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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 18:40

 




          Chapitre V
  Le Changement 
 
 Le Seigneur dans son amour nous montre le chemin de la vie 

 

 

        La vie vue comme un voyage, une ascension, un pélerinage, une route, est une idée aussi vieille que l'homme lui-même. Un des noms les plus anciens donnés aux chrétiens à l'époque des Actes des Apôtres était : « ceux qui suivent la voie ». Nous voyons le chrétien comme un pélerin n'ayant pas de cité permanente sur cette terre ; nous parlons de l'Église, surtout depuis Vatican 11, comme d'une Église pérégrinante. Mais nous ne pouvons pas envisager la vie comme un voyage sans accepter que cela entraîne pour nous changement et croissance. Cela, la Règle le sait. Car si une place centrale est donnée à la stabilité, le voeu de conversatio morum fait intervenir l'exigence d'un changement continuel. Le contrepoids essentiel à l'immobilité c'est de toujours avancer.
 
    L' Expression conversatio morum a un archaïque et les tentatives pour la traduire en langage moderne sont rarement un succès. Par là le novice s'engage à vivre toute sa vie monastique suivant la Règle, dans la persévérance et l'obéissance au processus de transformation qui durera la vie entière à la suite du Christ. La réalité que ce voeu exprime est aussi ancienne et aussi nouvelle que l'Évangile lui-même et ce n'est pas seulement au moine que ces exigences s'appliquent.   La conversatio signifie répondre totalement et entièrement à ce mot que le Christ nous a adressé à tous : « Viens, suis-moi ! ».
 
    Réaliser que le tout d'une vie doit être ouvert à la possibilité du changement demande non pas une observance de la Règle, mais une réponse libre et illimitée aux invitations que Dieu nous lancera. Si le voeu de stabilité est la reconnaissance que Dieu est totalement fidèle et digne de confiance, alors le voeu de conversatio est une reconnaissance de ce qu'il est imprévisible, ce qui nous met devant notre amour du confort et de la sécurité. Cela veut dire qu'il nous faut vivre dans le provisoire, prêts à répondre à la nouveauté quand et comme elle se présentera, sans sécurité, sans nous accrocher aux certitudes passées. Nous devons plutôt nous attendre à voir les idoles que nous avons choisies mises en pièces l'une après l'autre. Cela veut dire lâcher prise sans cesse. C'est vraiment, comme si souvent dans la Règle, mettre en pratique dans notre vie les exigences bibliques, dans ce cas les mots de saint Paul:
 
    Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l'avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut dans le Christ Jésus (Ph 3,13).
 
    Une façon plus moderne de formuler les voeux, l'appelle simplement le voeu d'ouverture.
 
    Quand vous vous arrêtez pour réfléchir un peu au concept de conversatio morum, le plus mystérieux de nos voeux et en fait le plus essentiel à mon avis, il peut être interprété comme un engagement à une transformation intérieure totale, à devenir un homme complètement nouveau. Il me semble que cela pourrait être considéré comme le but de la vie monastique, et que peu importe où on essaie de le vivre, cela reste l'essentiel.
 
    Thomas Merton parlait à Bangkok, pendant son dernier voyage en Asie, le jour même de sa mort inattendue. Le voyage à l'étranger, la transformation intérieure, la mort elle-même et, qui plus est, une mort tout à fait imprévisible, tous ces fils rassemblés en cet homme à ce moment précis du temps symbolisent d'une manière frappante ce dont il parlait dans ce qu'il appelait le plus mystérieux des trois voeux. En définitive, ce n'est rien de plus et rien de moins qu'un engagement à suivre le Christ, quoi que cela puisse signifier. Ce qui est certain c'est que cela entraînera la mort et pas seulement la mort à la fin du voyage, mais les petites morts de la vie, le mourir pour vivre, la perte qui amèrera une nouvelle croissance.
 
    Nous trouvons dans le Prologue un appel, un voyage et une fin. « Y a-t-il quelqu'un qui désire la vie », dit le Seigneur et il élève à nouveau la voix, « et désire voir des jours heureux ? » Alors si nous entendons son appel et répondons « moi », Dieu dans son amour nous montrera le chemin de la vie, et nous nous mettrons en route pour ce voyage qui à la fin (après avoir partagé les souffrances du Christ car la route n'est pas facile) nous fera avoir part au Royaume.
 
    Ne va pas, terrassé par l'effroi, fuir la route qui mène au salut, dit saint Benoît à la fin du Prologue. On ne peut y entrer  que par une porte étroite, car à mesure que l'on avance dans la vie monastique et dans la foi, le coeur se dilate, et dans l'indicible douceur de l'amour on court la voie des enseignements divins. Puissions-nous ne dévier jamais, persévérer en sa doctrine dans le monastère jusqu'à la mort, et partager les souffrances du Christ par la patience pour avoir part aussi à son règne (Prologue 15,16,48,50). 
 
    Et la Règle s'achève sur ces mots triomphants :« Tu parviendras ! Amen. » Voilà qui est dynamique. Nous découvrons à quel point saint Benoît se fait pressant quand nous voyons qu'en citant l'Évangile de saint Jean pour nous encourager au début du voyage il a remplacé marcher par courir, ce qui donne le message suivant : « Courez tandis que vous avez la lumière de la vie » (Prologue 13 ; Jn 12,35). Et à la fin il demandera ; « Te hâtes-tu vers la patrie céleste ? » (RB73,8). La réponse qu'il attend n'est pas simplement une réponse de foi mais par l'action, et dès maintenant. « Il faut y courir par nos bonnes actions sans quoi, nous n'y parviendrons pas du tout » (Prologue 22). Au chapitre 5 il presse ses disciples d'abandonner leurs soucis, leur volonté, de poser ce qu'ils ont à la main et de prendre la route étroite qui conduit à la vie (RB 5,7-8-11). Il prévient des difficultés et des épreuves qui mènent à Dieu (RB 58,8) mais il promet aussi de progresser de plus en plus vers le Seigneur (RB 62,4). Mais les voyages peuvent devenir une forme subtile d'évasion. Saint Benoît n'est pas stupide. Il a des mots cinglants pour ces moines qu'il appelle « gyrovagues », qu'il voit aller au hasard, restant trois ou quatre jours dans un endroit, toujours en mouvement, jamais installés (RB 1,10-11). Saint Benoît ne veut pas que ses disciples errent sans but comme ces moines vagabonds. Ce premier appel signifiait une metanoia, une vraie conversion et notre vie est maintenant tournée vers son but. Ce ne sera pas facile. Ce sera parfois une ascension, à d'autres moments une lutte et un combat, l'idée de souffrance n'est jamais bien loin et par dessus tout la pensée de la mort est toujours présente. « Avoir la mort chaque jour présente devant les yeux » (RB 4,47) a des conséquences qui peuvent mener loin.
 
    Car le mystère de Pâques est le point central sur lequel se greffent tous les différents niveaux du temps. A un premier niveau évident, c'est la clé de l'organisation du temps au monastère, le centre de l'année le jour qui dicte l'horaire, si bien que tout en dépend. La fête de Pâques domine la vie liturgique. Elle règle les divisions de l'année. C'est le centre vers lequel tout converge. Le court chapitre 15 : « Quand on doit dire alléluia » montre combien la vie monastique était colorée par la pensée de Pâques. En Carême on ne chante pas d'alléluia ; c'est le moment de la pénitence et de la préparation. Mais cela prépare tout un flot d'alléluias pendant le temps pascal. Chaque dimanche est un mémorial du jour de la résurrection et les alléluias ce jour-là rappellent le Christ ressuscité. Pâques influence même les heures des repas. « De Pâques à la Pentecôte les frères déjeuneront à midi et dîneront le soir » (RB 41, 1). Tout est fait en relation avec la résurrection, même le repas de midi devient une façon de la célébrer.

