens de salut, ne perdons pas de vue la personne du Christ, Dieu et homme, venu s'incarner pour notre salut. Nous avons à suivre son enseignement, l'imiter pour un jour jouir avec lui de la béatitude éternelle. Ces points de vue se retrouvent bien résumés dans la prière de l'Église selon ce principe que les textes de la prière expriment la foi de l'Église. En effet aux deuxièmes vêpres de la fête du SS. Sacrement, l'antienne du Magnificat s'exprime ainsi: O sacrum convivium..."O banquet sacré, où l'on reçoit le Christ; mémorial de sa passion, où l'âme est comblée de grâce, où nous est donné le gage de la gloire future."


   Liturgie eucharistique 


  L’eucharistie est l’action de grâce rendue à Dieu pour Jésus-Christ. En effet il s’est offert par amour pour nous, afin de rétablir la communion - «l’alliance nouvelle et éternelle»- pour reprendre des mots de la célébration -entre Dieu et les hommes. L’offrande de sa mort acceptée et vécue dans l’amour du Père et des hommes est devenue passage vers la vraie vie. Jésus nous invite à partager cette vie nouvelle. Le baptême nous y a donné accès; l’eucharistie nous procure l’aliment qui la nourrit. Cet aliment est Jésus lui-même qui nous présente son corps mort et ressuscité. Grâce à la puissance de l’Esprit Saint le corps du Christ est rendu présent lorsque l’Église reprend les gestes que fit Jésus la veille de sa mort. 1) Il prit du pain et du vin; 2) il dit la prière d’action de grâce; 3) il rompit le pain et le donna à ses disciples. De ce  schéma proviennent les grandes parties de la liturgie eucharistique.

    On parle de mémorial car il s’agit de distance dans le temps qui sépare l’acte fondateur de sa reproduction aujourd’hui. Le prêtre ne doit pas faire de mime, c’est-à-dire donner l’impression et l’illusion qu’on est en reportage ou en jeu scénique. Si le prêtre qui rompt la grande hostie quand il dit à la consécration «il le rompit» veut manifester son désir de proximité avec le Christ il se trompe. La messe n’est pas le mime de la Cène, elle en est le mémorial (l’anamnèse). Les quatre verbes du récit de l’institution (prendre le pain, rendre grâce, rompre, donner) désignent quatre actions successives et non simultanées de Jésus à la cène. Le fait de les dissocier à la messe dans l’acte de prendre à la présentation des dons, de rendre grâce à la prière eucharistique, de rompre à la fraction le pain et le distribuer à la communion, signifie qu’il s’agit d’une nouvelle action qui réalise ce que le Christ nous a dit de faire en mémoire de lui dans l’offrande du sacrifice eucharistique. Dans le mime, la distance entre la cène et l’eucharistie est annulée. Dans le mémorial, on en tient compte.


 1) Il prit du pain 

 


  Ceci se passe aujourd’hui par la préparation de l’autel et la présentation des dons ou oblats. Jésus lui-même a demandé à ses disciples de préparer le repas pascal. Voici ce que nous lisons chez saint Matthieu : «Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples vinrent dire à Jésus : «Où veux-tu que nous fassions les préparatifs de ton repas pascal ? Il leur dit : Allez à la ville chez un tel, et dites-lui : Le maître te fait dire : Mon temps est proche; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples. Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque.» (26,17-20)

  On apporte du pain, du vin et de l’eau. Le célébrant les présente à Dieu. L’an dernier je vous ai dit que le pain et le vin venaient de la création mais qu’ils sont transformés, améliorés par le travail de l’homme : « fruit de la terre et du travail des hommes. » Offrir un sacrifice, c’est exprimer le désir d’être uni à celui à qui on l’offre. Se nourrir de la victime offerte en sacrifice, c’est réaliser déjà de façon symbolique cette union, et c’est s’unir en même temps à ceux qui ont offert la même victime et s’en nourrissent. Dieu accepte aussi bien sa création offerte que la participation de l’homme à son œuvre créatrice pour l’élever. Nous voyons des développements dans les sciences, dans la connaissance de l’univers, du petit et du grand. Cela se trouve dans la nature et l’homme s’en sert pour son bien-être. Tout peut nous unir à Dieu comme nous en éloigner. La nature et notre travail méritent d’être présentés à Dieu. Nous bénissons Dieu aussi bien pour ce qu’il a mis à notre disposition que de la transformation que nous y avons fait subir. Jésus n’a pas boudé le travail des hommes. Il s’en est servi pour en faire son corps et son sang. Il est bon d’offrir à Dieu chaque matin son travail comme collaboration à son œuvre créatrice. Un équilibre s’établit ainsi : reconnaître Dieu créateur et reconnaître notre participation à la continuation de la création. Création qui est belle et bonne. Nous ne devons pas nous en servir pour la briser mais la remettre au service du dessein de Dieu. Ici vous avez un exemple de la doctrine de l’Église exprimée en prière. Voici ce que l’on trouve dans le document conciliaire Gaudium et Spes : l’Église dans le monde de ce temps : «Lorsqu’il cultive la terre de ses mains ou avec l’aide de moyens techniques pour qu’elle produise des fruits et deviennent une demeure digne de toute la famille humaine, l’homme réalise le plan de Dieu, manifesté au commencement des temps, de dominer la terre et achever la création... en même temps, il obéit au grand commandement du Christ de se dépenser au service de ses frères.» (n° 57, 2)

  Dans le catéchisme de l’Église, on lit cette considération :« L’eucharistie est un sacrifice d’action de grâce au Père, une bénédiction par laquelle l’Église exprime sa reconnaissance à Dieu pour tous ses bienfaits, pour tout ce qu’il a accompli par la création, la rédemption et la sanctification... L’eucharistie est aussi sacrifice de louange par lequel l’Église chante la gloire de Dieu au nom de toute la création. Ce sacrifice de louange n’est possible qu’à travers le Christ : il unit les fidèles à sa personne, à sa louange et à son intercession.» (n° 1360-1361) 

     Les deux prières qui accompagnent la présentation du pain et du vin viennent tout droit de la liturgie juive des repas. En mettant une goutte d’eau dans le vin le prêtre dit à voix basse une prière qui une ancienne oraison de Noël : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité.» L’eucharistie est en quelque sorte, le prolongement de l’Incarnation. À l’Incarnation, Dieu se fait homme; à l’eucharistie, l’homme «est fait» Dieu, par sa réception du corps du Christ : «Devenez ce que vous recevez » a écrit saint Augustin.

  On peut faire l’encensement des oblats, de l’autel, du prêtre et des fidèles. C’est un des plus beaux signes que tous les baptisés rassemblés pour la messe, ministres ordonnés et fidèles, exercent leur fonction sacerdotale en rendant grâce à Dieu dans cette eucharistie.





 2) Il rendit grâce   


   «C’est maintenant que commence ce qui est le centre et le sommet de toute la célébration.» rappelle la présentation générale du Missel romain, au n° 54. L’eucharistie est l’action de grâce du Christ à son Père. Mis à part le dialogue initial, le prêtre qui préside parle à Dieu et non à l’assemblée. Mais il parle à Dieu au nom de l’assemblée, comme le prouvent tous les verbes à la première personne du pluriel : nous proclamons, nous t’offrons, nous te demandons... Le prêtre ne donne pas un enseignement. C’est au prêtre qu’il revient de dire la totalité de la prière eucharistique. L’assemblée intervient dans le dialogue initial, aux chants du Sanctus, de l’anamnèse et de l’amen conclusif. L’assemblé n’a pas à dire la prière (même en partie) mais à s’unir au célébrant.

    L’action de grâce est précédée d’un dialogue initial. Puisque c’est au nom de l’assemblée que le président va prier il est indispensable qu’il obtienne son accord et même son adhésion. Le prêtre entre en communion avec le peuple avec la formule courante : «Le Seigneur soit avec vous.» Puis la formulation passe à la première personne du pluriel : «Élevons notre cœur.» Ce à quoi tous répondent : «Nous le tournons vers le Seigneur.» Plus qu’une formule il faut voir ici la volonté de quitter les réalités d’ici-bas. L’Église nous demande non pas de nous désincarner mais de nous sortir pour un certain temps des réalités courantes. Pourquoi ne pas y voir une définition de la prière présentée souvent comme une élévation de l’âme vers Dieu. Vous avez remarqué que les préfaces commencent de la même manière : «Vraiment il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir notre action de grâce toujours et en tout lieu » et la suite. Notez la formule : toujours et en tout lieu; elle exprime la totalité dans le temps et dans l’espace. Le centre de chaque préface exprime un motif d’action de grâce, selon les temps liturgiques. Les solennités et les fêtes ont aussi des préfaces propres. La conclusion des préfaces est de deux sortes : une longue ou une brève. Notre louange se joint à celle des bienheureux et des anges et prépare ainsi le Sanctus qui vient de la vision du prophète Isaïe (6,3) . Nous reprenons deux fois Hosanna. Primitivement ce mot signifiait «au secours» et peu à peu il est devenu une acclamation populaire. Elle fut poussée par la foule lors de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. «Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » vient de l’acclamation de la foule. Son origine ? Un verset du psaume 117, le 26ième . Notre liturgie n’est pas une invention mais elle part de l’Écriture et elle en fait une application ou interprétation. Déjà les auteurs du Nouveau Testament n’ont pas eu peur d’aller chercher dans l’Ancien Testament des textes s’appliquant à Jésus et à la vie de l’Église. Ceci m’amène à faire une remarque pratique. Dans une célébration dont vous aurez à choisir des textes ou des chants, imitez la sagesse de la tradition de l’Église. N’oubliez jamais ce passage de la 2 Tim. 3,16 :«Tous les textes de l’Écriture sainte sont inspirés par Dieu; celle-ci est utile pour enseigner, dénoncer, redresser, éduquer dans la justice.»

    Il existe plusieurs prières eucharistiques. Donc méfiez-vous de ceux qui en composent. On dénombre 4 prières eucharistiques courantes; 2 pour la réconciliation; 1 pour des circonstances particulières; 3 pour des assemblées d’enfants. Je m’en tiendrai aux 4 prières courantes, On rencontre les éléments suivants : une épiclèse. «Par des invocations particulières, l’Église implore la puissance divine, pour que les dons offerts par les hommes soient consacrés, c’est-à-dire deviennent le corps et le sang du Christ et pour que la victime sans tache, qui sera reçue par la communion, profite au salut de ceux qui vont y participer.» (PGMR n° 55) Il y a deux épiclèses. La première est dite « pré consécratoire». Elle appelle l’Esprit Saint sur le pain et le vin pour qu’ils soient consacrés au corps et sang du Christ : «Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit; qu’elles deviennent pour nous le corps et le sang du Jésus, le Christ notre Seigneur.» (P.E 2) La seconde (post consécratoire) est du même type, mais ce sont les communiants que l’Esprit va consacrer en corps du Christ : « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps.» Pour la première, le prêtre tient les mains étendues sur les offrandes. C’est une imposition des mains.

  Le récit de l’institution reprend les paroles de Jésus le jeudi saint.

  Après la consécration, le concile Vatican II a introduit 3 acclamations qui se font aussi dans les liturgies orientales. Les 3 acclamations reprennent les mêmes thèmes : la mort, la résurrection et l’attente de la venue de Jésus dans la gloire.

    L’anamnèse désigne l’acte de faire mention. Elle est énoncée par le prêtre lorsque, après le récit de l’institution, il reprend la prière :«Faisant ici mémoire... nous t’offrons...» On est ici au cœur de l’eucharistie : mémorial et offrande, action de grâce et sacrifice. «C’est pourquoi nous aussi, tes serviteurs, et ton peuple saint avec nous, faisant mémoire de la Passion bienheureuse de ton Fils Jésus Christ notre Seigneur, de sa résurrection du séjour des morts et de son Ascension dans le ciel, nous te présentons cette offrande... » (P. E. 1) Faire mémoire, c’est se fonder sur un évènement du salut, historique et passé : «Gloire à toi qui étais mort» ; pour en annoncer l’actuelle réalisation, surtout à l’eucharistie : «Gloire à toi qui es vivant»; et en appeler la réalisation en plénitude : « Viens, Seigneur Jésus ! »

    L’anamnèse est un acte de foi, puisque le peuple chrétien reconnaît la présence du Christ sous les espèces du pain et du vin. Cette acclamation doit être chantée par tous et non seulement par une chorale. Puisque cette acclamation se fait en présence du Christ, tous sont tournés vers l’autel pendant son chant.

    Viennent ensuite des intercessions. Ce n’est pas une seconde prière universelle, mais une prière qu’on pourrait dire interne à l’Église universelle. C’est ici que l’on prie pour le pape et l’évêque (sauf dans la prière eucharistique 1 où cela vient avant le récit de l’institution). C’est pourquoi on ne fait pas mention de ces intentions dans la prière universelle sauf pour des circonstances particulières. C’est ici aussi que l’on prie pour ceux qui sont rassemblés et pour le peuple de Dieu tout entier, avec ses ministres ordonnés.

« La doxologie finale, dit la présentation générale du Missel romain, exprime la glorification de Dieu. Elle est ratifiée et conclue par l’acclamation du peuple.» Le mot doxologie signifie : parole de louange. La doxologie est la conclusion de la prière eucharistique; elle résume en quelques mots toute la portée de cette action de grâce. Le prêtre élève le pain et le vin consacrés. À la présentation des dons le geste était réduit puisqu’il s’agissait de déposer les dons sur l’autel. À la consécration, le prêtre élevait davantage les oblats pour les montrer au peuple. Ici, il les élève au plus haut; ses bras, sa tête, son regard, tout son être s’élève dans un geste d’offrande vers le lieu symbolique du Père. C’est ici la véritable élévation. Puisqu’elle fait partie de la prière présidentielle, il revient au prêtre seul de proclamer, ou mieux de chanter la doxologie.




 3) Il le rompit et le donna à ses disciples 


 

    Nous avons vu jusqu’à présent deux gestes de Jésus - il prit le pain, le bénit,- puis il le rompit et le donna à ses disciples. Ce geste est si important que la fraction du pain fut, selon les Actes des Apôtres (2,42) le premier nom de ce qui est devenu la messe. Les disciples d’Emmaüs reconnurent le Seigneur à la fraction du pain. Ce geste réalise ce que dit saint Paul :« Le pain que nous rompons n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.» (I Co. 10,16-17)

  Les rites de la communion ou participation au sacrifice s’ouvrent par une préparation : l’oraison dominicale. Pourquoi l’avoir mise à cette place si ce n’est à cause de deux demandes : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour et pardonne-nous nos offenses. » Dans les prières qui suivent, deux demandes de pardon : « Libère-nous du péché et ne regarde pas nos péchés. »  Le rite de la paix n’a pas toujours été à cet endroit. On a longtemps suivi dans l’Église  cette recommandation de l’Évangile : «Lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande.» (Mt 5, 23-24)

  Après l’échange de la paix, la fraction du pain reste un symbole diminué. Dans une célébration ordinaire, la fraction du pain se limite à une hostie, celle du célébrant et qu’il ne partages pas dans la majorité des cas avec les fidèles. Pourquoi ? Parce qu’il fut un temps où la norme de la célébration se limitait à des messes dites sans participation du peuple. Pour le prêtre, les hosties furent réduites. Pendant la fraction du pain, on chante l’Agnus Dei. On notera la mention :« Toi qui enlèves le péché du monde.» Quand le prêtre présente l’hostie encore la mention de l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. « Voici l’Agneau de Dieu » nous renvoie aux noces de l’Agneau annoncées dans l’Apocalypse 19, 9 :« Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau !» C’est à ce repas de la fin des temps, le banquet céleste, auquel tous sont invités; pas seulement nous, mais tous les hommes de tous les temps. Cette invitation n’est pas anodine, elle désigne la nature eschatologique de l’eucharistie partagée : une communion dans le Christ déjà à l’œuvre, mais aussi en attente d’achèvement. 

  Après la communion, il est bon de laisser un temps de silence avant la dernière oraison.

  De même qu’il y a eu un rite d’introduction, il y a un rite de conclusion. Le célébrant salue l’assemblée qui va se disperser avec la formule biblique : «Le Seigneur soit avec vous.» La bénédiction finale peut se faire sous trois formes : celle qui est utilisée le plus souvent. Celle-ci peut être précédée d’une oraison ou d’une formule solennelle. Dans les rites d’introduction, le célébrant ouvre la célébration par le signe de la croix qui fait mention de la Trinité. La formule de bénédiction fait encore mention de la Trinité. Donc on peut dire que toute célébration de l’Eucharistie se passe en contexte trinitaire. Une fois la célébration terminée il convient de se retirer en silence et de commencer à parler hors du lieu de la célébration.  


                             
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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 22:32
  

 
 

 L'Eucharistie 

Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.   



 

  Depuis plusieurs années je voulais aborder les sacrements comme sujet de nos conférences du printemps et de l’automne. Or le pape Jean-Paul II a décrété une année consacrée à l’Eucharistie qui a débuté le 17 octobre, jour où j’en ai commencé la rédaction.

  J’aborde donc le sacrement le plus riche à tout point de vue. On peut l’étudier sous bien des aspects: théologie, histoire, liturgie, bible, spiritualité. Mais quelle est en fait sa vraie richesse ? Ne rend-t-il pas présent le Christ lui-même. Présence qui n’est pas passagère mais qui demeure dans le pain et le vin même après la fin de la célébration. Sacrement aussi le plus commun en ce sens qu’il est le plus accessible, le plus répandu, le plus utilisé. Il est commun à tous les chrétiens et il se célèbre toujours et partout. Tous les baptisés peuvent le recevoir car il est nourriture. Qui ne le mange pas meurt spirituellement. Comme très accessible et facile à recevoir, ce sacrement n'en demeure pas moins mal compris comme tous les autres sacrements. On en use et on en abuse par ignorance. Je voudrais vous aider à acquérir une intelligence plus grande de ce nous faisons lorsque nous participons à la célébration de l'Eucharistie. Car ce que nous avons dans l'Eucharistie, c'est le mystère d'un Dieu qui se met vis-à-vis de nous dans un état de proximité immédiate, c'est le mystère de son Christ, le sacrement de sa mort, le sacrifice de son Église, le lien de l'unité et de l'amour, la promesse de la vie éternelle, la nouvelle et éternelle alliance entre Dieu et sa création, l'événement qui réalise la douce rencontre du cœur avec le Dieu des cœurs, etc.