Mais cela ne fait que manifester à quel point Pâques est au coeur de l'expérience monastique, comme de toute vie chrétienne. Ce mystère de la mort et de la résurrection du Christ est au coeur de tout pour l'individu comme pour la communauté. Jour après jour, il faut que nos vies soient prises dans ce grand mystère. La vie monastique a le caractère d'une guérison progressive des blessures du péché. Le moine « attend la sainte Pâque dans la joie du désir spirituel » (RB 49,7). Mais aucun de nous ne peut éviter la souffrance, la passion et la mort qui précèdent nécessairement la résurrection. La complexité de l'entrée dans cette souffrance est au centre du voeu d'obéissance, cette obéissance entière qui nous conduit au don total du Christ sur la croix. Mais la conversatio nous oblige à réfléchir à la mort ou plutôt à la succession de petites morts qui sont des étapes au long du voyage avant la consommation finale de la mort ultime.
 
    Nous prenons peu à peu conscience de l'attention que Benoît porte au temps, à la maladie et à la vieillesse, tout au long de la Règle. Il y a en filigrane la conscience du rythme des saisons et de la nuit et du jour ; et l'horaire monastique en tient compte. Les heures de l'office, par exemple, sont déterminées par la longueur des jours. Tous les membres de la communauté reçoivent le respect et l'attention dus à leur âge. Bien qu'il précise fermement que « absolument nulle part l'âge ne déterminera automatiquement le rang » (RB 63,5), il demande que les plus jeunes respectent les anciens et que les anciens aiment les jeunes. Les moines plus jeunes doivent être appelés « frère » mais pour les anciens il a choisi un mot plein de tendresse avec une note de vénération « nonnus ».
 
    Jour après jour, en récitant l'office et pendant sa lecture, chaque moine se trouvera face au récit biblique des rapports de Dieu avec son peuple. Le drame de cette histoire comporte tous les éléments de notre histoire personnelle : appel et réponse, désert et rédemption. Pour saint Benoît il ne s'agit pas d'une aventure lointaine, appartenant au passé. Il est important que nous aussi sachions lire notre propre histoire, pour en voir les tournants, les moments de changement, le déroulement du plan de Dieu pour nous à chaque nouvelle étape du chemin. Mais le thème de la mort et de la vie nouvelle revient souvent. La mort du grain de blé et la croissance du grain nouveau doit se produire pour tous et cela se fera dans le secret, de façon certainement cachée et tout à fait différente pour chacun de nous. Ce peut être pour une mère le moment où elle réalise que le sevrage de son bébé est achevé ou le jour où elle laisse son enfant pour la première fois à la porte de l'école. Sans cette séparation qui est une petite mort, la vie nouvelle ne peut pas jaillir indépendamment d'elle.
 
    Les jeunes qui ont terminé leurs études et n'arrivent pas à trouver un emploi, ceux qui quittent l'université et découvrent qu'ils ne peuvent utiliser leurs diplômes se trouvent devant une transition pénible ; et ce n'est plus nécessairement au début de la vie ; les gens d'un certain âge peuvent aussi avoir à affronter le choc du chômage. Ou bien un changement de situation du mari peut laisser sa femme désemparée dans un endroit nouveau, privée des intimes sur qui elle ne peut plus utiliser ses talents et ses dons personnels. Il est bien difficile alors de ne pas se retourner, comme la femme de Lot, pour regarder le passé même si nous savons que de nouvelles structures de vie et de travail ne peuvent se développer qu'en passant par le changement et en reconnaissant les potentialités de ce qui est donné, pas de ce que à quoi on rêve. C'est un signe de maturité de me réjouir de ce que j'ai et de ne pas pleurer ce que j'ai perdu ou que je n'ai jamais eu.
  
    Notre  vie ne peut échapper au temps et notre corps demande avec insistance que nous prenions les changements au sérieux . La puberté et l'adolescence sont inévitables. Les femmes n'hésitent plus autant à reconnaître que la ménopause, en mettant fin à un type de créativité, peut ouvrir la porte à une autre étape de la vie qui peut être tout aussi satisfaisante et enrichissante. Quant au vieillissement, nous n'avons pas le choix ; on a toujours peur de perdre, sourtout ce à quoi l'on a tenu et que l'on aimé, et la mémoire fait défaut, la vue commence à baisser et on entend mal. Le changement c'est peut-être une évolution angoissante et interminable, un mariage qui se défait ou une dépression nerveuse qui menace l'intégrité de la personne.
 
    Dans les moments de grande dépression, la souffrance due à l'obscurité vient en partie du sentiment qu'elle est complètement inutile et vaine, et même pire qu'inutile, qu'elle est destructive et annihilante. Ce n'est que plus tard, des mois après peut-être, alors que cette nuit intérieure commence à s'éclairer que je peux m'apercevoir qu'ici aussi ce thème de mort et de vie nouvelle est en train de prendre forme en moi. Le deuil lui-même apporte un sentiment de perte qui peut parfois sembler à peine soutenable. Et pourtant, bien que cela puisse sur le moment être presque impossible à croire, une nouvelle vie peut ressurgir.
 
    La difficulté pour moi, c'est que, dans l'ensemble, j'ai du mal avec les changements. Je m'accroche à ce qui est sûr et connu. Malheureuse et empêtrée dans ce que je perds, je me découvre réticente à croire que la vie nouvelle est vraiment autre chose qu'une promesse lointaine et que la résurrection n'est pas pour plus tard, mais qu'elle est au contraire présente aujourd'hui et la clé de ce qui advient dans ma vie quotidienne. Maintenant que mes fils nous quittent et que la maison se vide, je leur rends un mauvais service, et à moi aussi, en m'accrochant aux heureux souvenirs du temps où nous étions nombreux autour de la table familiale. Je dois les laisser partir, en toute liberté, pour eux et pour moi, et je dois essayer de mettre à profit cet espace ainsi libéré dans ma vie et ne pas simplement le remplir d'activités pour masquer le vide. Il faut que je vive ce moment sans regarder en avant ou en arrière, à droite ou à gauche, mais en réalisant qu'à moins d'être ce que je suis, il ne peut y avoir de croissance. Si je me promets que la vie sera meilleure, que je serai plus aimable, que je serai plus près de Dieu à la prochaine étape, alors je ne vis pas ce que je suis appelée à vivre parce que je continue à rêver à cet idéal qui n'existe pas. Le passé m'a conduite à ce moment-ci et si je commence aujourd'hui comme un jour nouveau, je pourrai en faire autant demain et après-demain et je serai ainsi vraiment ouverte au changement. 
 
    Saint Benoît ne nous laisse pas nous dérober au changement et il est sans illusions sur ce qu'il en coûte de grandir. La conversatio est simplement l'engagement à affronter les exigences de la croissance et du changement. La Règle nous aide de façon précise au chapitre 4 : « Les instruments des bonnes oeuvres », il y en a soixante-treize, la plupart étant des injonctions brèves, incisives, décochées sans même un paragraphe d'introduction. Au vingt-deuxième instrument, saint Benoît nous dit :
 
    Ne pas satisfaire la colère - ne pas réserver un temps pour la vengeance - ne pas garder la tromperie dans son coeur - ne pas donner une paix qui soit fausse - Ne pas se départir de la charité (RB 4, 22-26).
 
    La plupart sont en fait des maximes qui concernent les pensées qui contrôlent notre croissance intérieure. Le chapitre se termine par cette promesse :
 
    Tels sont les outils de l'art spirituel. Lorsque nous les aurons utilisés jour et nuit, sans relâche, et remis au jour du jugement alors le prix dont le Seigneur nous paiera de retour sera comme il l'a promis : « Ce que l'oeil n'a pas vu, ni l'oreille entendu, et que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment » (Co 2,9 ; RB 4, 75-76).

  Vers la fin de ce que soeur Joan Chittister a appelé « cette longue liste de commissions », dans les instruments trente-quatre à quarante-deux, saint Benoît s'occupe de la maturité psychologique. Ils commencent de manière abrupte : « Ne pas être orgueilleux. » La vraie définition de L'orgueil est le désir de maîtriser ; maîtriser ma journée, mon avenir, les autres personnes dans ma vie, pour être sûre que le monde se construit comme je veux. C'est nier que Dieu est le maître, peut-être même essayer de m'emparer de son pouvoir. De là, saint Benoît s'attaque aux dépendances qui signifient bien sûr laisser les choses me dominer plutôt que les dominer. Si la seule façon dont je peux écrire ce livre est de me faire une tasse de café toutes les heures, ce n'est pas aussi inacceptable socialement que l'alcoolisme ou la drogue, mais c'est néanmoins une dépendance qui limite mon livre arbitre. Saint Benoît passe ensuite à la léthargie qui est essentiellement un manque d'engagement en ce sens que nous laissons les autres faire la plus grande partie du travail et nous entretenir. Puis il traite du murmure et du bavardage qui proviennent d'une attitude négative devant la vie : se plaindre peut facilement devenir une habitude fondamentalement destructive, minimisant la valeur de tout et de tous ceux qui nous entourent. Au quarante et unième instrument, « Mets ton espoir en Dieu seul », saint Benoît se met à considérer la croissance spirituelle. L'adulte arrivé à maturité spirituelle sait qu'il ne maîtrise pas le monde ; cela peut être laissé aux mains de Dieu et tout le mal à moi-même, saint Benoît semble dire qu'en nous développant et en nous transformant, nous ne devons jamais oublier que nous sommes les créatures et Dieu le créateur et c'est par lui que le mal sera changé en bien. « Vivre dans la crainte du jour du jugement » est le premier des quatre points qui suivent, afin que nous n'oubliions pas les fins dernières, « Avoir peur de l'enfer - désirer la vie éternelle et toute notre avidité spirituelle. Tenir chaque jour la mort présente devant les yeux » (RB 4, 44-47). Mais ils sont immédiatement équilibrés par quatre maximes soulignant la présence de Dieu, ici et maintenant, en nous-même, chez les autres et dans la vie quotidienne. « Garder à toute heure les actes de sa vie. Tenir certain qu'en tout lieu Dieu nous regarde ». (RB 4,48-49) Cela posé, dans la certitude de la force qui vient de la conscience constante de la présence immédiate de Dieu saint Benoît peut donner dix instruments sur le thème général du sérieux de l'intention, commençant par : « Briser immédiatement contre le Christ les pensées mauvaises qui surviennent dans le coeur ». Il termine par la liste des instruments  qui conduisent à la maturité sociale et affective, nous demandant de nous tourner vers les autres, de respecter les anciens et d'aimer les jeunes, de nous réconcilier et de prier pour nos ennemis.
 
    Comme il est réaliste et prend en considération la faiblesse humaine, son dernier mot est : « de la miséricorde de Dieu ne jamais désespérer » (RB 4,73).C'est comme s'il nous disait qu'au travers de ce processus de transformation dans le Christ, nous devons parvenir à la maturité spirituelle, psychologique et affective, mais il y aura certainement des moments d'échec et de régression. Alors si je peux dire « Suscipe me, Domine »; « accueille-moi, Seigneur », et si je suis toujours prête à me lever et à tout recommencer parce que je sais que je peux compter sur la miséricorde de Dieu, alors je peux être sûre que, si je suis ce chapitre, je vais dans la bonne direction. La question que soeur Joan Chittister a posée à sa communauté, je pourrai me la poser à moi-même : 
 
    Si vous n'êtes pas décidées à vivre en adultes responsables, si vous ne faites qu'entrer et sortir, en laissant les autres s'occuper des aspérités de notre vie commune, alors le problème viendra toujours de l'autre. Si vous voulez savoir ce qu'il en est, posez-vous la question suivante, « Les trois dernières fois où quelque chose m'a dérangée dans cette communauté, à qui m'en suis-je pris ? »
 
    Ce n'est rien d'autre qu'être responsable de moi-même. La maturité ne vient qu'en affrontant ce qui doit l'être en nous. C'est là qu'on peut établir un lien entre les voeux et qu'ils s'éclairent l'un l'autre. Car la stabilité signifie que je ne dois pas fuir le lien de mon combat, que je dois rester là où il faut affronter les vrais problèmes. L'obéissance m'oblige à reproduire dans ma vie cette soumission du Christ, même si elle peut me conduire à la souffrance et à la mort. Et la conversatio, l'ouverture, signifie que je dois être prête à me relever et à tout recommencer dans un processus de croissance qui ne finira qu'avec ma mort. Et tout le temps, le voyage est fondé sur le paradoxe de l'Évangile : qui perd sa vie la trouvera. Il serait désastreux de me préoccuper anxieusement de ma croissance personnelle et spirituelle. Le but de ce changement n'est pas mon épanouissement personnel, saint Benoît est impitoyable pour ce genre d'épanouissement qui est recherche de soi. Mon but est le Christ et je ne l'atteindrai que par un combat continuel. Saint Benoît n'est pas quiétiste : nous y arriverons par des actions et pas par des mots. Pourtant l'initiative vient de Dieu. Nous répondons et devenons ses collaborateurs. Il est important de voir que chercher Dieu n'est pas acquérir quelque chose ou exceller en quelque chose, mais progresser vers lui par notre totale dépendance de sa grâce. Tout au long de la Règle, habituellement en phrases concises, saint Benoît nous rappelle le rôle de la grâce : « avec l'aide de Dieu ». Avec cette aide on peut tout affronter, « quant à ce qui échappe à nos possibilités, supplions le Seigneur de nous venir en aide par sa grâce » (Prologue 41). La grâce de Dieu ne remplace pas notre activité, elle suscite nos actes, les soutient et les réalise. L'expression opus Dei, qui est maintenant utilisée pour l'office divin, était à l'origine une description de la vie entière des disciples, l'oeuvre de Dieu, que nous ne pouvons pas conduire seuls, mais avec l'aide et l'appui de Dieu.
  Saint Benoît qui pouvait difficilement être plus conscient des faiblesses et des limites humaines, nous dit que ce sont justement ces faiblesses et ces limites que l'action toute puissante de la grâce peut surmonter et il se tourne sans cesse vers cette source cachée et souvent négligée d'énergie spirituelle. Le Dieu qui nous a appelés au début, nous soutiendra chaque jour et nous accompagnera jusqu'à la fin.
 