  

  Voici ce sur quoi je m’arrêterai: 1) Les figures de l’Eucharistie dans l’Ancien Testament. 2) Les préparations dans le Nouveau. 3) La référence à la première Eucharistie dans l’histoire. 4) Enfin des facettes de ce sacrement pour aider à mieux le comprendre et en vivre. Je vais me baser sur les textes de la liturgie eucharistique.


  Ce sacrement une fois accompli demeure stable à la différence des autres sacrements. On
utilise de l’eau pour le baptême, de l’huile pour la confirmation, l’ordre et l’onction des malades. Le sacrement n’existe pas dans l’eau ou l’huile mais dans les paroles qui donnent sens à l’usage de l’eau et de l’huile quand on confère le sacrement. Sur le pain et le vin on dit bien des paroles qui donnent une nouvelle signification au pain et au vin qui deviennent le corps et le sang du Seigneur. Cette présence demeure aussi longtemps que subsiste le pain et le vin en tant que pain et vin. Aussi des auteurs s’émerveillent-ils en écrivant que ce sacrement est le plus admirable. S'il suscite admiration, encore faut-il que la foi vienne au secours de notre faiblesse. La foi; oui, il en faut pour accepter ce sacrement. C’est pourquoi je pourrais bien donner comme titre à cet entretien : «Il est grand le mystère de la foi.»


1- Les figures de l’Eucharistie   

    dans l’Ancien Testament.


      

  Dans la prière eucharistique 1 ou le canon romain, dans les intercessions, nous lisons ce qui suit: «Comme il t’a plu d’accueillir les présents d’Abel le juste, le sacrifice de notre père Abraham et celui que t’offrit Melchisédech, ton grand prêtre, en signe du sacrifice parfait, regarde cette offrande avec amour et, dans ta bienveillance, accepte-la.» L'Église considère comme signes du Nouveau Testament, les sacrifices de l'Ancien Testament. Ces trois mentions de la prière eucharistique 1 nous réfèrent à la Genèse. «Abel présenta des premiers-nés de son troupeau, ainsi que de leur graisse. Dieu porta ses regards vers Abel et vers son oblation.» (3,4) Quel fut le sacrifice d'Abraham ? Celui de son fils, celui de la promesse: «Prends ton fils, ton unique, que tu aimes, Isaac,… offre-le en holocauste sur l'une des montagnes que je dirai.» (22,2) Et un peu plus loin: «Parce que tu n'as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions.»  (22,16-17) La figure de Melchisédeck vient dans la Genèse avant l'offrande d'Isaac par Abraham. «Melchisédeck, roi de Salem, apporta du pain et du vin; il était prêtre du Dieu Très-Haut, créateur du ciel et de la terre. Il bénit et dit: "Béni soit Abram par le Dieu Très-Haut, créateur du ciel et de la terre! Béni soit le Dieu Très-Haut, qui a livré tes adversaires entre tes mains"! » (14,18-20)

  Quelles sont donc les figures du sacrifice parfait que nous retrouverons dans la Nouvelle Alliance ? Les premiers nés d'animaux, le premier né d'un homme, du pain et du vin. Vous contatez pourquoi l'Église a retenu ces figures comme signe du sacrifice parfait. Sous le signe des premiers nés des animaux offerts à Dieu par Abel, vous voyez l'Agneau pascal et l'Agneau immolé de l'Apocalypse. (5,6) Derrière Isaac, vous voyez Jésus, le Fils unique, que l'Église offre au Père comme victime innocente. L'épître aux Hébreux interpréta ces signes. (chap. 7 à 10) Pour Melchisédeck vous lirez le chapitre 7. La figure d'Abel est évoquée au chapitre 11 pour parler de lui comme un témoin: «Grâce à la foi, Abel offrit à Dieu un sacrifice meilleur que celui de Caïn; à cause de sa foi, il fut déclaré juste (on le dit juste dans le canon romain) Dieu rendait témoignage à ses offrandes.» (11,4) La séquence que nous chantons le jour de la Fête-Dieu Lauda Sion s'exprime ainsi: «D'avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l'agneau pascal immolé, par la manne de nos pères.»

  En écoutant Jésus dans le discours sur le pain de vie, les Juifs dirent à Jésus: «Nos pères ont mangé la manne au désert, selon le mot de l'Écriture: "Il leur a donné à manger du pain venu du ciel", Jésus leur répondit: "En vérité, en vérité, je vous le dis ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel; c'est mon Père qui vous le donne le pain du ciel, le vrai; car le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde."» (Jn 6,31-33) Allons voir dans l'Exode, au chapitre 16. Le peuple hébreux a quitté l'Égypte sans provision et il se retrouve au désert, bien loin de la terre promise. Il est nomade, sans toit, sans provision, sans assurance pour le lendemain. Le peuple se met à murmurer contre Moïse comme leurs descendants le feront contre Jésus. Que vont-ils manger au désert ? À la prière de Moïse, Dieu fit un miracle. Une substance mystérieuse tombe du ciel chaque matin. «Qu'est ce que c'est cela ?» En hébreux Manhou, d'où est venu le nom de manne. Chaque matin on peut recueillir cette nourriture pour la journée autant qu'il en faut pour chaque famille. Impossible et interdit de faire des provisions, de stocker. Les vers s'y mettent. Cette nourriture cessera de tomber au moment où le peuple entrera dans la terre promise.

  Jésus a dit que la manne était une figure de l'Eucharistie. De quelle manière ? La libération par le sang de l’Agneau pascal et le passage de la Mer Rouge représentent le baptême qui nous délivre du mal. Baptisé, on n’entre pas tout de suite dans la terre promise, dans le paradis. Pendant notre marche, Dieu nous soutient chaque jour, si nous le voulons, par la manne céleste: «Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien.» Quand nous serons rendus dans la terre promise, au ciel, nous n’aurons plus besoin de la manne comme les Juifs qui, une fois entrés dans la terre promise, n’eurent plus à se nourrir de la manne.

 

 2Les préparations de l'Eucharistie 

    dans le Nouveau Testament.

 
 

  Pendant sa vie terrestre Jésus a pris des repas. On le voit manger quelques fois chez des publicains ce qui scandalise les pharisiens. Après son appel, Matthieu invite Jésus à un grand repas. Pourtant aucune mention de l’Eucharistie. Repas chez Marthe et Marie, chez Simon. Pendant sa vie, Jésus a célébré la Pâque quelques fois mais la tradition n’a rien retenu de ces repas. Cependant un geste de Jésus invite à voir un aspect de l’Eucharistie: la multiplication des pains. Jésus change l’eau en vin mais il ne multiplie pas le vin. Du moins aucun souvenir n’en a été gardé.

  Les quatre évangélistes rapportent des multiplications de pains. Marc et Matthieu en donnent même deux. Dans ces récits, le déroulement des actions est identique. Jésus prend les pains (il y en a toujours 5) et les trois poissons, lève les yeux au ciel, (cette mention a passé dans le canon romain) les bénit, les rompt avant de les donner aux disciples qui les distribuent à la foule. Il reste chaque fois des surplus. Saint Luc rapporte un autre fait: la reconnaissance de Jésus par deux disciples qui font route vers Emmaüs. Les mêmes gestes que pour la multiplication des pains: «Jésus prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna.» Le récit dans saint Jean, présente la multiplication des pains dans un cadre intéressant: «La Pâque des Juifs était proche.»

  Les récits de l’institution de l’Eucharistie à la dernière cène influencent ces multiplications des pains chez les évangélistes. Dans l’esprit des premiers disciples, dès que Jésus prenait du pain, il faisait une action de grâce. Le pain se multiplie comme le sacrement de l’Eucharistie multiplie le pain pour les foules à travers les temps. Il en reste toujours. Jésus fait le miracle mais vous avez bien noté que ce sont les disciples qui distribuent le pain. N’est-ce pas ce qui se réalise encore de nos jours ?

 

 3Les premiers témoins  


 


  Depuis ses débuts, l’Église a repris ce geste de Jésus. Très tôt des témoins importants peuvent être invoqués. Je vais voir saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens.

  Écrite vers 55, une bonne partie de cet écrit répond à des questions pratiques posées à l'apôtre. Pour saisir pourquoi Paul parle du «repas du Seigneur» il faut replacer ce sujet dans un cadre plus large. Les chrétiens de cette ville venaient du paganisme où ils avaient participé au culte païen qui influença la célébration de l'Eucharistie. Voici un premier texte: «Mes bien-aimés, fuyez le culte des idoles. Je vous parle comme à des gens réfléchis; jugez vous-mêmes de ce que je dis. La coupe d'action de grâce que nous bénissons, n'est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n'est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.» (10,14-17) Il revient sur le sujet un peu plus loin.

 «Donc, quand vous vous réunissez tous ensemble, ce n'est plus le repas du Seigneur que vous prenez: en effet, chacun se précipite pour prendre son propre repas; alors l'un reste affamé, tandis que l'autre a trop bu. N'avez-vous donc pas des maisons pour manger et pour boire ? Méprisez-vous l'Église de Dieu au point d'humilier ceux qui n'ont rien ? Que puis-je vous dire ? vous féliciter ? Non, pour cela je ne vous félicite pas ! Je vous ai pourtant transmis, moi, ce que j'ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur: la nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit: "Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi." Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant: "Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi." Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.»

  L'Eucharistie, selon Paul, est mémorial de la Pâque du Christ, don du salut aujourd'hui et gage de la gloire à venir

  Une centaine d'années après saint Paul, l’apologiste Justin décrit l’Eucharistie vers 150. «Le jour appelé jour du soleil, tous, qu'ils habitent la ville ou la campagne, ont leur réunion dans un même lieu, et on lit les mémoires des Apôtres et les écrits des prophètes aussi longtemps qu'il est possible. Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait un discours pour nous avertir et pour nous exhorter à mettre en pratique ces beaux enseignements. Ensuite nous nous levons tous et nous faisons ensemble des prières. Puis lorsque nous avons fini de prier, ainsi que je l'ai déjà dit, on apporte le pain et le vin et l'eau. Celui qui préside fait monter au ciel des prières et des actions de grâce, autant qu'il en est capable, et le peuple acclame en disant: Amen. Puis on distribue et on partage à chacun les dons sur lesquels a été prononcés l'action de grâce; ces dons sont ensuite envoyés aux absents par le ministère des diacres.»

  Vous avez reconnu les deux grands axes de la liturgie de l'Eucharistie telle qu'elle s'est conservée jusqu'à nous. Ces deux moments de la célébration forment une unité: 1- Le rassemblement, la liturgie de la Parole, avec les lectures, l'homélie et la prière universelle; 2- la liturgie eucharistique, avec la présentation du pain et du vin, la prière d'action de grâce et la communion. Il y a un président. Ce document ne vise pas des abus comme nous l'avons vu dans la première aux Corinthiens. La description est objective car Justin s'adresse à l'empereur qui est païen.



 4- Les divers aspects

ou

 points de vue  sur l'Eucharistie  



 Pour bien comprendre une institution, les noms qu'on lui a donné à travers les siècles peut nous apprendre beaucoup. Cette étude nous permettra de voir des facettes de ce sacrement qui contient toutes les richesses de notre foi et vers qui converge et d'où part tout l'agir de l'Église.


 
 

 Eucharistie 



   Comme nous étudions l'Eucharistie, demandons-nous avant tout ce que veut dire ce nom. Il vient d'un mot grec (Eucaristein) qui veut dire être ou se montrer reconnaissant, rendre grâce à, remercier. Dans la langue chrétienne il a pris le sens de reconnaissance, gratitude, d'où action de grâce. On rencontre chez saint Paul un autre verbe qui est proche et qui signifie dire du bien, louer, célébrer, bénir. (Eulogein)



 MESSE 


 

  Le nom le plus répandu et que tous les fidèles comprennent et appliquent bien souvent à toute autre célébration, c'est celui de messe. Ce nom vient de la fin de la célébration quand le prêtre disait en latin: «Ite missa est.» Vous pouvez partir, c'est le renvoie. Avec le temps, les fidèles qui ne comprenaient plus le latin, ont retenu le mot missa qui est devenu messe pour la célébration de l'Eucharistie. Comme tel ce nom ne nous apprend rien sur le sens de ce sacrement mais seulement pour dire que la célébration est finie.



 FRACTION DU PAIN 



  Quand j'ai été ordonné prêtre, l'évêque faisait une exhortation au nouvel ordonné en disant qu'il devait apprendre à faire la fraction du pain. Ceci ne voulait pas dire apprendre à fractionner l'hostie ou les hosties. Ce nom fait référence aux Actes des apôtres où l'on décrit que les premiers disciples étaient «assidus à l'enseignement des apôtres et à la vie fraternelle, à la fraction du pain et à la participation aux prières.» (3,42) Cette expression fait aussi appel au récit de l'institution. «Puis il prit du pain; après avoir rendu grâce, il le rompit et le leur donna.» (Lc 22,19) On utilise ici une partie pour le tout. 



 ALLIANCE 



  Si on continue la lecture chez saint Luc on lit: «Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang répandu pour vous.» (22,20) On a pris l'habitude de désigner ce sacrement sous le vocable de sacrement de la Nouvelle Alliance. On utilise l'adjectif nouvelle en opposition à une Ancienne Alliance. Pourquoi des alliances de Dieu avec les hommes ? Dieu veut en effet amener les hommes à une vie de communion avec lui.

 Avant de définir les rapports des hommes avec Dieu, l'alliance appartient à l'expérience sociale des hommes. Ceux-ci se lient entre eux par des pactes, des conventions et des contrats. On fait des alliances de paix (l'Alliance de l'Atlantique Nord), des pactes d'amitié. Le mariage lui-même est une alliance. Ces traités dans l'Antiquité étaient souvent inégaux. Le puissant promettait sa protection au faible, tandis que celui-ci s'engageait à le servir. La conclusion d'un pacte se faisait suivant un rituel consacré, souvent pendant un repas. On établissait un mémorial comme dresser une pierre qui sera désormais témoin du pacte. C'était la coutume en Israël et vous constatez que ces coutumes se font encore sentir dans nos mœurs mais avec d'autres rites.

  Dans la prière eucharistique 4, deux fois, avant le récit de l'institution, le mot alliance est utilisé. «Tu as multiplié les alliances avec eux – les hommes – et tu les as formés, par les prophètes dans l'espérance du salut.»… «Que ces offrandes deviennent ainsi le corps et le sang de ton Fils dans la célébration de ce grand mystère qui lui-même nous a laissé en signe de l'alliance éternelle.»

  On voit une première alliance entre Dieu et Abraham dans la Genèse. «Abram tomba la face contre terre et Dieu lui parla ainsi: «Voici l'Alliance que je fais avec toi: tu deviendras le père d'un grand nombre de peuples. Au lieu d'être appelé Abram, comme jusqu'ici, ton nom sera désormais Abraham, car je fais de toi le père d'un grand nombre de peuples. Je te ferai porter des fruits à l'infini, de toi je ferai des peuples, et des rois sortiront de toi. J'instituerai mon Alliance entre moi et toi, et après toi avec ta descendance, de génération en génération; ce sera une Alliance perpétuelle par laquelle je serai ton Dieu, et celui de ta descendance après toi. A toi et à ta descendance après toi je donnerai tout le pays de Canaan - ce pays où tu es venu en immigré - pour que tu en aies la possession perpétuelle, et je serai votre Dieu.» Dieu lui dit aussi : « Tu observeras mon Alliance, toi et ta descendance après toi, de génération en génération.»

  Dès la vision du buisson ardent, Dieu a révélé à Moïse son nom et son dessein à l'égard d'Israël. Il veut délivrer Israël de l'Égypte pour l'installer sur la terre promise. Israël est son peuple et il veut lui redonner la terre accordée à ses pères. Dieu fait sortir son peuple et il montre qu'il est son maître. Le peuple doit répondre par sa foi. Dieu peut ensuite montrer son dessein d'alliance: «Si vous écoutez ma voix et observez mon alliance, vous serez mon peuple privilégié parmi tous les peuples. Car toute la terre est à moi, mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation consacrée.» (Ex. 19, 5 s) Cette alliance comporte des conditions. La première concerne le culte d'un seul Dieu. Israël devra accepter toutes les volontés divines. Cette alliance est conclue à l'occasion d'un repas de Moïse et des anciens d'Israël en présence de Dieu. Moïse élève 12 stèles  et un autel pour le sacrifice. Pendant le sacrifice, il verse une partie du sang sur l'autel et en asperge le peuple pour marquer l'union qui se noue entre Dieu et le peuple.

  Le mot alliance figure dans les quatre récits de la dernière cène en un contexte d'une importance unique. À la fin du repas Jésus prend la coupe de vin, la bénit et la fait circuler. La formule la plus brève est conservée par Marc: «Ceci est mon sang, le sang de l'alliance qui va être répandu pour la multitude. Luc et Paul portent: «Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang.» La distribution de la coupe est un geste rituel. Les paroles prononcées le relient à l'acte que Jésus est sur le point d'accomplir: sa mort acceptée librement pour la rédemption de la multitude. Le sang de l'alliance rappelle aussi que l'alliance du Sinaï avait été conclue dans le sang. Aux sacrifices d'animaux se substitue un sacrifice nouveau dont le sang réalise efficacement une union définitive entre Dieu et les hommes. La mort du Christ sera à la fois sacrifice de mémorial, sacrifice d'alliance et sacrifice d'action de grâce.



  MÉMORIAL DU SACRIFICE DE LA CROIX  



  Cette expression vient de la doctrine du Concile de Trente. Elle fut reprise dans la Constitution sur la liturgie de Vatican II. Au chapitre deuxième on commence justement en faisant le lien avec le concile de Trente où les Pères avaient insisté sur le sacrifice de la Croix contre les Protestants qui parlaient de la messe seulement comme d'un mémorial de la cène ou du repas du Seigneur. Voici le texte: "Notre Seigneur, à la dernière cène, la nuit où il était livré institua le sacrifice eucharistique de son Corps et de son Sang pour perpétuer "le sacrifice de la Croix" au long des siècles… pour conférer à l'Église, son épouse bien aimée, le mémorial de sa mort et de sa résurrection; sacrement de l'amour, signe de l'unité, lien de la charité, banquet pascal dans lequel le Christ est mangé, l'âme est comblée de grâces et le gage de la gloire future nous est donnée." (# 47, chap. 2) Dans le paragraphe suivant on rencontre une autre expression: mystère de la foi qui revient aussi pendant la célébration eucharistique.

  Les Pères de Vatican II, en partant de l’expression du Concile de Trente, n'ont pas tous été conscients du texte élaboré par les historiens et théologiens de la liturgie. Vous avez remarqué l'expression  dernière cène . Dans le protestantisme, on utilise une expression toute proche: la sainte cène. Pour eux cela signifie un mémorial. Il en est de même dans l'Église mais avec comme ajout: de la mort et de la résurrection de Jésus. Comme simple mémorial ou souvenir, la présence réelle n'y serait pas. On reproduirait les gestes de Jésus comme à la dernière cène et ce serait tout. On distribue le pain et le vin car Jésus a dit: " Prenez et mangez." Je vous parle de cela car des catholiques ont été influencés par cette position protestante. On arrive à des aberrations. Une fois la célébration terminée, la présence réelle n'existerait plus. Elle naît, selon eux, de la foi de la communauté. La communauté n’étant plus là, plus de présence réelle. Donc s'il reste des hosties, on les remet à la sacristie avec les autres pour la prochaine célébration.


 

 SIGNE DE L'UNITÉ   



  Unité du croyant avec son Sauveur et Seigneur reçu dans le pain consacré. Unité aussi des croyants entre eux. Cette unité existe dans le symbole du pain et du vin. Comme l’a écrit l'auteur de la Didachès: " Comme ce pain rompu, autrefois disséminé sur les montagnes a été recueilli pour n'en faire plus qu'un, rassemble ainsi, Seigneur, ton Église des extrémités de la terre dans ton royaume." Peu de temps avant ce texte, saint Paul avait écrit: " Le pain que nous rompons n'est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain." (I Co 10,16) Un peu avant il avait aussi écrit: " Celui qui s'unit au Seigneur n'est avec lui qu'un seul esprit." (I Co 6,17) Dans notre liturgie actuelle, nous avons cette unité ainsi exprimée: " Accorde-nous d'être un seul corps et un seul esprit." (P.E. 3) " Humblement nous te demandons qu'en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l'Esprit Saint en un seul corps." (P.E. 2) "Accorde-lui la paix et protège-la, daigne la rassembler dans l'unité." (P.E. I) "Accorde à tous ceux qui vont partager ce pain et boire à cette coupe d'être rassemblés par l'Esprit Saint en un seul corps." (P.E. 4) Dans la prière après le Notre Père, le célébrant dit: " Conduis-la (l'Église) vers l'unité parfaite." Puisque nous ne partageons pas la célébration eucharistique avec les orthodoxes ou les protestants, nous voulons ainsi signifier que nous ne sommes pas encore arrivés à l'union, à l'unité de la foi et à la communion. On peut prier ensemble mais la communicatio in sacris pour reprendre une expression consacrée, doit sceller notre unité dans la même foi. La communion des esprits et des cœurs reste un point important de ce sacrement. On peut admettre le baptême d'une autre confession mais pas facilement le partage de la communion eucharistique. 


 

 BANQUET   PASCAL   



  Belle expression qui joue sur le mode des temps nouveaux qui s'étendent de la Résurrection à la fin des temps. Allusion aux disciples d'Emmaüs qui, les premiers, ont pris ce banquet en compagnie de Jésus lui-même. Ce fut le premier schéma de l’eucharistie que nous utilisons toujours: explication de la parole et partage d'un repas. Un banquet signifie un repas festif. Depuis Pâque toute célébration du sacrifice de la Croix devient festive, puisque Jésus est ressuscité. 



 MYSTÈRE DE LA FOI  



  Dans la révision de la célébration de l'Eucharistie suite au Concile Vatican II, on a ajouté des acclamations après la consécration. La formule la plus courante s'énonce ainsi: " Il est grand le mystère de la foi." Pour les autres sacrements on ne parle jamais ainsi. Si vous lisez les deux credo que nous utilisons dans la liturgie, il n'y a pas un article sur l'Eucharistie comme: " Je crois en la présence réelle du corps et du sang du Christ." Mystère en ce sens que nous ne pouvons expliquer le passage du pain et du vin au corps et au sang du Christ si ce n'est par la foi. Vu que le pain et le vin gardent leur apparence de pain et de vin, il n'y a que la foi pour me permettre de m'exprimer ainsi. Dans la séquence Lauda Sion l'auteur s'exprime ainsi: " Ce qu’on ne perçoit pas, ce qu'on ne voit pas, notre foi ose l'affirmer, hors de la loi de la nature." 



 SACREMENT DE L'AMOUR  




    L' amour de Dieu pour les hommes en premier lieu. Signe que Dieu a livré son Fils pour notre salut. En le renouvelant nous ressentons sous le signe cet amour infini que Dieu a eu pour nous les hommes et qu'il conserve toujours. Le salut s'est accompli une fois pour toute, mais nous le rendons présent pour notre temps, pour nous. Nous redisons à Dieu, en réactualisant cette action sous une forme non sanglante, que nous reconnaissons son amour. 



 

 LIEN DE LA CHARITÉ  



  Un lien unit deux termes, deux choses, ou deux personnes. Ce sacrement nous relie avec le Christ et aussi avec nos frères comme membres du corps du Christ, l'Église. Quand nous recevons l’un, nous recevons aussi l’autre. Quand le ministre de l’eucharistie dit : " Le Corps du Christ " nous répondons Amen. C’est bien le corps du Christ et aussi son Corps mystique qui est l’Église que nous recevons. 



   GAGE DE LA GLOIRE FUTURE  



   Pourquoi peut-on parler de l'Eucharistie comme gage de la gloire future ? Dans la vie bienheureuse, nous verrons Dieu tel qu'il est. À présent nous devons passer par des images, des signes pour le connaître. Ce sacrement nous fait rencontrer Jésus comme Dieu, non comme il était sur la terre ni non plus comme nous le verrons dans la vision, mais sous l'aspect d'une garantie, d'une assurance des biens futurs. Je vous fais remarquer que ce sacrement quand il agit, il rend présent, réactualise le passé et il se porte vers l'avenir. Avant de boire le vin nouveau dans le Royaume du Père, le chrétien prend, au long de sa vie le vin devenu le sang répandu de son Seigneur.  


                         Suite 
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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 00:38

 

 

  

   

  
 
HOMÉLIES
 

Saint du Jour  



 
 

 Animateur 

 
 

 

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 18:10
 


 

Deux autres notes d'une lecture sapientielle 

Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.  


 

  Ouverte. Il faut s'ouvrir à fond à la parole. N'oublions pas que Dieu nous parle : «Seigneur, parle ton serviteur écoute.» Aucune réserve, aucune réticence, aucune méfiance de notre part ; pas de coeur fermé comme celui des Pharisiens à l'égard de Jésus, ou comme ce reproche fait aux Juifs : «Aujourd'hui, si vous entendez sa voix ne fermez pas votre coeur.»

 
  Assimilé. Il s'agit d'aller jusqu'au bout des exigences que cette Parole nous dévoile. Ne pas se contenter de lire mais vouloir vivre ce qui est lu. «Mettez la parole en application, c'est ressembler à un homme qui se regarde dans une glace, et qui aussitôt après s'en va en oubliant de qui il avait l'air. Au contraire l'homme qui se penche sur la loi parfaite, celle de la liberté et qui s'y tient, celui qui ne l'écoute pas pour l'oublier mais l'applique dans ses actes, heureux sera-t-il d'agir ainsi.» (Jc 1, 22-25) Prier plus que de vouloir formuler une résolution précise avec chaque lecture. Il s'agit de laisser la parole travailler notre coeur, en ayant foi dans sa puissance germinative. «Marie, cependant, retenait tous ces évènements et les méditait dans son coeur.» (Lc 2,19) 
  Telle est la vraie sagesse : pas seulement de beaux principes, ni de belles idées, mais l'art de vivre effectivement et humblement selon la vérité que Dieu nous a fait connaître. N'est-ce pas là la parole de Dieu.
  
 

 Une lecture en Église   


 Dans sa Parole, Dieu me parle aujourd'hui à moi, personnellement. Certains en concluraient naïvement que je n'ai qu'à ouvrir la Bible n'importe où pour recevoir du ciel un oracle qui me concerne directement. Celui qui ferait ainsi, sa lectio divina finirait par tomber dans l'illuminisme.

 
 Le premier et l'unique destinataire de la parole de Dieu est le peuple de Dieu. Quand cette parole m'atteint, directement, c'est d'une façon actuelle mais non inédite. Je n'apprends d'elle que ce Dieu veut de moi et pour moi à partir de ce qu'il a voulu de nos pères dans la foi et pour eux. En moi, c'est le peuple de Dieu qui continue à écouter la parole, à la fois ancienne et nouvelle et qui continue de se souvenir de son Dieu et à se convertir à Lui. La parole de Dieu intervint avec une incidence directe dans ma vie parce que, devenu membre du peuple de Dieu, grâce au baptême, je suis devenu le légitime et l'authentique destinataire. Dès le commencement en effet, si Dieu adressait sa parole à son peuple, c'était aussi à tous ceux qui au cours des âges croiraient en Lui et entreraient dans ce peuple. J'ai donc le droit de m'approprier la parole, mais dans la mesure seulement où j'ai d'abord éveillé en moi la conscience d'appartenir au peuple de Dieu, à l'Église du Christ. C'est cette conscience qui est la seule oreille capable d'entendre véridiquement comme à elle adressée, la parole de Dieu.
 
  La spiritualité foncée sur la lectio divina ainsi comprise ne peut être qu'objective et universelle. On ne peut guère y cultiver l'individualisme, le sens propre, le particularisme pieux. On marche dans la caravane commune, on subit les épreuves communes, on savoure les joies communes. Ici commun ne veut pas dire vulgaire et superficiel. Au contraire il signifie ce qu'il y a de plus haut, de plus pur, de plus personnel : le mystère du Christ qui s'est fait tout à tous, commun à tous, communion pour tous.

 

      

 Lectio et liturgie  

 

  Une autre constatation : la lectio divina entraîne irrésistiblement dans le grand courant de la liturgie qui est son débouché naturel et son estuaire. Le lectio est vraiment fructueuse lorsqu'elle redonne le goût savoureux de la liturgie, qu'elle en approfondit les sens et qu'elle s'y épanouit. Ce n'est pas un hasard si les activités spirituelles de la vie monastique se partagèrent finalement entre la lectio et l'office divin ; elles s'appellent l'une l'autre. L'office rappelle que la parole de Dieu nous rassemble en corps et s'adresse à un peuple. La lectio divina rappelle aussi que la parole s'adresse aussi à l'intime de chaque membre de peuple et lui parle coeur à coeur. «C'est moi qui vais la séduire ; je la conduirai au désert et je parlerai à son coeur.» (Os 2,16) La vraie spiritualité chrétienne est à la fois profondément personnelle et authentiquement communautaire, parce qu'elle reproduit le mystère du Verbe de Dieu qui est l'unique auprès du Père dans une intimité ineffable et qui s'est fait aussi le frère d'une multitude de frères dans la communion au Père. 

 

 Difficultés de la Lectio divina 


  La lectio divina peut paraître facile mais il ne faut pas cacher ses difficultés comme aussi celles qui se rencontrent dans toute vie spirituelle sérieuse. Peu importe l'école de spiritualité qui vous attire ;  si vous n'y mettez pas beaucoup d'énergie et d'efforts, vous aboutirez à rien et vous abandonnerez. De nombreux jeunes et moins jeunes s'intéressent aux techniques orientales, telles que le yoga, le zen, la méditation. Pour arriver à des résultats, il faut se soumettre à des exercices que nous appelons ascèse en Occident. Or plusieurs commencent mais ne vont pas loin. Il en est de même de la lectio divina.  


 

 Première difficulté : Le rythme divin  


 

  Nous vivons dans une société où la publicité et la facilité veulent tout accorder sans retard, Avant de faire l'effort, on nous vend le résultat. Le résultat immédiat et facile se trouve en nous tous. Qui ne joue pas à la loto 6/49 dans l'espoir de faire fortune sans effort ? On pense aux millions qu'on peut gagner mais on oublie l'argent qu'on perd...Bon gré, mal gré, en vivant dans un société de consommation, la publicité touche tous les aspects de la vie, même celui de la vie spirituelle. Méfiez-vous des ouvrages ou de ceux qui vous proposent des méthodes faciles et rapides pour atteindre les sommets de la perfection. C'est notre mentalité utilitaire qui se transpose partout. Il est ardu de se soumettre à un exercice qui ne recherche pas de résultats immédiats. N'oubliez pas non plus que dans le domaine spirituel ou surnaturel, c'est Dieu qui agit ; c'est lui qui couronne ses dons. En cela se trouve toutes les différences entre techniques et la théologie de la grâce et du salut. Nous avons en nous la capacité de recevoir la grâce. Mais je ne puis me donner cette vie par mes moyens : elle est pur don de Dieu.

 
  Dans sa conduite normale avec l'Homme, Dieu ne va pas trop vite. Il ne bouscule pas notre nature, Il respecte nos faiblesses. en allant trop vite, nous pourrions monter dans l'échelle de l'orgueil. Dieu nous laisse nous débattre longtemps avant de nous délier de nos limites humaines. Il le fait quand nous sommes assez humbles pour le recevoir et lui laisser toute la place.
 
  Dans sa conduite normale avec l'homme, Dieu ne va pas trop vite. Il ne bouscule pas notre nature. Il respecte nos faiblesses. En allant trop vite, nous pourrions monter dans l'échelle de l'orgueil. Dieu nous laisse nous débattre longtemps avant de nous délier de nos limites humaines. Il le fait quand nous sommes assez humbles pour le recevoir et lui laisser tout la place. 
 
  Sa parole doit pénétrer jusqu'au fond de notre être : c'est une opération délicate. sommes-nous prêts à nous laisser travailler en profondeur après 20 minutes de lectio par semaine? Je ne le crois pas. Mais j'admets que Dieu pourra seconder très rapidement nos premiers efforts pour nous donner un coup de main. Puis il faudra revenir au petit train ordinaire. Au départ tout semble changer dans la vie. Dans la vie spirituelle, sachez distinguer la sensation d'avancer et l'action réelle de Dieu en vous. Par conséquent les résultats immédiats et sans efforts que l'on prône partout, nuisent au sérieux de la vie spirituelle. La lectio divina comme méthode lente d'assimilation de la parole de Dieu peut tomber sous cette illusion.   


 Aller jusqu'au bout 


 

      Il ne faudrait pas oublier une richesse que les âges précédents n'avaient pas : l'abondance des textes à lire. Quand les livres étaient rares et devaient être copiés à la main, ils étaient très appréciés et on les lisait lentement d'un couvert à l'autre. Mais actuellement la prolifération de livres, revues, imprimés de toutes sortes est telle qu'on est porté à passer rapidement de l'un à l'autre, sans parler de la subtile pression de la publicité exercée sur le désir de connaître la dernière publication.

 
  Si la lectio ne sait pas s'arrêter sur un choix et elle ne sait pas s'astreindre à aller jusqu'au bout d'un livre de la Bible, vous serez pris par la tentation de dire que la lectio est une méthode ancienne et qu'on devrait lire lentement et qu'on n'avait peu d'ouvrages à se mettre sous la dent de son appétit spirituel

 Intellectualisme  



  Il y a l'insistance dans notre société sur les activités intellectuelles au détriment du côté intuitif et affectif. Il est relativement facile d'évaluer le quotient et les capacités intellectuelles d'une personne. Mais quand il s'agit de mesurer son affectivité, c'est-à-dire cette capacité d'être touché et de toucher, de vibrer et de faire vibrer, tout les critères tombent. Il ne faut pas oublier que nous sommes un, mais l'éducation de nos jours met l'accent sur l'intellectuel. Actuellement peu de système d'éducation portent leur attention sur le sentiment et l'émotion.

 
  Comme on ne tient plus compte de l'aspect affectif, comment alors se laisser prendre tout entier par une parole, un poème, une parabole, un récit, une guérison, etc. Les sciences positives s'adressent à l'intelligence tandis que la poésie s'adresse à l'homme tout entier : intelligence, sensibilité et affectivité. Je veux vous faire prendre conscience des difficultés que plusieurs peuvent ressentir pour entrer dans le monde littéraire. Car dès que nous abordons la Bible, nous devons nous sensibiliser au phénomène de la littérature.
 
  Un aspect de notre vie contemporaine peut nous aider. Sur ce point, nous rejoignons les Anciens. Nous vivons dans une société de loisir. Ce loisir que tous souhaitent mais que peu savent meubler quand ils en ont. Le loisir signifie se sentir libre des contraintes de la vie courante. La lectio devrait faire partie des loisirs d'un chrétien. Ici vous n'avez pas de porte de sortie car je crois que notre civilisation en est une de loisir pour presque toutes les couches de la société. Les temps de loisirs nous permettent d'aborder lentement et de garder le contact à intervalles réguliers avec la parole de Dieu. La lectio ne doit pas se calculer à la somme de connaissance mais simplement au temps perdu pour être avec Dieu, pour l'écouter et se sentir visiter par Lui. 
 