    Sûrs en espérance de la récompense divine, ils poursuivent joyeux « Mais en tout cela nous remportons la victoire, à cause de celui qui nous a aimés » (Rm 8, 37 ; RB 7,39). 
 
    Au coeur de la foi chrétienne se trouve le mystère de Pâques, de la vie gagnée par la mort. Les voeux ramènent sans cesse le moine au pied de la croix. Saint Benoît a mis la passion du Christ sous les yeux de ses disciples comme modèle de vie, dès le début de la Règle. C'était précisément le rôle de la grande verrière centrale, à l'est de la cathédrale de Cantorbéry, ce vitrail de la Rédemption, pour les membres de la communauté bénédictine au Moyen Âge. Lorsqu'ils célébraient la messe et chantaient les offices dans le choeur, ils l'avaient toujours devant eux. Loin de n'être que la Bible du pauvre et de l'illettré ce vitrail est une construction théologique soigneusement composée pour la communauté monastique qui appréciait à la fois les images et les inscriptions qui les accompagnaient. Trois panneaux centraux conduisent de la Croix à la Résurrection, puis à la Pentecôte. Tout en bas, le début montre les espions avec les grappes de raisin du val d'Eshkol, symbole de L'Eucharistie, un homme se détourne, représentant celui qui ne reconnaît pas le Christ, et l'autre, l'homme qui le suit. Les conséquences de cette suite peuvent être trouvées non seulement dans les évènements de la vie du Christ, mais aussi dans les scènes de l'Ancien Testament qui préfigurent sa passion et sont placées autour des panneaux principaux. Ainsi on voit le Christ déposé sur un tombeau autour des panneaux principaux. Ainsi on voit le Christ déposé sur un tombeau de marbre : les personnages qui entourent cette scène, soutenus par des inscriptions, sont choisis pour montrer ce que peut être l'entrée dans les profondeurs, brefs moments de souffrance, d'obcurité, vision de l'enfer. Car il y a Joseph enterré jusqu'à la taille et autour de lui cinq personnages avec des bêches. « Le tombeau t'emprisonne, ô Christ ; cette citerne emprisonne ce garçon. Le garçon représente le Christ et la citerne le tombeau. » Puis on trouve Daniel debout dans un enclos entouré d'un mur circulaire avec derrière les remparts d'une ville. « Daniel debout dans un enclos entouré d'un mur circulaire avec derrière les remparts d'une ville. « Daniel subit la cage des lions, le Christ est enterré. L'un, le lion ne le touche pas, l'autre brise les barreaux de la mort. » Jonas est dans le ventre de la baleine. « On le tient, on le jette à la mer, le poisson l'avale et le garde ; de la même façon le Christ est pris, meurt et est enterré. » Pourtant de cette mort naît la vie nouvelle. Jonas tout habillé met le pied sur la terre ferme et d'autres personnages de l'Ancien Testament disent la même histoire. Ils sont groupés autour du panneau central du vitrail, la scène de la Résurrection, qui est le pivot de tout. Car il est là au centre et le vitrail se continue vers le haut. D'abord l'Ascension puis la Pentecôte, jusqu'à la scène finale qui montre le Christ en majesté, le pantocrator, assis sur un globe, la main droite levée en bénédiction, « Solus ab eterno creo cuncta creata gugerno. » Seul depuis l'éternité, je crée toutes choses et je gouverne la création. Le Christ domine le vitrail comme il domine la Règle.
 
    Pour les premiers offices de la journée, la lumière du soleil devant entrait à flots par ce vitrail. C'est pour nous aujourd'hui une expérience esthétique, pour le spectateur médiéval c'était bien plus. De toutes les choses créées qui leur présentaient l'image du créateur à divers degrés, la lumière était la manifestation la plus directe de Dieu. Non seulement ils se tenaient chaque jour en présence d'une représentation dramatique du mystère pascal ; ils vivaient aussi avec la vision de la lumière divine transfigurant les ténèbres de la matière. Ce vitrail est une grande affirmation. Il dit ce qui est au coeur des trois voeux : pénétrer dans le mystère, le mystère pascal de la mort et de l'entrée dans les profondeurs avec le Christ signifie aussi que nous ressuscitons avec lui et que cette vie, vécue jusqu'au bout, jour après jour, année après année, nous fera à la fin avoir part à la gloire du Royaume.

 

 

 

QUESTIONNAIRE 

 SUR LE CHAPITRE (5) 

 

 LE CHANGEMENT 


 

(1)  Pourquoi est-il nécessaire de toujours avancer dans la vie spirituelle ?

(2)  Relever dans la règle des expressions qui expriment le progrès.

(3)  Des déficiences physiques comme l'âge, la maladie, empêchent-elles la croissance spirituelle ?

(4) «Pour moi, vivre c'est le Christ» a dit saint Paul. Comment saint Benoît a- t-il illustré cela dans sa Règle ?

(5)  Chercher des aspects du réalisme de saint Benoît qui demande de se plier aux évènements.

Prions:

  Tu protèges, Seigneur, ceux qui comptent sur toi; sans toi rien n'est fort et rien n'est saint : multiplie pour nous tes gestes de miséricorde afin que, sous ta conduite, en faisant un bon usage des biens qui passent, nous puissions déjà nous attacher à ceux qui demeurent. Par Jésus le Christ notre Seigneur.

 

 

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 17:40

 



 

 

    Chapitre 1V
 La Stabilité  
  Sans se lasser ni se dérober.


 

 

   La beauté de la Règle c'est la relation entre les trois voeux de stabilité, de fidélité à la vie monastique et d'obéissance. Même en les séparant et en les examinant un par un nous découvrirons qu'ils sont reliés par des thèmes communs et qu'il existe une logique interne par laquelle ils s'illuminent constamment, s'approfondissent et dépendent l'un de l'autre. Ensemble ils deviennent une seule grande affirmation. Il ne s'agit pas comme on pourrait le croire au premier abord de négation, de restriction, de limitation. Les voeux disent oui à une entrée dans le sens de votre baptême et dans le mystère pascal de la souffrance et de la mort du Christ afin de pouvoir ressusciter avec lui. Ils nous entraînent dans la nécessité d'affronter un certain nombre d'exigences fondamentales : ne pas s'enfuir, être ouvert au changement, écouter. Ils sont fondés sur un engagement qui est à la fois total et durable. Et pourtant le paradoxe c'est qu'ils apportent la liberté, la vraie liberté.
 
    Le voeu de stabilité est tout à fait essentiel car il soulève tout le problème de l'engagement et de la fidélité qui inquiète curieusement ceux qui vivent dans le monde et à qui on ne demande pas de faire la profession solennelle requise du novice bénédictin. Les conséquences en sont décrites de manière vivante au chapitre 58. « Que l'on n'accorde pas une entrée facile aux à la vie monastique », dit la première phrase, et on doit laisser le novice frapper à la porte pendant quatre ou cinq jours. On l'avertit ensuite des « choses dures et âpres qui le conduiront à Dieu » (RB 58,8). S'il promet de persévérer dans sa stabilité au bout de deux mois, la Règle lui est lue en entier et on lui dit : « Voici la loi sous laquelle tu veux servir ;  si tu peux l'observer, entre ; sinon tu es libre de te retirer » (RB 58,10). S'il persiste dans sa résolution, il est ramené au noviciat et réinterrogé au bout de six mois, puis à nouveau quatre mois plus tard, L'expression qui est utilisée chaque fois est la même : « S'il tient toujours ferme. » C'est alors seulement qu'il vient devant toute la communauté et prononce ses voeux, puis la charte sur laquelle il a écrit sa promesse est placée solennellement sur l'autel. On lui a donné une longue période de réflexion (le contraste avec la façon dont l'Église permet aujourd'hui à ses membres de s'engager dans le mariage est frappant) et pendant ce temps, il a été libre d'accepter ou de refuser. Mais, ayant décidé d'accepter, il n'est plus libre de quitter le monastère ou de rejeter la Règle.
 