  Vous savez qu'il est difficile d'écouter parce que nous entendons trop de sons. Pour écouter il faut de la concentration ; tandis que pour entendre, l'opération se fait toute seule. On peut se boucher les oreilles et ceci veut dire : ne pas obéir, faire à sa tête. Entendre la parole de Dieu pour la mettre en pratique. Pour écouter il faut savoir perdre du temps. L'écoute demande du temps. Car le temps perdu n'est-ce-pas du temps gagné. Quand on ne prend pas le temps d'écouter, il faut faire répéter, et on perd du temps. Que de malentendus pour ne pas avoir su écouter. Écouter se rapproche de la lecture : avoir une ouverture et une attention pour entrer dans l'univers d'autrui. Si au moment de la lectio je ferme ma porte en y empilant toutes mes préoccupations et mes soucis, je ne laisserai jamais entrer Dieu.
 
  Vous vous souvenez comment Dieu appelle son peuple : un peuple au coeur dur. Oui, on écoute avec les oreilles de son coeur non seulement avec ses deux oreilles. De même : «L'homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.» (Dt 8,3 ; Mt 4,4)
 
  On pourrait continuer encore à dépecer des difficultés, mais je préfère passer à un autre sujet : comment faire aujourd'hui concrètement la lectio divina. 

 Conseils pratiques  


 

  Si vous voulez lire les saintes Écritures, je vous conseillerais de commencer par le Nouveau Testament : Les Actes, les Évangiles, les épitres de saint Paul, etc. Si vous m'avez pas beaucoup de temps à disposer chaque jour, vous pouvez aussi suivre les lectures qui se font à la messe ou celles de la liturgie des heures, à l'office des lectures. Pour faire cette lecture avec profit, il est mieux de se réserver un moment fixe chaque jour, même si ce n'est que quinze minutes.

 
  Comme pour toute autre prière, il faut savoir taire ses soucis pendant quelques instants. Ce qui s'appelle se recueillir. Il est bon d'invoquer l'Esprit Saint. Il est l'auteur principal de la Bible et son oeuvre se continue en nous.
 
  Lisez lentement quelques lignes. Dans presque toutes les éditions contemporaines de la Bible, on trouve des titres pour diviser la matière. Il s'agit d'aller d'un titre à l'autre pour avoir une unité. Une fois la lecture terminée, recommencez-la une seconde fois. Attardez-vous sur les personnes en cause, leurs sentiments, leurs réactions, etc. Vous serez surpris de constater que d'une fois à l'autre la scène s'éclaire différemment. Un mot, une phrase vous frapperont, même si vous connaissez bien le passage pour l'avoir entendu et lu dans le passé. N'essayez pas d'arriver à de belles idées, des considérations sur Dieu ou des points de morale. Quand vous êtes en présence d'un ami, vous ne vous mettez pas à raisonner à son sujet. Vous êtes contents d'être présent au rendez-vous, de l'écouter, de partager.
 
  Je vous ai déjà dit que pour vous éviter de lire trop vite, il était bon de lire dans une langue étrangère, surtout la langue originelle. Je puis vous suggérer un autre moyen moins coûteux : il s'agit d'avoir une autre édition de la Bible. Si vous lisez deux traductions, vous verrez déjà des expressions, des manières de rendre le texte qui vont retenir autrement votre attention.
 
  Une fois que vous vous êtes bien imprégnés du texte, il fait partie de vous. Vous en devenez comme l'auteur. La parole vous appartient. Que faut-il faire alors? La retenir dans son coeur pour être capable de se rappeler pas nécessairement tout le texte, mais une phrase, une expression, qui seront comme un parfum qui vous suivra. Cet exercice de mémorisation s'appelait au moyen âge la rumination. Le ruminant en effet, avale une première fois ; il confie la nourriture à un premier estomac puis il se le remet plus tard dans la bouche pour le déguster à nouveau. Cet exercice portait aussi le nom de meditatio. Meditari veut dire : apprendre par coeur pour pouvoir répéter un texte au temps voulu. Avec le texte ainsi mis dans son estomac spirituel, il est possible de passer à l'oratio.
 
  Que veut dire orare, si ce n'est prier. L'acte de la prière doit naître du texte. Ici encore un petit truc. Il s'agit de faire avec l'Écriture un exercice que vous avez fait à l'école pour apprendre la conjugaison des verbes : les passer à toutes les personnes. Vous verrez le texte prendre une autre couleur.
 
  C'est ainsi que l'on peut se garder une phrase comme une mâchée de gomme que l'on triture dans tous les sens à la manière des ruminants. C'est toujours la même masse qui revient, retourne, se déplace, se replie et qui en vient à faire corps avec moi.
 
  On peut donner des manières de procéder, mais chacun de nous possède des possibilités et l'Esprit Saint agit en chacun d'une manière différente. La vie spirituelle ne peut se mettre en boîte, ne peut se standardiser. Il s'agit toujours de chacun de nous avec ses antécédents, ses influences, sa personnalité, sa formation, ses impressions du moment.
 
  Une lectio divina fructueuse demande aussi un travail de préparation éloignée : étude, information utile, culture humaine. Tout cet ensemble même s'il n'est que préparation exige lui aussi une ascèse. Cette ascèse assure une continuité, une concentration d'esprit et l'acceptation d'un travail de transformation par la conversion.
 
  Des dispositions générales pour aborder tout texte seraient les suivantes :
 
L'admiration. Dans chaque texte apprendre à découvrir quelque chose qui ouvre à la vie nouvelle dans le Christ.
 
L'affection. Je suis touché par cette admiration au plus intime de mon être.
 
L'obligation de suivre l'invitation qui me parvient par le texte.
 
La foi. C'est l'abandon dans la force du contenu du texte et cela à deux niveaux : au texte lui-même, porteur d'un message pour moi ; à la personne qui a voulu me communiquer quelque chose qu'elle a reçu elle-même. 


 En Conclusion  



     Voici une citation de Péguy qui commente bien le passage de Lc 11,28 : Heureux ceux qui gardent la Parole de Dieu.»

«Non, non mon enfant, et Jésus non plus ne nous a point donné des paroles mortes.
 
Que nous ayons à les renfermer dans de petites boîtes (ou dans des grandes),
 
Et que nous ayons à conserver dans l'huile rance comme des momies d'Égypte.
 
Jésus-Christ, mon enfant, ne nous a point donné des conserves de paroles à garder,
 
Mais il nous a donné des paroles vivantes à nourrir.»   

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 16:34



 

   Lectio Divina  

                               Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.  

 
 

  À  l'occasion de la visite des Abbés Présidents en septembre dernier, le P. Abbé Primat a rencontré la communauté. Il a caractérisé la vie bénédictine avec trois expressions: opus Dei; vie fraternelle et lectio divina.

 
  Nous étudierons cette dernière car elle connaît une grande faveur même en dehors des monastères. 

 


 

Spiritualité monastique 


 

  Vous savez qu'il existe dans l'Église des courants de spiritualité. On appelle une spiritualité une méthode, une manière précise et déterminée pour favoriser la relation de l'homme avec Dieu. Chaque spiritualité peut se définir par des notes propres, des pratiques, même si toutes tendent vers un object unique: favoriser l'union avec Dieu. Tout courant de spiritualité se rattache à une période de l'histoire de l'Église et exprime une sensibilité d'une époque et elle continue à influencer les chrétiens.

  La lectio divina prit naissance en contexte monastique. Elle est pour le moine ce que sont les Exercices pour les Jésuite, l'oraison méthodique pour le Sulpicien, l'oraison contemplative pour le Carme.

  Les écrits monastiques anciens ne parlent pas de l'oraison. Dans toute l'ancienne littérature monastique, la lecture comprend  ce que l'on met sous le nom d'oraison et davantage. Cette méthode propre aux moines se développa dans les monastères du Xe au XIIe siècle. Même si cette spiritualité garde une saveur monastique, je crois qu'elle n'en demeure pas moins un bien d'Église comme la spiritualité ignatienne ou carmélitaine.

  Il n'est pas propre aux moines de vivre à l'écoute de la parole de Dieu. Jésus a souvent insisté dans l'Évangile sur la nécessité d'écouter la parole de Dieu pour la mettre en pratique. Il s'adressait à tous ses disciples. La parabole du semeur: «Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c'est l'homme qui entend la parole et la comprend; celle-là porte du fruit et produit tantôt cent, tantôt soixante, tantôt trente.» (Mt 13,18-23). La reconnaissance par Jésus de sa vraie parenté: «Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique.» (Luc 11, 27-28). On ne saurait être chrétien sans se mettre à l'écoute de la parole de Dieu.

  Il ne faudrait pas oublier que la lectio divina, comme tout autre courant de spiritualité est unie à d'autres valeurs et crée un équilibre de vie. Étroitement unie à la prière liturgique et au travail manuel, la lectio divina est l'un des moyens les plus caractéristiques de la spiritualité monastique pour chercher Dieu. Encore une fois on ne saurait faire de la lectio divina une exclusivité monastique. Tout chrétien doit être attentif à écouter la parole de Dieu. Si les moines se sont lancés dans la lecture de la Parole de Dieu et s'ils ont développé une manière de la lire, le fait reste facilement compréhensible. La vie monastique a commencé dans les premiers siècles de l'histoire de l'Église. En ce temps-là , il n'y avait pas de livre de spiritualité; pas d'école de spiritualité si ce n'est ce qui s'offrait à tous et qui s'offre encore à tous: la Parole de Dieu.

  La lectio divina comme telle n'est donc pas un bien monastique mais un bien de l'Église et n'en doutons pas un bien que l'Esprit a accordé aux croyants. La lectio est restée un bien plus propre à la tradition monastique quand d'autres manières de lire et d'interpréter l'Écriture sont apparues avec la scolastique et quand d'autres courants de pensée ont surgi pour exprimer la relation avec Dieu. 


 

Qu'entend-on par l'expression
 lectio divina 
 


 

  Lectio veut dire lecture. Sous ce mot deux réalités: d'une part le texte objectif. (On peut dire alors: j'ai fait une lecture intéressante; j'ai fini la lecture de ce livre; je commence un nouveau chapitre de tel livre;) d'autre part l'action de lire, ou cette activité qui consiste à parcourir avec les yeux des lettres, des mots, des phrases pour en comprendre le sens, pour saisir une pensée, ce qu'une autre personne a voulu exprimer.

 
  Quand je lis, je me dis le texte, je me l'assimile. Je permets à des mots morts de reprendre vie en moi, dans ma vie. Chaque fois que je refais la démarche de l'auteur, je réactualise pour moi ce que l'auteur a pensé, et écrit. J'entre donc en communion avec un auteur grâce à son écrit. L'écrit devient comme un moyen du discours intérieur, de la parole, car chaque fois que je pense, je dois exprimer ma pensée avec des mots.
 
  Le plus souvent je lis pour moi. Mais une autre personne peut encore faire une lecture et plusieurs peuvent l'écouter et en bénéficier collectivement ou être émus collectivement. Une lecture en commun dont nous sommes habitués, c'est la lecture liturgique. La lecture publique de la parole de Dieu peut prendre une force pariculière. Grâce à la lecture liturgique, la présence du Christ est réactualisée non pas matériellement mais spirituellement. Le Concile Vatican11 le reconnaît dans la Constitution sur la sainte liturgie. En effet, au numéro 7, on affirme que le Christ est toujours là près de son Église selon cinq modes. Et de ce nombre : «Il est là présent dans sa parole car c'est lui qui parle tandis qu'on lit dans l'Église les saintes Écritures.»
 
  Tout écrit que je lis me met dans en communion avec son suteur. J'entre dans l'univers de l'auteur; je me laisse influencer par lui; je le laisse entrer dans mon intimité. C'est ainsi qu'est né le proverbe :«Dis-moi qui tu lis et je te diraie qui tu es.»
 
  Que signifie le deuxième terme de l'expression :« divina » qui signifie divine? L'ensemble «lecture divine», deux mots qui, en français, ne suscitent pas une image précise en nous. C'est pourquoi l'expression est demeurée telle quelle et on n'a pu lui trouver un équivalent. Mais nous pouvons nous interroger sur l'adjectif : divine. Cette lecture est divine en ce sens qu'elle vient de Dieu en tant qu'il en est l'auteur. Comme je l'ai dit plus haut quand je lis j'entre en relation, en communication avec l'auteur. Quand je lis la parole de Dieu, j'entre en relation avec Dieu, son auteur.
 
  La lecture est appelée aussi divine parce qu'elle peut me conduire à Dieu. Vous savez qu'une lecture me transforme, m'influence dans mes pensées, me configure à celles de l'auteur, et finalement me change dans mon comportement. Ceci se passe d'une manière imperceptible, en douceur. En lisant j'entre dans le monde de l'auteur comme lui entre dans mon monde. Si l'auteur du texte est divin, je me divinise, en quelque sorte. La pensée divine devient mienne et peu à peu je prends les moeurs divines. 

 

 Dynamisme de la lecture


 

    Jusqu'à présent nous avons pu saisir que toute lecture agit sur nous. Prenons des exemples. Si je lis un roman, j'entre dans le monde imaginaire construit par l'auteur. Si j'écoute un discours, peu à peu l'orateur m'influence. Sa pensée s'insinue en moi et elle emporte ma conviction s'il est un habile dialecticien. Si j'entends des propos calomnieux au sujet d'un autre, je suis influencé par ces paroles. Il existe comme un entraînement une force dans la parole, car elle trouve des échos en moi. Je dois lui donner une réponse. Voici un texte de Hans Urs von Balthasar dans son livre sur La prière contemplative.

 
  «Il n'y a, à la longue, d'une manière générale, pas de parole solitaire; parole signifie face à face, échange des pensées et des âmes union dans un esprit commun, dans la vérité possédée en commun et partagée. La parole suppose un « je » et un « tu » , elle est leur manifestation mutuelle...PLus un homme apprend à prier comme il faut, plus il éprouve profondément que son balbutiement vers Dieu n'est qu'une réponse à la Parole que Dieu lui a adressée, donc aussi qu'est vrai ce point : l'on peut s'entendre entre Dieu et l'homme que dans la langue de Dieu. Dieu a d'abord commencé à parler et c'est seulement parce qu'il s'est extériorisé que l'homme peut s'intérioriser vers Dieu...»
 
  Ceci pour nous faire prendre conscience d'un phénomène : une lecture engage tout l'être, toute la personne. Les auteurs eux-mêmes de la parole de Dieu furent conscients de cette puissance. « Les saintes Écritures ont le pourvoir de te communiquer, disait Paul à Timothéee, la sagesse qui conduit au salut par la foi qui est dans le Christ Jésur. Toute Écriture inspirée de Dieu est utile pour enseigner, pour réfuter, pour redresser, pour éduquer dans la justice...» (II Tm 3, 14-16)
 
  «Elle est vivante la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu'une épée à deux tranchants; elle pénètre au plus profond de l'âme, jusqu'aux jointures et jusqu'aux moelles; elle juge des intentions et des pensées du coeur. Pas une créature n'échappe à ses yeux, tout est nu devant elle. (He 4, 12-13)
 
  Et voici un beau texte d'Isaïe qui vous est connu : «Comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l'avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma parole du moment qu'elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pourquoi je l'avais envoyée.» (Isaïe 55, 10-11) Et un autre : »Dieu mon Seigneur m'a donné langage d'un homme qui se laisse instruire, pour que je sache à mon tour réconforter celui qui n'en peut plus. La parole me réveille chaque matin, chaque matin elle me réveille pour que j'écoute comme celui qui se laisse instruire. Le Seigneur m'a ouvert l'oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé.» (Isaïe 50, 4-5) Pour nous familiariser avec la pensée de Dieu, avec ses desseins, et sa manière mystérieuse de se conduire avec l'homme, nous pouvons lire la parole de Dieu. C'est une manière de lire cette parole que nous verrons d'une manière plus approfondie. Auparavant j'aimerais vous citer un texte de Kierkegaard pour vous montrer comment réagissait ce contestataire de l'Église établie de son pays, le Danemark, au milieu du XIXe siècle.
 
  «Seul avec la parole de Dieu! je vais te faire un aveu, sache que je n'ose pas encore être absolument seul avec sa Parole, dans une solitude où nulle illusion ne s'interpose. Et permets-moi d'ajouter : je n'ai pas encore rencontré un homme qui ait le courage et la sincérité de se tenir seul avec la parole de Dieu. Seul avec la parole de Dieu ! Dès que je l'ouvre, le premier passage qui me tombe sous les yeux me saisit et me presse. C'est comme si Dieu lui-même me demandait «As-tu mis cela en pratique?» et j'ai peur, et j'évite sa question en pursuivant bien vite ma lecture et en passant curieusement à un autre sujet. Mieux vaut la franchise de celui qui dirait : la Bible est un livre dangereux. Si je lui donne un doigt, elle prend la main et j'y passe tout entier. Non, j'aime mieux la laisser sur une étagère que de me tenir seul avec elle...
 
  Au cours de ta vie entière, tu auras beau avoir passé, chaque jour, des heures à te plonger dans l'Écriture, tu n'auras cependant jamais lu la parole de Dieu.
 
  En somme, il y a deux classes dans la chrétienté : -la majorité des chrétiens qui ne lit jamais la Bible ! -et la minorité qui la lit d'une façon plus ou moins savante, c'est-à-dire, qui ne la lit pas. La majorité regarde les livres saints comme des livres antiques et surannés que l'on met de côté. Le petit nombre y voit un ouvrage ancien, extrêmement remarquable sur lequel on exerce avec un zèle stupéfiant sa perspicacité. Les rares vrais chrétiens qui s'en nourrissent comprennent enfin ce que c'est de lire la parole de Dieu.» ( Pour un examen de conscience, traduction Tisseau, p. 44, cité d'après La Lettre de Ligugé, # 154, p. 4-5)
 
  On peut donc dire que la parole de Dieu est chemin de Dieu vers nous et notre chemin vers Dieu. Cet échange se produit dans la lectio divina.



 Présence de Dieu : descente et montée 



 

  La lectio divina est en effet une visite de Dieu vers nous. Par sa parole, Dieu vient à nous et il nous parle. Sa parole, selon plusieurs passages de l'Écriture (celui d'Isaïe 55 le prouvait) est créatrice. Il parle pour nous instruire. Comme sa parole façonne le monde, crée le monde, chaque fois que je lis des mots morts, je permets à Dieu de refaire, de réactualiser son Verbe. Le Verbe se «réincarne» pour ainsi dire. Incarnation virginale comme en Marie.