    La précision avec laquelle les étapes de cet engagement sont décrites montre l'importance attachée à éprouver dès le début si le novice tient bon ou non. C'est le concept biblique de fermeté. Une des révélations aux Hébreux avait été la fidélité de Dieu. Dieu est totalement digne de confiance, il tient sa part des engagements de l'Alliande. L'image qui revient à plusieurs reprises est celle du rocher. Le Seigneur est mon rocher et ma citadelle, chante David quand il échappe à Saül. C'est là que se fonde notre fidélité. Les hommes doivent trouver leur stabilité en Dieu. « Restaure en ma poitrine un esprit ferme », répète le psalmiste.
 
    Nous sommes là devant un besoin humain fondamental. En reconnaissant le rôle de la stabilité, la Règle ne fait pas preuve d'idéalisme, elle est avant tout réaliste. Chacun a besoin de se sentir chez lui, enraciné, car il est impossible de dire « Qui suis-je ? » sans demander d'abord « Où suis-je ? d'où est-ce que je viens ? où est-ce que je vais ? » Sans racines nous ne pouvons pas découvrir notre place ni nous développer. Sans stabilité nous ne pouvons pas affronter les questions essentielles de notre vie ni nous connaître tels que nous sommes vraiment. Car nous sommes écartelés par tant d'exigences contradictoires, tant de choses qui méritent notre attention, qu'il semble souvent que le centre ne pourra pas tenir. Ne serait-ce qu'au niveau de l'élaboration d'un style de vie acceptable les choix sont devenus complexes. Vais-je aider Mère Térésa à Calcutta ou les petits lépreux de Tanzanie ? Vais-je étudier la théologie de la libération ou me mettre au Zen ? Vais-je travailler pour l'enfance inadaptée ou les femmes battues ? Vais-je devenir végétarienne ou militer pour l'énergie solaire ? Peut-être que je finirai par papillonner de l'un à l'autre ; il m'en restera une collection hétéroclite d'idéaux bien intentionnés, mais que je n'ai pas étudiés à fond, reposant sur un amalgame confus et superficiel de quelques-uns des  éléments les plus intéressants de chacun. Le danger, bien sûr, c'est que je devienne, moi aussi, vague et superficielle.
 
    Au lieu de cette course épuisante d'une chose à une autre, la stabilité monastique signifie accepter cette commaunauté particulière, celle-là et pas une autre, comme chemin vers Dieu. L'homme ou la femme qui se limite volontairement à une à une seule maison et quelques arpents de terre pour le reste de sa vie affirme que le contentement ne consiste pas à changer sans cesse, que le vrai bonheur ne peut être trouvé ailleurs qu'en cet endroit er à ce moment. Dom Columban Byrne, osb., a écrit comment pour lui le point le plus important de la Règle, celui qui a changé sa vie et en a fait ce qu'elle est, a été l'insistance de saint Benoît sur la clôture et la stabilité. Il dit honnêtement combien il est facile de penser à la clôture comme à  « un ennemi impitoyable, contrecarrant ma volonté, faisant obstacle à un divertissement légitime, [...] au monastère comme à une prison où tout ce que je tiens pour cher et permis en cette vie trouve sa tombe ». Il sait pourtant qu'il y persévérera jusqu'à la mort et les images qu'il utilise pour en parler ensuite sont celles d'une pierre de touche, d'une ancre, de la porte du ciel. « La clôture est quelque chose que je ne peux pas rejeter, elle est l'ancre qui me tient dans une mer agitée. » Car il sait que lorsqu'il pense à fuir c'est de ce face-à-face avec lui-même qu'il en a assez. 
 
   Bien qu'elles aient manifestement des liens étroits, la Règle fait une distinction entre la clôture et la stabilité. La stabilité est relative à des personnes et pas simplement à un endroit, à la différence de la clôture qui a un sens plus précisément physique ou géographique. Thomas Merton, tout en admettant un attachement très réel au lieu quand il parle de la stabilité dans monastic Journey, insiste sur le fait qu'elle signifie aussi « l'acceptation totale du plan de Dieu par laquelle le moine réalise qu'il est introduit dans le mystère du Christ par l'intermédiaire de cette famille bien précise et pas une autre ». Elle est une question d'engagement à des personnes et à des situations. Puisque, contrairement à la clôture, on peut nous la demander à tous, il sera utile de voir comment saint Benoît la comprend et le rôle qu'il lui voit jouer dans la vie de celui qui cherche Dieu.
 
    La stabilité s'obtient par la persévérance, en tenant bon même, en tenant bon même quand l'épreuve est rude, sans faiblir ni chercher à fuir. Elle requiert de l'endurance, une vertu dont on ne parle pas assez aujourd'hui.
 
    Rencontre dans l'obéissance des circonstances dures et rebutantes, le moine, l'esprit paisible, embrasse la patience et persévère sans se lasser ni reculer, car l'Écriture dit : « Celui qui persévérera jusqu'à la fin, celui la sera sauvé. » Et encore : Affermis ton coeur et attends Dieu [...] le fidèle doit supporter pour le Seigneur absolument tout, et même la contradiction » (RB 7, 35-38).
 
  Ainsi la stabilité signifie persévérer avec patience et saint Benoît prend patience dans son premier sens qui est d'être prêt à accepter la souffrance, même jusqu'à la mort. Dans la vie monastique cela se fait en compagnie d'autres membres de la communauté. Saint Benoît insiste pour que le monastère soit stable et bien organisé, mais il ne confond pas la fin et les moyens. Le bon ordre et la stabilité de la communauté sont les moyens ; la fin est que l'individu puisse avoir du temps et de l'espace pour entrer dans son dialogue personnel avec Dieu.

 
  L'équilibre entre la personne et les autres dans la communauté est d'une importance capitale et saint Benoît parle beaucoup de l'amour mutuel et surtout de la persévérance dans l'amour. Un des aspects de cette persévérance dans une relation aimante est de laisser à l'autre de la place pour être lui-même et se développer. Ceci, dans le contexte de la stabilité, que ce soit dans la communauté monastique, la famille, la paroisse ou l'école peut empêcher ce qui est stable et bon de devenir statique et refus de la vie. Nous verrons plus tard comment l'acceptation du changement est le contrepoids de la stabilité. Cela est facilité pour le moine puisqu'il a librement et délibérément choisi d'entrer dans cette situation, il l'a acceptée, et ce faisant, il donne à chacun y compris lui-même la possibilité d'en faire quelque chose de créatif. Tant de personnes aujourd'hui se sentent enfermées dans un mariage ou une profession, avec cette différence fondamentale que leur refus de l'accepter en a fait un piège dont elles voudraient s'échapper, peut-être en prenant effectivement la fuite ou en se réfugiant dans la rêverie qui commence par ces petits mots insidieux : si seulement. La vie de famille est assommante, le mariage a perdu sa nouveauté, le travail est devenu étouffant, tout cela n'est que trop familier. La difficulté c'est que nous n'arrivons pas à répondre à ces demandes autrement qu'avec le minimum réticent qui ne leur permettra jamais d'être un lieu de créativité
    Tout artiste de valeur sait que la limitation peut être facteur de créativité, c'est aussi fondamental dans la vie monastique. Cela reste vrai dans les situations évidemment moins gratifiantes de la vie quotidienne. Nous pouvons comprendre que l'art consiste à se limiter, que les artiste doivent se soumettre aux contraintes qui leur sont imposées par la peinture et la toile, par les mots, les notes ou la pierre, mais il est vraiment difficile de voir comment nous pouvons appliquer ce principe aux éléments confus et monotones qui font la vie moderne : la routine mécanique de l'usine, les petits enfants accaparants, les frustrations engendrées par l'appartenance à une énorme machine administrative. Cela veut dire accepter cette monotonie et la faire travailler pour nous et non pas contre nous. C'est facile à dire ! Et c'est facile de l'entendre comme un discours moralisateur de plus, qui n'aide guère et ne fait qu'accroître nos sentiments de frustration et de colère. Pourtant, qu'une telle restriction puisse apporter à la fois la liberté et la plénitude est le paradoxe encourageant de la vision bénédictine de la stabilité.
 
   Car la stabilité affirme qu'il ne faut pas s'évader, mais au contraire être présent au réel, à la nécessité véritable si inconfortable qu'elle puisse être. Elle nous fait revenir d'un sentiment d'aliénation, peut-être d'une fuite dans l'imaginaire et la rêverie, et nous ramène à la réalité. Elle ne nous laisse pas passer à côté de la vérité profonde de ce que nous avons à faire, même si cela paraît monotone, ennuyeux et stérile. Elle nous demande d'être à l'écoute (illuminée par le voeu d'obéissance) des exigences particulières de cette tâche et de ce moment précis, ni plus, ni moins. C'est la limite dont l'artiste fait l'expérience quand il accepte les contraintes qui lui sont imposées et les met à profit.
 
    Quand nous avons découvert qu'une nécessité est vraiment nécessaire et que nous ne pouvons rien faire pour l'éviter ou la modifier, alors notre liberté consiste à addepter l'inévitable comme moyen de créativité.
 
    Une vie de stabilité est une vie qui peut être contenue dans les limites d'un espace mesuré puisqu'il s'agit essentiellement d'un espace spirituel et non pas géographique. La stabilité du lieu et des relations est le moyen qui conduit à l'établissement de la stabilité du coeur. Elle n'est que le reflet de la stabilité intérieure, d'une unité et d'une cohérence internes. Une des découvertes qu'Henri Nouwen a faites sur son propre compte pendant son séjour à la Trappe de Genesee a été ce manque de concentration. En revenant sur le passé récent, il s'est aperçu combien sa vie était incohérente, combien elle manquait d'unité ; les conférences, les voyages, la direction spirituelle, la prière étaient des activités séparées et cela favorisait la tension nerveuse et la fatigue. C'est ce qu'il a appelé « le coeur partagé ». La lutte pour mettre de l'ordre dans ce style de vie, si comparable à ce que nous vivons pour la plupart, signifiait qu'il reconnaissait clairement les difficultés très réelles pour atteindre une certaine stabilité intérieure. A Genesee, il a pu prendre du recul et voir le contraste entre ce qui se passait et ce qu'il désirait vraiment.
 
    Où que je sois, chez moi, dans un hôtel, dans un train, un avion ou un aéroport, je ne me sentirais pas irrité, agité et désireux d'être ailleurs ou de faire autre chose. Je saurais que c'est ici et maintenant qui compte et a de l'importance parce que c'est Dieu lui-même qui me veut à ce moment en ce lieu.
 
    Lutter avec ce que Nouwen décrit, c'est se débattre avec le problème de la stabilité, tel qu'il se présente à la plupart d'entre nous aujourd'hui. Au sens d'un lieu géographique la stabilité est inaccessible et hors de propos ; au sens d'un lieu intérieur que nous pouvons transporter avec nous, elle est atteignable, non sans un travail et une persévérance considérables. Quelques jours plus tôt, Nouwen avait réfléchi à l'importance de la similitude. Il savait qu'il voulait être différent, attirer l'attention, faire quelque chose de spécial, apporter une contribution nouvelle. Pourtant l'état monastique l'appelait à être le même. Ce n'est qu'après avoir abandonné le désir d'être différent, admis que nous ne méritons aucune attention spéciale, que nous avons de la place pour rencontrer Dieu et découvrir que bien que nous soyons uniques et que Dieu nous appelle chacun par notre nom, c'est tout à fait compatible avec la sobriété et peut-être la monotonie de la vie à l'endroit où nous nous trouvons.
 
    Le Prologue met le moine en relation à la fois avec Dieu et avec l'homme, et on retrouvera alternativement la conscience de ces deux dimensions tout au long de la Règle. Tantôt l'insistance est verticale, les yeux levés vers Dieu et le souci de l'opus Dei, tantôt elle est l'horizontale, le regard porté sur les relations avec les autres et l'attention à l'amour de la communauté. La Règle se préoccupe aussi de montrer à travers le mode de vie qu'elle établit comment le moine doit simultanément se soumettre au temps et le transcender. Le souci d'exactitude dans l'horaire monastique est bien plus qu'un souci d'ordre. Le moine doit être au lieu de sa rencontre avec Dieu, il doit obéir sans retard parce que cet instant est le moment présent, le présent éternel, le point central d'intersection qui est à la fois dans le temps et hors du temps, et c'est là qu'il doit rencontrer Dieu. Dans le monde, de la sonnerie du réveil le matin à la clé que l'on tourne dans la serrure avant de monter se coucher, nos journées sont faites de situations, de rencontres, d'exigences que, bien souvent , nous n'aurions jamais choisies et préférerions de beaucoup éviter si c'était possible. Pourtant c'est à l'intérieur de ces limites que nous trouverons Dieu. Le problème c'est qu'il n'est pas facile de l'accepter puis de le mettre en pratique.
 
  Le métropolite Antoine Bloom s'est demandé quel était le sens de la stabilité dans sa vie monastique, vie de mouvement constant, et de ce fait bien plus comparable à celle de la plupart des laïcs.
 
    Le fait d'être limité par une ligne tracée sur le sol, selon son expression, ne rend pas quelqu'un stable. Au lieu de cela, nous avons découvert qu'au coeur de la stabilité il y a la certitude que Dieu est partout, que nous n'avons pas besoin de le chercher ailleurs, que si je ne peux pas trouver Dieu ici, je ne le trouverai nulle part, parce que le royaume de Dieu commence au-dedans de nous. La première chose en ce qui concerne la stabilité est la certitude que je me tiens entièrement devant Dieu, pour ainsi dire immobile, le lieu n'a guère d'importance.
 