 
  De plus parce qu'elle est parole de Dieu, cette parole a une autorité singulière : elle exige à chaque instant ouverture, soumission, volonté positive de la recevoir et de régler d'après elle ma conduite. En latin le mot audire (écouter) entraîne un autre verbe obaudire (obéir). Obéir me transforme, me fait entrer dans la volonté, dans le mystère de l'autre et amène mon adhésion, ma soumission à un plus qui me dépasse.
 
  Pour entendre vraiment la parole de Dieu, il faut être de Dieu : «Celui qui est de Dieu, écoute les paroles de Dieu.» (Jn 8,47) Dieu ne vient que chez celui qui l'a accueillie intérieurement. Sous cet aspect, lire la parole de Dieu, c'est se souvenir de Dieu, c'est découvrir que Dieu est présent en nous , plutôt que d'apprendre du nouveau. La lectio divine éveille cette mystérieuse mémoire de Dieu qui fait le fond de notre être, comme si depuis toujours il nous disait dans l'intime de l'âme  cette chose qui tout d'un coup nous est dite à voix haute par les paroles du livre.
 
  La lecture de la parole de Dieu en plus d'être comme toute autre lecture une présence de l'auteur, peut être considérée comme une descente de Dieu en l'homme.
 
  Un autre aspect de la lectio est la remontée vers Dieu, le retour à Dieu. À ce moment la lectio devient oratio (prière). Ce second aspect de la richesse de la lectio revient constamment sous la plume des anciens. La lectio nous éveille et nous élève parce qu'elle nous change. L'âme est rappelée à l'attention à Dieu. La brûlure au coeur des pélerins d'Emmaüs est le plus bel exemple biblique. Jésus ouvre le sens des Écritures et au même moment le coeur des deux disciples est brûlant. (Lc 24,32)

 

Présence de Dieu : descente et montée  


 

  Ce courant de descente et de montée est possible à cause du Verbe, du Christ, Parole de Dieu, qui s'est fait l'un de nous : médiateur entre Dieu et les hommes. Médiateur qui descend de Dieu. «Le verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous.» Médiateur qui nous fait aussi remonter vers le Père : «Nul ne va au Père si ce n'est par moi.»

 
  Le dialogue entre Dieu et l'homme se produit grâce au Christ, la Parole Incarnée. Chez les Pères de l'Église revient souvent l'expression de ce double courant de descente et de montée : Quand tu pries, tu parles à Dieu ; quand tu lis, c'est lui qui te parle.» C'est pourquoi la lectio divina est une école de prière au même titre que d'autres formes de prière.
 
  Elle est donc nourriture spirituelle de l'âme. Elle nourrit la vie spirituelle comme l'Eucharistie mais autrement. On ne peut célébrer l'Eucharistie sans la parole de Dieu. C'est pourquoi le Concile Vatican II a repris le thème ancien des deux tables. Dans la Constitution sur l'Écriture sainte, au # 21 : «L'Église a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle l'a toujours fait aussi pour le corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie de prendre le pain de vie sur la table de la parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ pour l'offrir aux fidèles.» Au # 26: «De même que l'Église reçoit un accroissement de vie par la fréquentation assidue du mystère eucharistique, aussi peut-on espérer qu'un renouveau de vie spirituelle jaillira d'une vénération croissante pour la parole de Dieu.» Dans le décret sur le ministère et la vie des prêtres au # 28 on rappelle ce point : «à la première place parmi les moyens  de développer la vie spirituelle, se situent les actes par lesquels les chrétiens se nourrissent du Verbe de Dieu sux deux tables de la Bible et de l'Eucharistie.» J'aurais pu vous citer d'autres passages sur le même sujet dans le décret sur la vie religieuse, sur la formation des prêtres.
 
  L'Eucharistie est un sacrement tandis que la lecture de la parole de Dieu se classe parmi les sacramentaux, c'est-à-dire un signe sacré qui prépare ou prolonge les fruits des sacrements.  



Une manière de lire   



         Le but de la lectio divina est d'entretenir une relation avec Dieu et de donner une saveur spéciale à la lecture de la Bible : une lecture qui conduit à la connaissance de Dieu, qui aide à pénétrer son mystère, à le rendre familier plutôt que de le faire discuter en raisonner. La lectio divina fait baigner dans un climat divin.

 
  Ceux qui font actuellement des études sur la sainte Écriture doivent acquérir beaucoup de connaissances. Tout ce qui est enseigné ne se prête pas à une lecture priée et priante. Il faut parfois lire vite pour arriver à une conclusion. Mais cette lecture même si elle porte sur la Parole de Dieu ne peut s'appeler lectio divina à proprement dire. Cette dernière est une lecture lente ; une lecture réelle ; une lecture solitaire ; une lecture sapientielle ; une lecture en Église. Sans ces conditions concrères, on ferme vite le livre et on remet à plus tard.
 
  Nous avons vu ce qui se passe quand nous lisons. Mais arrêtons-nous sur ce que c'est que lire. Nous avons appris à lire ; nous lisons tous, mais nous ne savons plus comment lire. Nous dévorons en effet à la hâte du papier imprimé souvent érit lui-même à la hâte. La civilisation moderne exige la vitesse, même dans la lecture qui devient finalement informative, non formatrice. Elle vise à faire savoir le maximum de connaissances dans le minimum de temps.
 
  Pour savoir lire il faut avoir le sens de ce qu'est un texte : un monument vivant, un message, un témoignage qui mérite un infini respect. L'auteur a mis dans les pages de son livre le meilleur de sa pensée, la substance de sa vie. Le lecteur doit concentrer en lui ce qu'il a de meilleur pour aborder et pénétrer  une telle confidence.  



 Lecture lente 


 

         La Lectio divina doit être lente. Le lecteur qui cherche à acquérit des connsaissances nouvelles veut les acquérir au plus vite. Au contraire, la lectio se base sur une lente assimilation du texte.

 
  L'habitude de lire vite est si tenace en nous qu'il y a profit à faire la lectio dans une langue étrangère à sa langue maternelle. On trouve en effet profit à lire dans une langue avec laquelle on est moins familier où les constructions font encore images, les mots prennent une autre signification dans leur valeur. Le profit est plus assuré encore si on lit le texte dans la langue même où il a été écrit.
 
  Pour que la lecture se fasse lentement, des conditions concrète sont nécessaires.
 
  Du calme : ne pas vouloir faire de sa lecture une course contre la montre. Prendre du temps, perdre du temps, entrer dans une sorte d'éternité. Car toute vraie parole a quelque chose qui se situe au delà du temps. Et que dire de la parole de Dieu? Ce qui va contre ce calme se classe sous la rubrique : efficacité. Lire pour condenser une pensée, savoir ce que veut dire l'auteur ; produire à notre tour un autre travail, un autre livre.
 
  Pour contourner l'efficacité, la lectio divina doit être désintéressée. Une lecture qui a pour but la préparation d'un cours, la publication d'un article, la curiosité érudite, ne répond pas à la définition de la lectio divina, Celle-ci vaut non pas par ce qu'elle fait acquérir (le savoir) mais par ce qu'elle fit devenir (le domaine de l'être) et en ce sens elle se rapproche de la culture classique. Ce temps de lecture ne doit pas être calculé mais pesé.


Silence extérieur  




     Il faut aussi que cette lecture se passe dans un climat de silence extérieur et intérieur. Le silence intérieur est plus difficile à trouver. Il se définit comme l'arrêt de tous les moteurs intérieurs. Nous avons tous en nous un lecteur de cassettes. Nous pouvons mettre le volume du son au plus bas pour que rien ne s'entende à l'extérieur. Mais aussi longtemps que la cassette continue à tourner, le son continue à raisonner à l'intérieur. Le silence intérieur consiste donc à tout débrancher. Pas facile!



 De l'attention  



 Cette lecture demande de l'attention. Nous souffrons de nos jours d'une grande incapacité de fixer notre attention ou notre concentration. Résultat : nous restons à l'écorce des textes sans atteindre leur moelle. Il faut prendre des moyens pour guérir cette faiblesse : lenteur de la lecture, reprise d'un même passage, lecture à haute voix quand cela est possible pour saisir le rythme et faire revivre les mots. 



Une lecture réelle  




  C'est-à-dire qui ne laisse pas bercer par les mots mais s'efforce de rejoindre la réalité. Ici je voudrais que vous distinguiez entre la réalité et l'idée. Il s'agit d'atteindre à une vraie présence de Dieu, un vraie connaissance de son oeuvre et de nous-mêmes, objets de toutes les attentions divines. Le réel s'oppose à la rêverie. La lectio divina est une lecture engagée où on se sent directement et réellement concerné. Loin d'être une évasion hors de la vie, elle prend corps et pour ainsi dire s'incarne dans la vie du lecteur.

 
  Même si la lectio, à première vue semble être un retrait du monde, elle doit nous rapprocher de la vérité de Dieu et de la vérité de la vie des hommes, comme conséquence dernière. 


 Une lecture solitaire 



       Notre civilisation, à cause des moyens de communication, présente les informations à haute vitesse. Nous savons tous à la même heure les mêmes nouvelles, créant plus ou moins les mêmes réactions.

 
  La lectio divina n'est pas une lecture sur la place publique mais un tête à tête, ou un coeur à coeur, une lutte parfois entre le lecteur et l'auteur. Elle n'est pas une lecture imposée de l'extérieur comme une propagande politique ou une une publicité commerciale, mais une lecture que le lecteur lui-même choisit et qui comporte un engagement personnel de la part de celui qui s'y livre. 



Une lecture sapientielle  



  L'adjectif à deux sens. Il signifie en premier lieu une lecture faite avec discernement. Il n'y a pas de texte ancien qui n'ait besoin de commentaire ou d'introduction critique. Il faut en effet replacer l'auteur dans son époque ; l'oeuvre, dans les circonstances qui l'ont fait naître; le texte, dans son contexte. Le vocabulaire a besoin d'être expliqué à cause de l'évolution du sens des mots.

 
  Les mots s'engraissent ou s'amaigrissent selon leur usage. La Bible elle-même n'échappe pas à cette nécessité. Pour faire une bonne lectio il ne suffit pas de se lancer dans le champ des saintes écriture, tête baissée, à toute vitesse, sans préparation. Il faut un minimum de connaissance exégétique et de critique du texte sacré. Heureusement il existe de bonnes éditions de la Bible en français comportant des notes enrichissantes pour mieux comprendre le texte. Vous connaissez le phénomène des sectes quand elle lisent la bible : la mise en épingle d'un passage au détriment du restant, de l'ensemble.
 
  Cet effort de discernement est même nécessaire quand on lit des introductions. On rencontre souvent des hypothèses, des préoccupations du moment quand l'auteur a écrit sa présentation. On ne peut lire sans discernement, ni critique : cela peut faire plus de mal que de bien. Il faut aussi savoir proportionner ses lectures selon ses capacités. Des auteurs peuvent être clairs, mais nous ne sommes pas préparés pour les recevoir à tel moment.
 
  À propos de la Bible, il faut observer les deux principes suivants : 1) ne pas lui demander ce qu'elle n'a pas à nous apporter. Ne pas essayer de tout justifier par la Bible. Par exemple une théorie de l'évolution. Le Nouveau Testament ne peut apporter des solutions toutes faites pour tous les temps. Ne pas sauter aussi dans le sens allégorique. Si vous voulez une bonne manière de comprendre : rechercher la pédagogie divine à l'égard de son peuple comme une indication sur la façon dont il conduit les âmes individuellement. 2) ne pas demander ailleurs pour notre vie spirituelle ce que la Bible peut nous apporter : la connaissance de Dieu. Il y a eu, à certaines époques, une littérature de dévotion qui, de fait, suppléait à la sainte Écriture que l'on ne lisait plus.
 
  Le mot sapientielle peut avoir une deuxième signification : une lecture savourée et contemplative. En parlant de la lectio, les anciens disaient qu'ils savouraient les textes dans le palais de leur coeur ; ils prenaient le temps de les laisser chanter en eux ; ils les trouvaient souvent plus doux que le miel. Belle comparaisons et aussi une manière imagée de traduire une expérience réelle mais difficilement exprimable. Il y a une joie spéciale à goutter la parole de Dieu, à en percevoir les richesses cachées, à en savourer tout le suc. Lisez le psaume 118 qui tend à exprimer déjà dans l'Écriture cette expérience de la lecture de la loi divine.
 
  Mais pour recevoir cette joie, il faut d'une part développer l'amour de Dieu et, d'autre part, ne pas être pressé.
 
  Aimer Dieu : celui qui n'aime pas Dieu ne verra qu'un ennuyeux pensum une lecture qui ne parle que de Lui. «Si quelqu'un, écrit saint Bernard, désire acquérir la connaissance des choses qu'il lit, qu'il aime ; autrement, celui qui n'aime pas s'approche en vain pour entendre ou lire les vers d'amour, parce qu'un coeur glacé ne peut comprendre des paroles embrasées.»
 
  Ne pas être pressé. La langue ne peut pas goûter aux mets si ceux-ci sont avalés trop rapidement. Il faut jeter l'ancre dans le golfe des Écritures. Si on observe les lois de la lectio divina on franchira alors les étapes de la vie spirituelle, telle que le moyen âge les a formulées. Le plus célèbre itinéraire est celui de «l'échelle des cloîtrés» par Guigues II, prieur de la Chartreuse vers 1150, On part de la lectio, celle-ci se prolonge en meditatio, (c'est-à-dire répétition du texte), tourne peu à peu à l'oratio (ou prière) et s'épanouit enfin dans la contemplatio. La lectio cherche ; la meditatio trouve ; l'oratio demande ; la contemplatio savoure.
 
  La contemplation est ce moment où le regard cesse de passer d'une chose à une autre. Pour s'arrêter devant un objet, une splendeur, une présence qui l'investit tout entier, où il plonge librement. Pour mieux s'en pénétrer il ne cesse de s'en rassasier. Les yeux intérieurs ont trouvé la beauté qui les retient ; l'intelligence, la vérité qu'elle quêtait ; le coeur, son ami et son maître ; l'âme, son Dieu. PLus qu'un regard, la contemplation est un toucher, une étreinte. L'âme est comme Marie à Bethanie aux pieds de Jésus ou Pierre à la Transfiguration. On perçoit non seulement des objets, même très beaux, mais encore des valeurs. Les mots évangéliques, les paroles divines servent de support permanent à ces valeurs. C'est même cela qui différencie la contemplation chrétienne de toute contemplation esthétique : un beau coucher de soleil nous met en arrêt et en émerveillement, mais c'est simplement un objet qui charme nos sens. Au contraire, une parole du Christ qui nous révèle le Père, nous fait entrer dans le brûlant mystère de Dieu où nous sentons déjà que nous nous consumons, engagés tout entier.  


                                                 Suite      
 

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27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 17:27

 

 

Dieu Parmi Nous

 

 

Ce site a été réalisé par  

 

 

 

M.Raymond  Beaugrand Champagne

 

 

 

Oblat de L' 
 

 

Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac

 

 

La Série 

"Rencontres Spirituelles"

  De RadioVille-Marie

 

 

Ce site propose l'accès aux émissions de la série radiophoniques 
 Rencontres  spirituelles

 

"Aux émissions de la série télévisée" Rencontres, aux articles publiés
dans le , aux
  NIC   conférences  prononcées et à venir, à des suggestions de lectures  et à de l'information sur le , une somme considérable de travail accompli par Raymond Beaugrand-Champagne depuis près
de cinq décennies. De plus, des liens vers des Saint-Suaire de Turin sites intéressants  et des témoignages  d'auditeurs et d'internautes.

 

 

 

 

 

 

 

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27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 03:00



 

 Les relations interpersonnelles  

 dans la règle de saint Benoît  

Par 

 Dom Raymond Carette, o.s.b.   

 
 

 Introduction 


 

  L'an dernier, je vous ai entretenus de la prière. Vous vous souvenez que le fondement de cette activité spirituelle se basait sur la relation entre Dieu et l'homme. Une relation d'échange, de dialogue, de communication, de va-et-vient. La lecture amorce normalement cette activité. Sa source se perd dans les profondeurs de la Parole de Dieu. L'initiative vient d'en haut. « Les dons les meilleurs, les présents merveilleux, viennent d'en haut, ils descendent tous d'auprès du Père de toute lumière» (Jc 1,17). L'homme reçoit cette Parole et sa première réaction se tient du côté de la réflexion. La Parole interpelle son intelligence; elle suscite en lui une activité intellectuelle. Plus il avance dans sa réflexion, plus l'homme sent ses limitations et il retourne à Dieu ce qu'il en reçoit. De plus en plus il se tient en présence de Dieu avec tout son être. C'est l'oraison ou savourer, selon ce que dit le psalmiste: «Goûtez et voyez: le Seigneur est bon! Heureux qui trouve en lui son refuge.» Si le désir se fait plus profond, s'il s'empare de tout l'être pour l'élever au-dessus de lui à la suite de son Bien-aimé, la prière prend alors le nom de contemplation, d'oraison qu'elle était. Ces étapes se concevraient mieux comme des cercles qui se rencontreraient mais sans se confondre. Dans chaque étape de cette évolution, on constate l'oeuvre de la grâce, de l'influx divin qui est primordial et la réponse de l'homme à cette convocation. Dieu appelle, attire à Lui; Il comble l'homme qui jouit un temps de sa présence comme on examine une pierre précieuse. Puis on dirait que la présence de Dieu se fait plus discrète. L'homme aurait reçu un cadeau pour en jouir un temps. Cette absence se prolonge jusqu'à ce que l'homme ressente à nouveau sa faiblesse et qu'il recommence sa quête de Dieu mais sous une autre coloration. L'homme n'épuisera jamais la grandeur divine en elle-même, mais il s'épuisera dans les images qu'il se fait de Dieu et de ses bienfaits.