 Pour un grand nombre d'entre nous, le lieu a de l'importance et d'abord il est beaucoup plus facile de trouver Dieu à la campagne que dans la foule d'un supermarché. Le métropolite Antoine est moine et évêque, avec des années d'entraînement ; nous sommes pour la plupart des débutants. Nous pouvons pourtant admettre le principe profond de sa conception de la stabilité qui trouve des échos chez Henri Nowen. Il a trouvé son centre de gravité ; il est totalement à l'intérieur de lui-même. C'est la stabilité du coeur.
Quand elle a voulu aider des gens à trouver la poustinia (mot russe qui signifie désert mais utilisé au sens de solitude et silence intérieur), Catherine de Hueck Doherty' a choisi le même point de départ que saint Benoît , rester immobile, ce que l'on peut faire partout. Ce qu'elle a à dire apporte une lumière sur la stabilité puisqu'elle a écrit à partir de sa propre expérience d'une vie active en ville pour des gens qui étaient dans le même cas :
    Vous devez comprendre que la poustinia commence dans le coeur. Ce n'est pas un lieu, géographiquement parlant. Ce n'est pas d'abord et avant tout une maison ou une pièce. Elle est à l'intérieur du coeur. Une femme enceinte continue son travail quotidien. La seule différence entre elle et les autres c'est qu'elle porte un enfant. Elle transporte cette vie secrète qui est en elle et ce mystère (qui vaut aussi bien pour des hommes que pour les femmes) est qu'elle est là en totalité, quelles que soient les circonstances extérieures.
 
    Le moyen par lequel saint Benoît compte que ses moines atteindront la stabilité dans sa dimension spirituelle, qui est le centre de ce voeu, est la persévérance ; en fait, stabilité et obéissance persévérante sont deux aspects du même voeu et en les séparant nous avons trop schématisé ce que dit la Règle. Le premier engagement pris dès le début, après que le novice a été averti des peines et des difficultés de la vie qui l'attend est « persévérance dans la stabilité », et ses deux premiers mois au monastère se passent à essayer de la vivre. Saint Benoît, nous l'avons vu, associe la persévérance avec la patience dans son sens le plus fort de l'empressement à abandonner l'initiative, de se soumettre, d'attendre. La persévérance peut parfois se traduire par patience, « ceux qui gardent patience au fond du coeur lorsque l'obéissance implique pour lui des actes durs et contraires à son jugement » (RB 7,35). On ressent vivement qu'il faut tenir malgré la tension, « sans faiblir ni chercher à échapper ». (RB 7,36). A un premier niveau comme cette clause l'indique clairement, cela signifie simplement s'accrocher, ne pas s'enfuir, tenir bon dans la situation dans laquelle Dieu nous a placés et avec ceux que nous y trouvons. Mais à un autre niveau, le Prologue nous le rappelle triomphalement, cela signifie accepter d'endurer dans la foi ce qui nous fera entrer dans le mystère de la croix. Ce courage silencieux, cette patience, cette persérérance, cette souffrance, c'est d'abord et avant tout m'accepter moi-même, savoir qui je suis et ne pas me fuir en prenant une des nombreuses routes qui s'offrent toujours à moi. J'ai dit oui à moi-même devant Dieu, et ce qui s'ensuit sur cette longue route qui m'amènera finalement à la croix, mais aussi à la vie nouvelle en Christ ressuscité, sera peut-être une série de crises, d'épreuves et d'invitations, avec des exigences si grandes que les supporter semble parfois me conduire à plusieurs reprises au bord de la mort ; « nous avons été livrés à la mort, traités comme des brebis destinées à la boucherie » (RB 7,38) Rm RB 8,36 ; Ps 44(43)22). Nous voyons maintenant que cette phrase, « participer aux souffrances du Christ » qui ressemblait à un programme dans le Prologue, implique de tenir continuellement contre des forces plus grandes que soi ; l'important ce n'est pas de s'en sortir indemne mais de ne pas s'enfuir, puisque ce n'est qu'au pied de la croix que tout atteindra sa solution finale et que sa cohérence interne sera révélée. Jusque-là, cela restera nécessairement un mystère, vécu parfois dans la faiblesse et le trouble. Nous ne pouvons nous cramponner qu'à la certitude de Dieu. Notre stabilité est une réponse à cette promesse qui nous réaffirme qu'il est fidèle et constant et que nous ne devons jamais désespérer de la miséricorde de Dieu (RB 4,74). 

 

 

 

 QUESTIONNAIRE 

 SUR LE CHAPITRE (4)  

 

 

   LA STABILITÉ 


 

 

(1) La stabilité en tant qu'elle apporte une sécurité va-t-elle contre l'évolution dans la vie religieuse ?

(2) Que signifie la stabilité pour un oblat ?

(3) Quelles vertus aident à pratiquer la stabilité ?

(4) La stabilité religieuse peut-elle se rapprocher de la fidélité conjugale ?Comment ?

Prions:

  Dieu qui peut mettre au cœur de tes fidèles un unique désir, donne à ton peuple d'aimer ce que tu commandes et d'attendre ce que tu promets; pour qu'au milieu des changements de ce monde, nos cœurs s'établissent fermement là où se trouve les vraies joies. Par Jésus le Christ notre Seigneur.

(21ième dimanche)

 

 

 

 

 

 

 

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 17:11

 


  

 

Chapitre 1
Saint Benoît
 
 Que le Christ soit la chaîne qui te retient. 

 

 

  Le monde dans lequel saint Benoît naquit était un monde troublé, déchiré, en proie au doute. Il connaissait peu de sécurité ou de certitudes, et l'Église était presque aussi agitée que le pouvoir séculier. C'était un monde sans points de repères. Il avait ceci de commun avec le XXe siècle : la vie était une lutte incessante pour trouver un sens à ce qui se passait. La chute de Rome en 410, soixante-dix ans avant la naissance de saint Benoît, avait été un choc traumatisant pour tout le monde civilisé, et depuis lors les invasions successives des hordes barbares avaient commencé à démembrer l'empire. Au milieu du Ve siècle, Les Huns ravageaient l'Italie du Nord et Rome avait été pillée pour la seconde fois. L'Église aussi était déchirée, non seulement du fait des guerres et des désordres politiques, mais divisée théologiquement, en particulier sur la question de la grâce qui était une préoccupation majeure au Ve siècle. Les chrétiens devaient évoquer avec nostalgie l'âge des Pères et se demander si l'Église pourrait à nouveau produire un saint Augustin et une Cité de Dieu pour apporter une promesse de paix, d'ordre et de lumière sur une scène qui semblait au contraire tomber rapidement dans le chaos. C'est alors qu'apparut sur cette scène l'homme qui bâtit une arche pour survivre à la tempête  qui se levait, une arche non faite de main d'homme, dans laquelle les valeurs humaines et éternelles pourraient entrer deux par deux, pour y être conservées jusqu'à ce que la tempête s'apaisât ; de plus une arche qui n'a pas duré un seul siècle agité, mais quinze et qui a encore la capacité d'en conduire beaucoup en sûreté sur la terre ferme.
 