  Cette année, je voudrais vous présenter le monde des relations dans la règle de saint Benoît. Un aspect que les auteurs ne traitent pas explicitement, du moins je ne l'ai pas encore trouvé clairement exposé. Avant de passer à l'étude du sujet, une introduction sur la vie relationnelle en général nous aidera à relire la règle.  



 

 Recevoir et donner 


  Dans tout échange, on reçoit et on donne. On accepte et on réagit. On est passif et actif. On se situe dans un rôle de dominateur ou de dominé. On accueille ou on est accueilli. On offre et on reçoit. On écoute et on réagir. On visite et on est visité. On est interpellé et on répond. On soutient ou on est soutenu. On entraîne ou on est entraîné. On guide ou est guidé. Recevoir implique une attitude de docilité, de réceptivité et d'ouverture. On peut être comblé mais sans en prendre conscience, rester indifférent ou refuser de répondre. Avant de pouvoir être en mesure de donner nous avons accepté  et reçu un nom, un pays, une langue, une nationalité, une culture, une instruction, etc. Dans la vie courante nous nous servons continuellement de nos sens externes qui reçoivent les informations nécessaires pour rester en contact avec le monde ambiant et nous en protéger. Par la peau nous recevons la sensation du chaud et du froid, du doux et du rude, etc. Nous recevons les sons par les oreilles; le goût par la langue; la lumière par les yeux; les odeurs par le nez. Ne parle-t-on pas de pollution par le bruit, la vue, l'odorat, etc.

  Dans le domaine surnaturel, nous avons reçu le baptême, la naissance à la vie divine, même si nous n'étions pas conscients de tout ce qui nous arrivait comme dans la naissance sur le plan naturel. Dans l'Eucharistie, nous recevons le Corps du Christ. Celui qui souffre ou qui est près de la mort reçoit le sacrement des malades. On reçoit le pardon de ses péchés. Le prêtre reçoit le sacerdoce (cf. HB 5,4). Les époux se donnent et se reçoivent mutuellement dans le sacrement du mariage. Le rituel dit: «N. , je te reçois comme époux et je me donne à toi.» Dans la liturgie, nous recevons la Parole de Dieu qui, proclamée, devient vivante pour celui qui l'écoute dans la foi.

  Celui qui refuse de recevoir se coupe des autres. Celui qui ne reçoit pas, c'est-à-dire qui n'accepte pas ce que Dieu dit de Lui-même, ne progresse pas dans la vie surnaturelle, comme l'étudiant qui se ferme au professeur qui lui enseigne. Dans tous les domaines, on grandit quand, en toute humilité, on accepte de recevoir. Recevoir permet de voir plus loin et la foi se base sur ce principe.

  La faute de nos premiers parents est décrite comme un refus de Dieu, une non-acceptation de ce qu'il leur demandait. L'orgueil devient désobéissance en s'érigeant comme non acceptation. Votre expérience vous a appris qu'il est plus difficile de recevoir un cadeau que d'en donner un . Pourquoi? Quand nous recevons, nous ne contrôlons pas la situation; nous nous situons dans une relation d'infériorité. Quand je reçois je suis forcé de prendre ce que l'autre veut bien me donner pour mon plaisir et ce n'est pas pas toujours ce que je désire. Il me vient à l'esprit cette phrase des Actes des Apôtres: «Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir» (20,35). Notre relation à Dieu reste difficile justement parce que nous avons peur de recevoir ce qu'il veut nous donner pour notre bien alors que nous Lui avons demandé ceci ou cela sans réponse. En retour rien à Lui donner si ce n'est ses propres dons. Nous le disons dans la prière eucharistique 1V: «Regarde, Seigneur, cette offrande que Tu as donnée Toi-même à ton Église.» Nous aimerions dicter à Dieu ce que nous voulons recevoir. Dieu n'est pas comme le Père Noël à qui nous passons des commandes. Nous sentons que Dieu donne et dans son don, Il montre alors sa supériorité, son contrôle, son pouvoir sur nous.

  Dans l'Évangile Jésus montre comment recevoir. Il ne condamne pas la pécheresse quand, prenant un repas chez un pharisien, elle répand sur ses pieds un parfum précieux (Lc 7,36 ss.) Luc rapporte au chapitre 15, des exemples de la miséricorde de Dieu, spécialement dans la parabole de L'enfant prodigue. Jésus accepte de manger chez zachée. Vite ce dernier descend de son arbre et il reçoit Jésus avec joie (Lc 19,6). Jésus accueille les enfants: «Laissez les enfants, ne les empêchez pas de venir à moi» (Mt 19,14). Jésus accueille les Samaritains pas bien vus des Juifs, en rapportant la parabole du bon samaritain. Le lépreux qui revient remercier Jésus après sa guérison avec les 9 autres, est samaritain. Au temps de Noël, le Prologue de saint Jean est lu quelques fois dans la liturgie: «Le Verbe est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçus»; «Nous avons reçu grâce après grâce» (Jn 1, 11&16). Dès le début de l'Église, les disciples de Jésus reçoivent l'Esprit promis par Jésus.

  Plusieurs paraboles se comprennent mieux sous cet éclairage du don de Dieu. Jésus cherche à montrer que le royaume de Dieu est réponse à un don non le fruit des efforts de l'homme. Qui ne veut pas accepter le don, ne pourra pas y entrer. «Si tu savais le don de Dieu» dit Jésus à la Samaritaine au puits de Jacob (Jn 4,10). Le don de Dieu le plus parfait aux hommes, n'est-ce-pas son propre Fils ? Tout le salut consiste à recevoir ce don. Vous vous demandez pourquoi la pratique religieuse a baissé. D'après moi, on ne sent plus le besoin de recevoir le salut. Les fidèles ne veulent plus recevoir de normes extérieures. Chacun veut fixer ses normes dans le domaine de la foi que de la morale. On conteste ce qui est enseigné. N'allez pas croire que c'est propre à notre temps. L'homme veut toujours fixer des règles, une ligne de conduite  à Dieu, lui imposer ses vues sa loi et sa foi. Mais quand Dieu veut se faire entendre, l'homme rechigne et il se répète que la religion est dépassée, car il trouve Dieu trop exigeant. Encore ici des paraboles illustrent ce comportement de l'homme vis-à-vis de Dieu.

  Pour que le salut s'accomplisse Dieu attend une réponse de l'homme. Joseph accepte dans la foi Marie comme épouse alors qu'il ne comprend pas tout ce qui se passe. «Il prit chez lui son épouse» (Mt 1,20-24). Même acceptation chez Marie dans le récit de l'Annonciation selon saint Luc. Jésus demande de l'accepter: «Qui vous accueille m'accueille; et qui m'accueille accueille Celui qui m'a envoyé» (Mt 10,40). «Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c'est moi qu'il accueille. Et celui qui m'accueille ne m'accueille pas moi, mai Celui qui m'a envoyé» (Mc 9,37). Et un peu plus loin «Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis: Celui qui n'accueille pas le royaume de Dieu à la manière d'un enfant n'y entrera pas» (Mc 10,14-15). Recevoir comme un enfant veur dire ne pas discuter, être prêt à tout recevoir, car l'enfant ne raisonne pas comme l'adulte. Il y a des paraboles intéressantes, comme celle des hommes qui reçoivent 1, 5 et 10 talents et qui en retour doivent les remettre (Mt 25,14-30). La parabole des invités aux noces (Lc 14,15-24), celle du semeur (Mc 4,3-20), etc. Nous pourrions continuer à examiner des passages du Nouveau Testament avec cette dynamique de recevoir et de donner. En réalité que signifie recevoir si ce n'est s'ouvrir aux offres du donateur? Je reçois l'enseignement de l'Évangile. Ma réponse consiste à changer ma conduite - me convertir - en entrant dans les vues de Dieu en lui faisant plaisir de tout mon coeur.


 Dans la règle de saint Benoît 


 

 Il est temps d'aborder saint Benoît et de constater comment l'enseignement évangélique que j'ai exposé l'a influencé. Au lieu de soutenir des idées ou des théories, il propose des attitudes concrètes comme on l'a vu dans le comportement de Jésus.

  Je vais vous présenter des cas pour constater les deux pôles des relations interpersonnelles: le don de Dieu et la réaction de l'homme. Parfois ce sera entre Dieu et le moine; parfois entre les moines et leur abbé ou les moines leurs relations entre eux ou avec des personnes de l'extérieur. Il existe donc des verber et des noms qui appellent une situation de dépendance et qui font du moine un disciple. Cependant cette attitude de réceptivité ne doit pas encourager un état de mauvaise dépendance. S'il s'agit de Dieu, la dépendance est juste et noble. Face à des biens matériels, la dépendance devient captivante. Dans notre comportement de tous les jours, il faut s'interroger souvent sur l'emprise des biens matériels sur nous. Nous sommes en effet composés d'âmes et de corps. Saint Benoît dans la mise en place de l'échelle de l'humilité affirme que les deux côtés sont notre corps et notre âme. Notre mode de relation se place entre des balises qu'il ne faut pas quitter.

  Dans la règle il y a donc des mots indiquant le fait de recevoir comme «suscipere, accipere, audire, auscultare». Le fait de recevoir fonde la théologie de la vocation. Dieu appelle et l'homme répond. L'obéissance dépasse le fait de donner suite à un ordre. Elle va plus loin; elle change tout le comportement du disciple qui, en recevant est transformé. En répondant aussi, car la réponse fait partie de la relation interpersonnelle. J'y reviendrai plus longuement.

  Cette attitude de réceptivité et de réponse élargit l'aspect ascétique (ou moyen pour se maîtriser) qui a été souvent à l'honneur dans l'histoire monastique. Parfois on a aussi présenté la règle comme un idéal à vivre en soi. Il fallait donc accomplir tous les préceptes à la lettre. D'autres ont vu dans la règle de saint Benoît une vertu plus particulière à pratiquer, comme l'obéissance, l'humilité ou l'office divin. Je ne veux pas contester ces manières  de voir, mais je voudrais vous soumettre une autre grille de lecture.



 Dieu et l'homme 



  Comment la règle conçoit-elle le jeu des forces, le monde relationnel entre Dieu et l'homme ? Ou si vous voulez: existe-t-il des dynamismes ou des mouvements provoqués par des forces ? Quand je constate que je reçois, je suis aussi forcé d'admettre que quelqu'un donne. Dieu se donne à l'homme. Il lui communique sa vie. Et si l'homme sait recevoir, sa réponse sera de passer à l'action. Vous trouverez cette relation fondamentale dans tout le Prologue. Ce dernier est composé  de petites unités qui mettent en scène le Seigneur et l'homme qui, s'il sait d'abord s'ouvrir, écoute puis réagit, enfin fait le bien.

  Voici la première unité: «Écoute, mon fils. Prête l'oreille de ton coeur. Reçois l'enseignement d'un père.» Qu'est-ce, si ce n'est une exhortation ou une invitation à l'ouverture ? Comment saint Benoît demande-t-il de réagir ? mets-le en pratique. Donc recevoir et donner une réponse; ce qui veut dire aussi renoncer à sa volonté propre, prendre en main les armes de l'obéissance pour combattre; se lever, ouvrir les yeux, avoir les oreilles attentives, et finalement courir.

  Un deuxième bloc. Une question: le Seigneur cherche son ouvrier. Un appel, une invitation. La réponse: tu lui réponds. Dieu devient présent: me voici. Saint Benoît qualifie ainsi cet appel: «Quoi de plus doux que cette voix du Seigneur qui nous invite ?» Encore la réponse de notre part: «Ceignons nos reins de la foi et de la pratique des bonnes oeuvres. Avançons sous la conduite de l'Évangile.« Il faut encore courir pour bien répondre. Don et appel sont du côté de Dieu; la réponse, du côté de l'homme.

  Dans le centre du Prologue (23-32) c'est Dieu qui donne l'impulsion et qui fait passer le courant. L'homme y entre; il se fait réceptif, prêt à être rempli de l'amour de Dieu. Même constatation au verset 33, qui est une citation de Mt 7,24: «Celui qui écoute (recevoir) mes paroles et les accomplit» Action et réaction. Nous pouvons répondre à Dieu parce qu'il a pris l'initiative en tout. De notre côté, nous avons à accomplir (39). Finalement saint Benoît exprime le pourquoi de sa fondation d'une école du service du Seigneur; pour répondre à une invitation de Dieu. Vous aurez remarqué comment il demande une réponse à l'invitation divine. À trois endroits, il demande de courir.

  Dans le Prologue, saint Benoît instaure bien la relation entre Dieu et l'homme. Ce dernier reçoit sur des niveaux différents. Il répond en s'ouvrant, en écoutant et surtout en réagissant. Celui qui ne réagit pas, je dirais qu'il n'entre pas dans le jeu; il se traîne les pieds. Mystère de l'appel et de la réponse de l'homme. Dieu nous fait des dons; il nous communique de bons conseils. Il vient nous visiter. Il passe au milieu de nous grâce à l'Écriture. Il s'incarne encore en notre temps. Saint Benoît nous pointe en disant: «Répondez à ces invitations divines, à ces passages.

  Quand j'ai pris les premières notes pour écrire cette conférence, nous étions au temps de l'Avent. J'ai été agréablement surpris de constater combien souvent ce temps liturgique qui prépare à la venue de Jésus, insistait aussi sur une réponse: «Convertissez-vous, croyez à l'Évangile. Aplanissez les sentiers, comblez les ravins, etc.» L'homme est réceptif tout en étant actif. Dieu agit et il donne ce qu'il faut pour répondre. Ici nous avons en main ce qu'il faut pour aborder l'obéissance et l'humilité.



 Obéissance et humilité



  Un regard rapide sur le chapitre 5 de l'obéissance, fait découvrir une réglementation tatillonne. Si nous allons plus loin, en nous servant de la grille de lecture que j'ai proposée, admettons que nous nous situons dans la relation recevoir et donner. Sans une sensibilisation à l'action de Dieu et à une réponse généreuse de notre part, nous restons sur le plan légal ou bien nous entrons dans le jeu du dominateur et du dominé. En complétant le chapitre 5 par le 68, nous constatons que l'amour entre en ligne de compte de même que la confiance en Dieu: deux thèmes rencontrés au Prologue. Dieu se manifeste dans le supérieur. Le moine répond et Dieu répond encore en lui donnant la force d'agir. Nous n'entrons pas alors dans une lutte à savoir qui aura le dernier mot.

  Vous savez qu'il y a deux sortes d'humilité comme deux sortes d'orgueil en constatant qui est concerné: Dieu et l'homme et les hommes entre eux. Qu'est-ce qui peut nous pousser à nous opposer à Dieu, à nous enorgueillir dans notre relation avec Lui ? La non-acceptation de normes qui sont à longs termes. Devant ce que nous condidérons comme lenteur de Dieu, nous allons trop vite en prenant les devants et en jouant le rôle de sauveur. Nous oublions l'omniprésence de Dieu (1er degré d'humilité) qui voit tout d'en haut avec en contrepartie nos désirs du moment, toujours en changement. Ces désirs changeants se nomment la volonté propre (déjà vu au Prologue et 2e degré). Ces désirs, nous sommes impatients de les réaliser (4e degré d'humilité). L'humilité face à Dieu se résumerait bien dans une relation d'acceptation de notre condition de créature. Les attitudes extérieures du 12e degré sont à interpréter dans cette ligne. C'est dans la prière que se passe la relation la plus intéressante entre Dieu et l'homme. Saint Benoît la qualifie par ces mots: «pureté du coeur». On n'entre pas en relation avec Dieu avec sa tête mais avec son coeur. Et cette notation revient au chapitre 52 sur l'oratoire: «avec ferveur du coeur» pour qualifier la prière. Relation aussi qui se fait avec humilité parce que nous avons à recevoir de Dieu et non à lui imposer nos volontés. Puis dans la prière saint Benoît met en garde contre l'abondance des paroles. Ici il faudrait greffer une note sur la manière de concevoir le silence dans la relation entre nous et Dieu, le grand silencieux (cf. 9e degré d'humilité).

  Donc vivre dans l'humilité veut dire vivre avec nos limitations face à Dieu. Vivre avec la grâce qui vient à notre secours à cause de notre faiblesse :«Prions le Seigneur d'ordonner à sa grâce de nous prêter son aide» (Pr 4,41). Dieu nous conduit sur le chemin d'une connaissance croissante de Lui et de nous. En tant que relation avec Dieu, l'humilité reste une expérience de foi avant d'être une vertu. On pourrait encore traiter de l'humilité entre les membres de la communauté pour constater la même relation.



  Relation entre le supérieur et les moines 



  La relation avec l'abbé se fonde sur la relation avec le Christ. Voici le passage de la lettre aux Romains apporté comme confirmation du nom d'abbé: «Vous avez reçu l'Esprit des fils d'adoption, par lequel nous crions: Abba, c'est-à-dire Père.» Double mouvements : recevoir et répondre. Saint Benoît compare les ordres et l'enseignement de l'abbé comme un levain qui se répand. Le levain réagit: il fait gonfler la pâte. Si l'abbé met toute sa sollicitude pastorale et que les brebis ne réagissent pas...Donc pour l'auteur de la règle les frères ont à répondre aux soins de l'abbé. L'abbé invite, dirige, conduit; les moines en retour ont à répondre par leur conduite. En retour l'abbé réagit, s'amende en prêchant en paroles et en actes.

  Saint Benoît suggère à l'abbé des manières différentes de se comporter justement parce que tous répondent différemment. L'abbé est averti: Qu'il considère combien difficile et laborieuse est la charge qu'il a reçue de conduire des âmes et de s'accorder aux caractères d'un grand nombre» (2,31).

  Le code pénitentiel se comprend bien dans ce contexte d'échange. Les corrections sont données pour permettre au coupable de réagir, de se reprendre et de s'insérer à nouveau dans la communauté. Le mot utilisé est celui de «satisfaction» (24,4,7). Pour le frère coupable d'une faute grave, «aucun frère n'aura avec lui ni relation ni entretien» (25,2). On ne le bénit pas, ni sa nourriture. Donc le frère vit sans recevoir ni donner. Loin de laisser le frère dans la peine, l'abbé agit comme un médecin envers un malade. Tout son art sert à faire réagir le frère qui s'est fermé. Vous vous souvenez ce que la règle suggère à l'abbé au chapitre 28: les onguents des exhortations, le remède des divines Écritures, la brûlure de l'excommunication et les coups de verges. Et le dernier moyen, la prière et celle de tous les frères pour que le Seigneur lui rende la santé. «l'abbé s'efforcera plus à se faire aimer qu'à se faire craindre...Avec discrétion, qu'il tempère tellement toutes choses que les forts désirent faire davantage et que les faibles ne se dérobent pas» (64,15 & 19).

  Le chapitre 68 est un exemple frappant de la relation donner et recevoir. On demande à un frère des choses difficiles. Il doit recevoir l'ordre en toute douceur et obéissance. Il réagit s'il estime que le poids du fardeau dépasse la mesure de ses forces. Il présente à son supérieur les raisons de son impuissance. Après cette présentation, le supérieur réagit. C'est ce que l'on appelle le dialogue: un échange, non le jeu du plus fort, car saint Benoît précise: «L'inférieur se persuadera que la chose lui est avantageuse» (68,4).


 

 

  Les relations fraternelles 



  Vous  savez que les chapitres propres à saint Benoît traitent davantage des liens entre les membres de la communauté. Au chapitre sur le conseil, le troisième, on constate que les frères peuvent donner leur opinion. Au chapitre 71, les frères ont à s'obéir les uns les autres. Et comment? en toute charité et empressement. «Ils s'honoreront mutuellement avec prévenance; ils supportetont avec une très grande patience les infirmités d'autrui, tant physiques que morales...nul ne recherchera ce qu'il juge utile pour soi, mais plutôt ce qui l'est pour autrui» (72,4-8). L'un reçoit l'autre et il l'accepte comme il est. Il ne peut pas changer son frère, mais dans son coeur il peut l'admettre et le recevoir tel qu'il est. Il reçoit son frère, celui qui fait un effort pour lui être utile. Encore une fois constatons qu'il y a ce lien entre donner et recevoir. Le don s'accepte même s'il reste difficile. Je reçois mon frère en l'acceptant et non en voulant le changer. Ici je dirais qu'il n'y a pas de la part des frères entre eux la même dynamique qu'entre Dieu et un frère ou entre l'abbé et les frères. La relation reste toutefois fondamen-talement la même: l'ouverture à l'autre, même me force à le recevoir dans son altérité. La tendance naturelle consiste beaucoup plus à prendre mes critère que je juge les meilleurs pour refuser d'accueillir l'autre.



Recevoir les personnes extérieures à la Communauté 



  Il y aura deux cas: les visiteurs de passage et ceux qui veulent devenir moines.

  Le titre latin du chapitre 53 utilise le même mot que pour le titre des chapitre 58 et 61; le verbe suscipere, recevoir. La communauté reçoit donc des hôtes. L'auteur cite la phrase de Matthieu 25,35: «J'ai demandé l'hospitalité et vous m'avez reçu.» Il y a eu une demande et une réponse, la réception. Comment doit-on recevoir? En montrant de l'honneur, de l'empressement, des marques de charité et de l'humilité car c'est le Christ qu'on reçoit. Vous constatez la même dynamique que dans la première partie: recevoir Dieu et la réponse qu'on Lui donne. à son tour l'hôte doit répondre à cette réception. On le conduit à la prière et on lui lit l'Écriture. Après le rituel spirituel, le rituel matériel: on lui témoigne toute l'humanité possible; on mange avec l'hôte. On lui offre des commodités comme de l'eau pour les mains et les pieds. Saint Benoît de faire réciter ce verset de psaume: Nous avons reçu, Seigneur, ta miséricorde au milieu de ton temple»(Ps 47,10). Chez qui reçoit-on plus spécialement le Christ ? dans le pauvre et le pélerin et en retour on leur témoigne plus d'attentions. En recevant le pauvre et le pélerin la communauté peut donner davantage car ils sont des plus démunis, «tandis que pour les riches on est plus porté à les honorer» (53,15).

  À l'hôte séculier je vais joindre l'accueil du moine étranger (chap. 61). Dans le titre latin encore le verbe suscipere, recevoir. Le moine est qualifié de peregrinus. On sait par le chapitre premier qu'il y avait des moines gyrovagues qui se promenaient de province en province. À la fin du chapitre, le même verbe revient. Pour cet accueil saint Benoît demande de répondre généreusement: autant de temps qu'il le désire (2) à condition de s'accommoder de ce qu'il trouve (3). Il va même plus loin: on peut lui offrir de fixer sa stabilité ce qui est le contraire de la vie de gyrovague. On peut aussi réagir dans un autre sens: lui demander de se retirer. Cette manière d'agir met en oeuvre encore une fois un dynamisme. De même que nous pouvons refuser les avances divines en répondant négativement, de même la communauté peut refuser le moine étranger qui pourrait être exigeant et vicieux. Notez que ces deux qualificatifs négarifs font comprendre ce que saint Benoît attend de ses moines. Autre constation en relisant ce chapitre 61: l'abbé examinera les remarques de ce moine car le Seigneur a pu le conduire dans ce but. Ne trouvez vous pas que c'est comme un écho du chapitre 3 où tous sont convoqués en conseil car le Seigneur peut parler par le plus jeune ? encore une fois, une marque d'accueil et d'ouverture même si tout n'est pas retenu. Avant de se fermer, il faut s'ouvrir pour mieux juger. Au verset 10, un lien avec le Prologue: «En tout lieu on sert un seul Seigneur et on milite sous un seul Roi» (Pr.3).

  Il ne faudrait pas oublier le frère qui est le plus en contact avec les personnes de l'extérieur: le portier. Il reçoit des directives dans la règle au chapitre 66. On place un sage vieillard à la porte capable de recevoir et de rendre une réponse. Il doit même rester sur place, près de la porte afin que celui qui arrive trouve quelqu'un à qui parler. Dès qu'on aura frappé, il doit répondre «Deo gratias». Il est bien averti de ne pas répondre n'importe comment mais avec bonté, avec charité et rapidement. Vous notez encore une fois ces relations ferventes que saint Benoît demande de développer. Avec les personnes de l'extérieur, les moines ne peuvent se comporter comme des porcs-épics.



 Le recrutement 



 Le dernier cas de réception concerne le recrutement du monastère (chap. 68). Encore dans le titre, le verbe suscipere, recevoir. Première constatation: un accueil réservé pour celui qui veut s'engager dans la vie monastique. On rencontre le mot difficulté une seule fois dans la règle et c'est ici. Celui qui vient pour sa conversion devra, comme le moine visiteur, passer par les épreuves de l'admission. La formule trouvé par saint Benoît pour l'engagement: «Suscipe me...»  Reçois-moi, selon ta parole je vivrai; que je ne sois pas confondu dans mon attente» (Ps 118, 116). Le premier engagement se fait d'abord envers Dieu. Si le candidat a reçu un appel de Dieu c'est encore Dieu qui le reçoit. Aussi cet engagement se fait-il à l'oratoire en présence de Dieu et de ses saints. la promesse est déposée sur l'autel. La réception dans la communauté découle de la réception par Dieu. Si Dieu a reçu, la commuanuté répond à son tour en recevant. Le dépouillement des vêtements pour en recevoir du monastère est le signe de cette réception. Le nouveau moine devient la part du Seigneur. Il s'opère un échange. Le moine s'offre, se donne et le Seigneur le reçoit.

  Autre source de recrutement: les prêtres. Avec le chapitre 60 qui traite de ce cas, saint Benoît recommande la réserve comme pour l'admission en général et celle des moines de passage. Le candidat doit persister dans sa demande avant d'être reçu. On l'avertit qu'il sera tenu à toute la discipline de la règle. De plus qu'il soit prêt à donner à tous un exemple d'humilité. Selon le contexte ceci veut dire: ne pas se prévaloir de son sacerdoce pour passer par-dessus l'observance régulière.

  Avec le chapitre 59 qui légifère sur «les fils de nobles ou de pauvres qui sont offerts,» le verbe recevoir est remplacé par «offrir». Ce sont les parents qui offrent à Dieu leur enfant. Phénomène à sens unique, le contraire de ce que nous avons vérifié jusqu'à présent. Saint Benoît ne parle pas du tout de réponse de la part de la communauté et de l'abbé. Ceci peut nous aider à comprendre que cette offrande d'enfant ne peut s'égaler à une promesse, ou à un engagement. Si les parents donnent des biens au monastère, il semble que ces derniers serviront à éduquer l'enfant. On ne constate pas de dynamique ici. Il y a bien un don mais pas question de réponse, d'engagement du côté du l'abbé ou de la communauté.



 Conclusion 



 Vous avez pu constater que cette maniêre de lire la règle de saint Benoît est intéressante mais elle ne peut pas tout expliquer. Comme toute grille d'interprétation, elle garde des limites car la vie est plus vaste que les cadres dans lesquels on veut la mettre. Cependant la règle demeure toujours vivante à cause de cette dynamique que permet de la faire revivre continuellement. Le domaine relationnel reste une part important de la vie et surtout de la vie de relation avec Dieu. On ne peut pas rationaliser cette dimension. Elle se vit spontanément. Dans toute relation on peut donner une réponse favorable ou défavorable. À une avance de Dieu on peut dire oui ou non. Il faut dire oui au bien et non au mal. On peut refuser un appel de Dieu sans pour autant que le salut soit en cause, mais je pense qu'on se prive alors de moyens pour l'atteindre plus facilement. Jamais Dieu ne peut nous tordre les bras pour réaliser son plan de salut. Il l'accomplit malgré nos faiblesses. N'est-ce-pas là la force de Dieu ? «Je me glorifierai dans mes faiblesses», écrivait saint Paul (II Co 11,30).

  Cette relation se vivra en plénitude dans la vie bienheureuse. On se pose souvent la question: Que sera-t-elle, cette vie bienheureuse ? », surtout à l'occasion d'un décès qui nous met devant la situation qu'un jour ce sera notre tour. Nous jouirons de la présence divine en le recevant non plus sous des voiles et des images mais directement, en autant que le permet notre nature humaine limitée. À nous , comme préparation ici-bas, de faire des actes d'accueil de Dieu qui nous aime et veut notre bien. On lit dans l'Apocalypse des «previews» de la vie céleste, une liturgie grandiose. Ce ne peut être que la réponse au don de Dieu. À Lui, gloire, puissance, honneur pour les siècles des siècles. Amen                    

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27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 01:45



 

Silence et Prière

 dans la règle de saint Benoît 
 
 
                               Par 

   Dom Raymond Carette, o.s.b. 

 

  En préparant cette conférence, j'ai été surpris de constater que très peu d'auteurs osent parler du silence. Vous pourrez lire des articles et des livres sur le silence. Vous arriverez à une conclusion: impossible de parler du silence sans toucher à la parole. Même pour parler de cette réalité, ne faut-il pas utiliser des mots. Tous les auteurs spirituels abordent en même temps le silence et le parler. Ils ne choisissent pas l'un ou l'autre. Dieu a mis en effet en l'homme un besoin et une capacité de silence autant que d'expression verbale.

  Pour amorcer le sujet, voici un passage tiré d'un sermon de saint Bernard "Sur la misère de l'homme". "Quelle est grande notre misère, et qu'elle est abondante notre pauvreté! Notre indigence est telle que nous sommes pleins de besoins: "Nous avons besoin de mots", pour communiquer entre nous, mais aussi, ce qui est encore plus étonnant, avec nous-mêmes. "Personne ne sait ce qu'il y a dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme, qui est en lui. Mais entre nous et nous, entre ce que nous sommes et la conscience que nous en prenons, aussi bien qu'entre nous et les autres, un gouffre est béant: seul l'instrument des mots nous permet de le traverser, en rendant possible aux pensées de nos coeurs de passer de nous à nous, et de nous aux autres. C'est à cette nécessité que répond le langage. Car nous avons besoin de nous parler à nous-mêmes. Des exemples tirés des psaumes se présentent aussitôt, dans lesquels nous parlons à notre âme, de biens des façons: "Pourquoi es-tu triste, mon âme?" ou "Bénis, mon âme, le Seigneur..."Oui, mon propre coeur est comme absent de moi, j'en suis réduit à me parler à moi-même comme à un autre. Mais tout cela ne vaut qu'en attendant, durant cet intervalle qui nous sépare encore du plein accomplissement de tout dans le royaume: tout cela est lié au fait que "je ne suis pas encore revenu à mon coeur, retourné à moi, c'est-à-dire uni à moi-même. Quand cela sera réalisé, quand nous nous rencontrerons tous par notre union à l'Homme parfait, le langage cessera; il ne sera plus besoin ni de médiation ni d'interprète: l'unique Médiateur aura tout rassemblé dans la charité; par lui, nous serons tous devenus un avec ceux qui sont véritablement et éternellement un entre eux: Dieu le Père et le Seigneur Jésus".   

  Ce que saint Bernard présente ici comme devant s'achever dans l'eschatologie totalement révélée doit commencer maintenant: il faut passer de la division et de la séparation à l'unité en nous, à l'union de nous avec tous les autres et avec Dieu. Dans ce mouvement, les mots ont leur rôle à jouer. Car il est inhérent à notre nature de parler: cette capacité fait partie du don de la vie que nous avons reçu de Dieu. Toutefois, comme tout ce qui fait partie de notre nature en sa condition pécheresse, ce don est ambivalent: il offre une possibilité de médiation, mais il peut aussi devenir un obstacle à la véritable communication, celle qui demeure conforme à notre nature, même après qu'elle a été blessée par le péché. Le parler peut devenir une source d'illusion dans nos relations avec les autres et avec Dieu. Parce que le don de la parole est bon, il ne faut ni le supprimer comme si le mutisme était meilleur, ni le réprimer, comme si le fait de parler le moins possible était un bien, ce contre quoi proteste toute la tradition: l'excès de silence peut engendrer en nous du désordre et du bruit. Il faut utiliser le parler en le contrôlant, le modérant, l'orientant vers Dieu. Il faut que je l'élève au niveau d'un moyen qui me permette de parler de Dieu à Dieu, à moi, à tous, et, si je dois parler de moi et des autres, à le faire conformément à la vérité, à l'amour. C'est là tout le domaine de l'ascèse du langage.   


 

Place du chapitre 6

 dans la Règle de saint Benoît 

 


 

  À présent nous allons voir dans la règle de saint Benoît des aspects du silence en essayant de tirer des applications pour la vie spirituelle. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que le chapitre 6 concerne directement le sujet. Si on applique le mot silence à ce chapitre, on en réduit considérablement le sens et la portée. Au sens propre du terme, il n'est question du silence que dans les chapitres traitant plus directement de la vie de la communauté, par exemple, à propos du silence de nuit (ch. 42) ou du silence au réfectoire (ch. 38).
 

  Le chapitre 6 se situe dans un contexte tout différent. Il s'agit dans cette section de la règle de doctrine spirituelle non de discipline. La règle développe trois instruments de l'art spirituel dont la tradition et l'expérience ont montré leur valeur éducative. Après l'obéissance donnée comme le fondement de toute la vie spirituelle, la maîtrise de la parole en apparaît comme une des conditions.

  L
es chapitres 5 et 6 sont repris respectivement par les 2ème, 3ème et 4ème degrés d'humilité d'une part et les 9ème, 10ème et 11ème degrés d'autre part. Ils sont comme aux deux extrémités de l'échelle de l'humilité. Remis ainsi en situation, entre les chapitres 4 et 7 le chapitre 6 prend toute sa valeur spirituelle et il dépasse l'aspect purement disciplinaire.



 Le titre du chapitre 6 


 
  Au sujet du titre du chapitre, quelques réflexions. Le mot latin taciturnitas, ne doit pas se traduire par taciturnité qui, vous le savez, évoque dans notre culture un terme péjoratif. Un taciturne est considéré comme quelqu'un d'antisocial, non communicatif, étrange et renfermé. Selon des spécialistes, ce mot signifierait être en repos, content. Une personne est taciturne quand ses besoins, ses désirs sont satisfaits. Si une personne parle trop, si elle est loquace, ce serait pour exprimer un malaise, une insatisfaction, des frustrations. La parole cherche à apaiser, à trouver une solution, une satisfaction vis-à-vis un mécontentement. Savoir garder pour soi ce qui vient à l'esprit, des pensées de toutes sortes qu'il ne convient pas d'imposer en tout lieu, en tout temps et à tout venant. La taciturnitas serait cette capacité de garder la mesure entre ce qui est conçu dans l'esprit et ce qu'il convient d'exprimer verbalement ou extérieurement. 

  M
ais souvent la solution se situe au delà des mots et ne peut être trouvée dans des mots, dans un discours. Plus il y aurait de mots, plus il y aurait de l'inquétude, moins de repos. Plus une personne est calme, en repos ou en paix avec elle-même moins elle a besoin de mots pour s'affirmer et être reconnu. Vous reconnaîtrez que cela demande une constante purification de ce qui se passe à l'intérieur de soi pour arriver à la paix. Ceci revient à dire que la parole n'apaise pas nécessairement ce qui se vit à l'intérieur. Une personne qui souffre beaucoup ne peut plus parler car les mots sont inadéquats. Je dirais aussi qu'une grande joie s'exprime de la même manière, sans mot. Tout se vit au plus profond de l'âme dans le silence. Avant d'aller plus loin, je voudrais vous dire que le contraire de la taciturnitas serait la loquacitas dont parle saint Benoît au chapitre du carême (49,7). La personne loquace tend à se répandre à l'extérieur. Pendant le carême le moine est invité à retrancher sur la loquacité dans le but non pas de faire du mutisme mais de vivre plus intensément dans son âme ses désirs, ses passions de toute sorte. Un appel au dépassement personnelle dans la vie spirituelle.

  Comment est-ce possible de vivre la taciturnitas? Suis-je porté à répandre rapidement ce qui se passe en moi ou à le garder non pas dans un refoulement morbide mais pour le présenter à Dieu qui seul peut m'apporter une vraie solution. Une célébration liturgique doit-elle être taciturne, c'est-à-dire se rencontre-il des moments d'intériorisation ou est-ce toujours un feu roulant, un flot de mots dans un désert d'idées. Dans ma relation avec Dieu ai-je appris la valeur de la taciturnitas? Est-ce que j'ai conscience du sens des paroles et de la retenue dans les paroles; est-ce que mes paroles dépassent le sens des mots? Si la taciturnité signifie bien une plénitude et un contentement, la paix du coeur, la paix intérieure, une telle plénitude peut et doit s'exprimer par des mots. Une expérience de Dieu ne peut pas toujours s'exprimer par des mots; elle va souvent au delà du discours. Trop parler peut devenir une fuite comme garder le silence peut devenir un refuge.

 


 

 Étude du chapitre 6 



 A-Discernement de la parole   



 Sous ce titre on pourrait qualifier les 2 premiers versets du chapitre 6. La première citation vient du psaume 38, 2-3. Les deux autres citations du chapitre viennent des livres de la Sagesse qui expriment la sagesse humaine: la parole est un pouvoir redoutable que nous devons apprendre à utiliser avec discernement. "J'ai placé une garde à ma bouche, je me suis tu et humilié"... De ce verset la règle tire la leçon suivante: entre le moment où naissent en nous des pensées et des affections, même bonnes et fortes et le moment de leur expression, il est bon de savoir se ménager un temps de silence. Il ne s'agit pas d'un contrôle trop intellectuel ou volontariste de nos pensées, ce qui serait la mort de toute spontanéité. Il s'agit plutôt d'une attitude intérieure faite de liberté par rapport à soi-même, de recul vis-à-vis de ses pensées et de ses sentiments, ce que nous avons vu comme étant la taciturnitas. Face à ses pensées trop spontanées, à la liberté d'expression, l'auteur proposerait de se tourner la langue 7 fois dans la bouche avant de parler. Originellement le verset du psaume s'applique à la prière adressée à Dieu et ici il est élargi à toutes paroles, même bonnes. Sans le dire explicitement, la règle fait un rapprochement de la plus grande importance. Notre ascèse de la parole n'a pas une visée disciplinaire, elle a une portée spirituelle. Nous parlons à Dieu comme nous parlons à nos frères et inversement aussi: avec agitation, impulsivité ou avec calme et surtout avec possibilité d'écoute. Dans les deux cas il faut savoir laisser des vides sonores. Savoir faire silence est condition de notre prière comme de nos paroles humaines. Laisser la chance à Dieu de s'infiltrer en nous grâce à des moments de silence.

 

 

  C'est en s'y exerçant, en apprenant peu à peu à être conscient de sa parole, en mettant une garde à ses lèvres, qu'on s'établit dans une paix et une liberté intérieure. Voilà un travail de libération intérieure auquelle nous convie la règle que nous soyons religieux ou laïcs. On pourrait résumer cette première section par le 9ème degré d'humilité: "Le neuvième degré d'humilité est que le moine défend à sa langue de parler et pratiquant la retenue dans ses paroles, (taciturnitas) ne parle pas jusqu'à ce qu'on ne l'interroge" (7, 56). 



 B- Parole et péché 

 



  Le discernement exercé à l'égard de nos paroles doit nous faire éviter les péchés de la parole. Nous pouvons arriver à des excès possibles de la langue. "Tu n'éviteras pas le péché en parlant beaucoup" (Pro 10,19). L'important ne consiste pas à ne rien dire, mais de savoir mesurer ce qu'on dit. L'habitude de la taciturnité ou de la maîtrise de la langue permet de discerner ce qui vient de nos propres passions et la vérité qui est peut-être à dire pour le bien de tous.

  Étant donné l'importance du silence on accordera que rarement aux disciples la permission de parler..." Il est assez difficile de se rendre compte de la discipline du silence demandé par la règle. Une orientation nette est cependant donnée ici et qui se retrouve un peu partout. On ne parlera pas souvent, "à cause de l'importance de l'amour du silence". Le mot latin employé ici -gravitas - désigne la qualité de celui qui "reste facilement en silence", qui "spontanément parle en peu de mots". La règle ne cherche pas à "imposer le silence" ou "à réduire au silence", mais à donner l'amour du silence. Son but ici est de donner une directive spirituelle. Au chapitre 4, 52, on aurait une bonne conception de ce point de vue: "Ne pas aimer beaucoup parler".
 



 C - Obéissance et silence 

 



  Avec les versets 6 et 7 on passe à une autre attitude: obéissance et silence et le lien avec le chapitre 5 est fait plus directement. Le verset 6 rejoint cette attitude d'écoute qui a été indiquée dès les premiers mots du prologue. "Écoute, mon fils, les préceptes du maître et tends l'oreille de ton coeur. Reçois volontiers l'exhortation d'un père si bon et mets-la en pratique, afin de revenir par le labeur de l'obéissance à celui dont t'avait détourné la lâcheté de la désobéissance".


  Ces versets suggèrent que la désobéissance est un refus d'écouter la parole constructive d'un autre au profit de la lâcheté qui parle et détermine sa place dans le monde. Pour recevoir la parole d'un autre, pour écouter, pour être obéissant, cela demande de stopper pour un moment son discours extérieur et davantage son discours intérieur dans le but de recevoir ce qui est dit par un autre. Écouter est seulement possible quand la personne se tait pour un moment, quand tous les bruits aussi bien de l'extérieur que de l'intérieur sont au repos en sorte que la vraie parole soit entendue.
 

  Au 4ème degré d'humilité, la règle reviendra sur ce silence de tout l'être au milieu des tempêtes que peut parfois provoquer en nous la situation "d'enseigné". On rejoint aussi la fin du chapitre 5 sur l'obéissance donnée avec joie du coeur.


  Le verset 7 se lit comme suit: "S'il y a des choses à demander au supérieur, qu'on le fasse en toute humilité et soumission respectueuse". Il y a une manière de demander qui se fait dans le silence intérieur d'un coeur libre, ou au contraire, avec l'impétuosité de la passion ou le désarroi de l'inquiétude quand nous sommes trop attachés à ce que nous demandons.


  Dans la vie de prière, encore une fois, les relations avec nos semblables se transposent avec Dieu. On peut tout demander à Dieu. Il peut tout nous accorder. Mais il y a une manière de demander: selon sa volonté, pour notre bien et celui des autres. Le respect dans la prière ça existe. Vous savez ce que saint Benoît en pense. "Quand nous voulons soumettre une requête à un grand personnage, nous ne l'osons qu'avec humilité et respect (mêmes mots qu'au chapitre 6); combien plus faut-il supplier le Seigneur Dieu de l'univers en toute humilité et dévotion. Et, sachons-le, ce n'est pas dans un flot de paroles (multiloquium mot latin qui se rencontre encore au chapitre 6 et 49) mais dans la pureté du coeur et les larmes de la componction que nous serons exaucés. C'est pourquoi la prière doit être brève et pure, sauf le cas où elle se prolongerait sous l'effet d'un sentiment inspiré par la grâce divine"  (ch.20,1-3). Comment ne pas rapprocher ici un passage de saint Matthieu. "Dans vos prières ne rabâchez pas comme les païens: ils s'imaginent qu'en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter" (6,7).


  Le dernier verset de ce chapitre 6 pourrait encore se greffer sur une autre sentence du chapitre 4, 53: "Ne pas dire de paroles vaines ou qui portent à rire". Le 11ème degré d'humilité s'exprime dans la même veine. "Le onzième degré d'humilité est que le moine quand il parle, le fasse doucement et sans rire, humblement et sérieusement, en peu de mots, raisonnablement et sans éclats de voix, selon ce qui est écrit: "Le sage se reconnaît à ce qu'il parle peu".


  Vous reconnaissez encore une fois cet équilibre, cette liberté face à ce que j'appellerais un défoulement verbal. Les paroles ne peuvent servir à perdre le contrôle, à exprimer ses passions. On peut parler beaucoup, dire des bouffonneries pour attirer l'attention sur soi comme un enfant. La parole ne doit pas centrer sur soi. Le palliatif reste le silence ou la mesure, la taciturnitas.
  



 Autres textes sur le silence   



 Après la revue du chapitre 6, voyons les autres textes sur le silence et qui sont plus disciplinaires. Le mot silentium revient seulement 4 fois dans la règle et il se rencontre deux fois avec le qualificatif summum qui veut dire le plus grand. À table on garde le plus grand silence (38,5). Il est en effet très facile de se mettre à parler en mangeant car c'est un moment de détente de rencontre et de partage. Pourquoi demander alors le silence pendant les repas? Pour partager la Parole de Dieu comme nourriture de l'âme.

  
  L'
autre expression summum silentium concerne la sortie de l'opus Dei. Pourquoi encore demander le plus grand silence? Pour garder le climat de prière. J'ajouterais aussi à cause de la taciturnitas. Pendant l'office divin des pensées sont montées à l'esprit.Vouloir les communiquer, les partager irait contre ce qui caractérise la taciturnitas. J'apporterais encore une autre raison: ne pas importuner les autres comme ces frères qui errent dans le monastère au moment de la lecture. "Pris par l'ennui et livrés à l'oisiveté ou au bavardage,... qui non seulement se nuisent à eux-mêmes, mais encore dissipent les autres" 49,18). Autre cas encore autour de l'oratoire: les retardataires aux vigiles qui ont deux tentations en ne se joignant pas à la prière commune. 1- retourner se coucher et dormir. 2- s'asseoir pour bavarder...(43,8) (fabulis vacat, s'adonne au bavardage, même expression que dans le chapitre cité plus haut sur ceux qui ne veulent pas lire).

  L'autre qualificatif de silence est "omni". On ne sait pas trop comment traduire en français car dire en tout silence sonne drôle. Vous avez reconnu le silence pendant la sieste en 48,5. Dans ce cas on peut dire que le silence concerne bien la voix pour ne pas déranger ceux qui reposent. Il faut dire que dans l'antiquité on lisait à haute voix et non avec les yeux comme nous. Donc le silence concerne bien ceux qui lisent au lit en ce moment de la journée.


   Le dernier cas se rapporte au silence de nuit au chapitre 42. On s'attendrait au summum silentium. La première phrase est générale: En tout temps, le moine doit s'appliquer au silence plus particulièrement aux heures de la nuit. Après avoir réglé l'horaire de la fin de la journée, l'auteur revient sur le sujet énoncé au début du chapitre. "Au sortir de cette heure (de complies), il ne sera permis à personne de dire quoi que ce soit. Si quelqu'un viole cette règle du silence (taciturnitatis regulam) il sera puni rigoureusement. On excepte les cas urgents d'hospitalité ou un ordre de l'abbé. Mais même en ces circonstances, tout se fera avec une extrême gravité et une parfaite retenue" (42,8-9). Vous voyez que le conseil de la taciturnitas vise la retenue de ce qui ne peut souffrir d'être communiqué tout de suite. La taciturnitas tempère, retarde, équilibre ce qui monte de l'esprit aux lèvres. Ne pas livrer, se débarrasser l'esprit de tout ce qui peut attendre. Exercice de jugement, de la vertu de tempérance dans le parler. Je dirais que la pratique de la tempérance est plus difficile que l'abstinence, le silence.  



 Parole et silence  



  Pour élargir le sujet, il serait bon de le replacer dans sa position avec la parole comme j'ai cité au début un texte de saint Bernard. Parole-silence; solitude-communion; autant de moyens qui semblent s'opposer, mais qui ne sont pas des fins pour réaliser la vie d'union à Dieu. Le silence n'est pas plus une fin à rechercher que la parole. C'est un équilibre à retrouver grâce à la taciturnitas. 

  L
a parole est nécessaire. Seule elle permet de faire éclater cette paroi isolante que nous avons toujours tendance à sécréter autour de nous. Seule la parole permet de franchir le seuil de l' "autre", au delà de sa carapace de surface qui ne donne de lui qu'un aspect très partiel. Sans la parole, une perspicacité affinée, un peu de connaissance psychologique, etc. peuvent faire deviner l'autre et conduire à une connaissance vraie et objective de son caractère, de sa personnalité. Cela ne suffit pas. "Vous me connaissez bien, mais vous ne me comprenez pas" disait un jour une personne. Connaître quelqu'un, ce n'est pas encore communier avec lui, par l'intérieur.

  S
eule la parole peut faire communier à ce que vit l'autre, car il est seul à pouvoir le dire. Parole et écoute sont les lieux de la communion entre hommes. Cette communion n'est pas possible avec tous au même degré. Elle se fait au cours de la vie, parfois à l'occasion de rencontres personnelles plus explicites et prolongées, parfois par de brèves communications qu'il faut savoir entendre. Elle est difficilement codifiable. Parler au sens de "se dire", est un acte qui coûte; parler est en effet "se livrer"; parler est donc un acte de foi en celui à qui l'on parle. C'est pourquoi la parole ne peut se libérer vraiment que s'il y a accueil véritable. Le jugement, par contre, tue la parole avant même qu'elle soit prononcée. Et cependant, la parole fait souvent tomber le jugement. Une simple parole peut éclairer une attitude, dissiper des malentendus, faire la lumière, rétablir la paix et la confiance. En un sens, la parole est première, c'est elle qui crée. La parole a cette force créatrice et vous avez déjà lu dans la Genèse le récit de la création: "Dieu dit: "Que la lumière soit". Et la lumière fut" (Gn 1,3). Dans Isaïe: "Ma parole qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission". (Is 55,1). C'est souvent par elle que surgit l'Esprit.

  La parole peut être aussi un écran. Elle peut facilement être une évasion, un échappatoire à la vraie rencontre. Au lieu d'établir une communion, elle met entre nous et les autres une foule d'objets qui nous permettent de rester à distance les uns des autres. De plus, tout groupe humain se crée un langage pour s'exprimer à lui-même ce qu'il vit. Fait pour permettre la communion, ce langage peut devenir un jeu de clichés qui ne véhicule que du vide. Que ce soit la langage de la piété, de l'obéissance, de la vertu ou de la liberté, de la relation à autrui, etc., il peut devenir également poncif. Trop de paroles font perdre sens à la parole. Comment alors bien utiliser la parole selon les conseils que l'on peut trouver dans la règle de saint Benoît.
 

  J'ai insisté plus d'une fois sur la taciturnitas, comme la parole contrôlée dans le but de favoriser le silence aussi bien extérieur qu'intérieur. Vous savez aussi que saint Benoît ne prône jamais le mutisme. Il exhorte beaucoup plus à une maîtrise dans l'usage de la parole, un usage vertueux de la parole. Or pour arriver à ce but, comme pour toute vertu, le bon usage de la parole doit se dérouler avec des qualités. Et comment veut-il que l'on parle?

- A
vec humilité. Un frère en conseil doit donner son avis en toute humilité (3,4). On a vu ce qualificatif au chapitre 6. Pour s'adresser à un puissant de la terre comme à Dieu, saint Benoît suggère cette vertu de même qu'au 9ème degré d'humilité quand il précise la manière de parler.

- A
vec douceur ou l'aspect négatif: sans une voix forte, sans crier, sans élever le ton.

- E
n peu de mots, ou brièvement. Non in multiloquio, sans un flot de paroles.

- On rencontre encore deux fois la gravitas. Ce mot en latin signifie, poids, grossesse. On appelle une femme enceinte: gravida. Un parler cum gravitate serait sérieux, posé, digne. Cette manière convient au silence de nuit. Donc un parler mesuré, pas plus qu'il n'en faut. Aussi retrouve-t-on à côté de lui la modération.

- D'
autres expressions qualifient la manière de parler: raisonnablement c'est-à-dire guidé par la raison, non par la passion ou l'émotion ou l'impulsivité. Vous remarquez dans ces qualificatifs deux plans: celui de la politesse et celui de l'ascèse ou contrôle personnel. Il restera toujours plus difficile de montrer comment utiliser la parole que d'exiger de se taire à tout moment et partout.

  Ces caractéristiques sur le bon usage de la parole, peuvent aussi se transposer sur le sens de la vue. Il mérite que l'on sache l'utiliser selon un bon usage pour favoriser la vie spirituelle. On ne doit pas dire de se fermer les yeux, mais de savoir détourner son regard, ne pas se complaire dans des images qui aiguisent l'imagination, Mais je ne voudrais pas dépasser le sujet. N'oubliez pas que le silence, s'il est lié à la parole ne se limite pas à cette seule sphère du son. Que dire des bruits de toutes sortes qui sont comme des tensions constantes pour l'oreille. Des bruits non identifiables créent la peur comme des cris. Des personnes mettent de la musique forte pour étouffer les bruits et pour ne pas avoir peur. La taciturnitas doit encore s'exercer dans les sons écoutés volontairement comme pour fuir, comme une drogue pour couvrir la pollution des oreilles. Quand les deux sens les plus parfaits l'oeil et l'oreille ne subissent pas des excitations outre mesure, il est possible d'écouter le voix et le silence de Dieu dans ses oeuvres.
 

 

 Conclusion 



  Pour le bien de tous et pour l'épanouissement affectif des uns et des autres, il y a un équilibre de la parole et du silence à trouver. Un excès de silence est humainement amoindrissant; un excès de paroles est infantilisant. Cet équilibre est avant tout une question de maturation personnelle.

  La règle de saint Benoît est nuancée. Voici l'opinion d'un connaisseur, le P. De Vogüé. "La pédagogie de Benoît tend moins à hausser la parole au niveau spirituel qu'à en promouvoir un bon usage dans les situations concrètes où l'on est obligé de parler". On peut dire que le thème de la parole est renouvelée chez Benoît par le souci des relations fraternelles. C'est pourquoi la règle ne donne pas de cadre général précis ou de règle complète de silence. Il y des temps et des lieux où le silence est un bien commun auquel tous ont droit et que tous doivent respecter: les temps de prière où nous nous retrouvons seuls devant Dieu; silence dans l'église où nous sommes à l'écoute d'une même parole comme dans la liturgie.
 

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  • : Définir l'oblature bénédictine. celle-ci désigne le regroupement d'un groupe d'oblats et oblates à un monastère particulier. C'est ainsi que l'on parle de l'oblature de Saint-Benoît-du-Lac.
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