    Le constructeur de cette arche nous est essentiellement connu par son oeuvre, la Règle. Contrairement à bien des grands noms de la chrétienté, saint Benoît reste curieusement sans visage. La principale autorité en ce qui concerne sa vie est le deuxième livre des Dialogues de saint Grégoire le Grand, écrit à Rome en 593-594, moins de cinquante ans après sa mort. Cette vie n'est pas une biographie au sens moderne du mot, car saint Grégoire s'intéresse d'abord au pouvoir de faire des miracles et au don de prophétie qu'il a reconnu chez ce vir Dei, cet homme de Dieu. Mais en même temps, il nous donne des faits réels de sa vie, bien que ce ne soit pas toujours facile de les séparer du symbolique ou de l'imaginaire, car il mentionne des lieux et des gens dont on ne peut vérifier l'existence. Nous apprenons ainsi que saint Benoît naquit vers 480 dans la province ombrienne de Nursie, dans ce que les Dialogues appellent « une famille de condition élevée ». Il alla à Rome pour y étudier les arts libéraux mais abandonna ses études et quitta la ville, d'abord pour Enfide où il resta environ deux ans, puis pour Subiaco où il mena pendant trois ans une vie solitaire dans une grotte à flanc de coteau, un repaire de montagne entouré d'un paysage effrayant dans sa beauté sauvage, donnant sur les ruines du palais de Néron et les arches effondrées d'un aqueduc romain en contrebas, symbole de la grandeur impériale qui s'effondrait. Il était complètement seul en dehors des services d'un moine du voisinage qui lui apportait du pain, mais sans révéler où il était. Il finit par être découvert par tant de disciples qu'il établit douze petits monastères, éparpillés à peu de distance dans la montagne, comprenant chacun une douzaine de moines. Au bout de quelques années, probablement en 528 ou 529, il quitta la vallée et, accompagné de certains de ses moines, il alla vers le sud au Mont-Cassin qui se dresse, imposant, dans les Apennins centraux. Après avoir détruit un temple païen, il construisit son nouveau monastère à la place et y demeura le reste de sa vie. Une fois par an il rencontrait sa soeur sainte Scholastique qui était établie à proximité avec sa communauté de moniales. Il acquit une réputation étendue de sainteté et mourut vers le milieu du V1e siècle à une date que la tradition place le 21 mars 547. Ses restes n'étaient cependant pas destinés à reposer en paix. Environ quarante ans après sa mort le monastère fut détruit par les Lombards et laissé à l'abandon jusqu'à sa refondation vers 720. Un doute plane sur ce qui s'est vraiment passé, mais il semble que vers la moitié du V11e siècle, les restes de saint Benoît et de sainte Scholastique qui avaient été placés dans la même tombe furent emportés en France et les reliques de saint Benoît finirent par arriver à l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire où elles sont encore aujourd'hui.
 
   Les vingt-huit chapitres de la vie telle que saint Grégoire l'a présentée dans les Dialogues se concentrent surtout sur des miracles merveilleux et des rencontres avec des démons, ce qui semble difficile et peu édifiant pour le lecteur moderne. Mais passer trop rapidement serait perdre l'occasion de trouver ici une autre dimension à notre compréhension de la vie de saint Benoît. Ce qui intéresse l'auteur ce n'est pas la chronologie ou les événements, mais bien plutôt, dans la ligne d'un récit biblique, le fil de l'histoire enraciné dans un motif de voyage. Au fur et à mesure que saint Grégoire déroule la vie, elle est perçue comme une quête, un pélerinage situé dans les étroits défilés de montagnes et les vastes étendues de plaines qui finiront par mener saint Benoît au sommet de la montagne. C'est un peu ce que la Règle promet, commençant par une porte étroite et puis s'élargissant. Peut-être reflète-t-elle aussi quelque chose de ce que saint Benoît, né dans les montagnes et formé par elles, connaissait lui-même. Mais il y a plus que cela. Saint Grégoire voulait que ses lecteurs voient en saint Benoît un exemple de Dieu à l'oeuvre dans la vie de l'homme. Il illustre la loi du paradoxe : la vraie fécondité vient de ce qui semble d'abord stérile ; la vie naît de la mort.
 
   Pourtant le saint Benoît des Dialogues nous échappe encore en tant que personne. La Règle elle-même reste en fin de compte la source qui révèle la personnalité de l'homme. Car son but et son langage la mettent à part d'autres règles monastiques semblables et c'est ce qui nous en dit tant sur son auteur. La discussion théorique du degré d'originalié de la Règle ne nous concerne heureusement pas ici. De très nombreux travaux de recherche ont été consacrés à une question qui a la plus grande importance pour les érudits contemporains, mais qui aurait très probablement semblé absurde et sans intérêt à saint Benoît. Il a simplement pris ce qui était bon dans l'héritage monastique, se l'est approprié, et l'a coloré de sa propre expérience. En regardant autour de lui il a découvert différents types de vie monastique avec leurs traditions et leurs réussites propres. Certaines formes de vie laissaient beaucoup de place au développement individuel et à la vie de solitude ; d'autres insistaient plu sur la valeur d'une vie dans une communauté constituée. Il a rassemblé ces différentes tendances et la découverte des sources où il a beaucoup puisé ne réduit pas l'importance de sa propre contribution, mais plutôt la rehausse en montrant son habileté extraordinaire à choisir et à mélanger les éléments pour former une harmonie équilibrée, positive et complète. Mais ce n'est pas simplement le travail d'un intellectuel, la réussite cérébrale d'un codificateur de talent. C'est l'ouvrage d'un homme qui a vécu ce qu'il écrit, à la fois dans la grotte de Subiaco et dans le monastère du Mont-Cassin. La sagesse consommée de la Règle, n'a pu émerger que d'une assimilation longue et en profondeur, pas simplement dans son esprit, mais dans son être tout entier. 
 
   La grande découverte, c'est sa façon d'envisager les relations entre les membres de la communauté. L'ancien idéal avait été celui du novice allant trouver un saint homme et demandant à se mettre à son école, et le monastère avait été un groupe d'individus rassemblés aux pieds d'un sage. Une de ces règles plus anciennes, la Règle du Maître avait donné un pouvoir énorme à l'abbé. Saint Benoît change ce modèle presque exclusivement vertical d'autorité en mettant l'accent sur les relations des moines entre eux. Ils sont, bien sûr, des disciples qui sont venus au monastère pour y être formés, mais aussi des frères que l'amour lie les uns aux autres. Ainsi pour saint Benoît, le monastère est devenu une communauté d'amour et l'abbé un homme dont on n'attend pas qu'il soit infaillible ou omniscient, mais qui exercera son pouvoir de décision suivant les circonstances. La Règle du Maître avait utilisé le mot « école » neuf fois, saint Benoît ne l'utilise qu'une fois ; et autant que de magister, maître il parle du père aimant. Les rapports des moines entre eux ont peu du père aimant. Les rapports des moines entre eux ont peu d'intérèt dans la Règle du Maître ; la Règle de saint Benoît y consacre trois chapitres magnifiques (69-71), et le chapitre 72 expose de façon magistrale ce que l'amour fraternel implique.
 
   Qu'ils supportent avec une très grande patience leurs infirmités physiques ou morales ; qu'ils s'obéissent à l'envi ; que nul ne recherche ce qu'il pense lui être utile, mais plutôt ce qui l'est à autrui ; qu'ils acquittent la dette de la charité fraternelle en toute pureté de coeur (RB 72, 5-8).
 
   Bien des expressions de sa Règle sont les mêmes que celles du Maître, mais l'état d'esprit et la perspective sont tout à fait différents. Ce chapitre surtout reflète l'idéal bénédictin ;  c'est la marque de saint Benoît lui-même. L'arche qu'il construisait devait contenir une famille. 

   Les monastères du V1e siècle, tels qu'ils se sont développé pendant la vie de saint Benoît, étaient essentiellement petits et simples, prévus pour un groupe d'une douzaine de moines et toute l'activité quotidienne avait les caractéristiques d'une grande famille au travail. Le monastère lui-même était une petite construction à un seul étage et tout autour on trouvait les bâtiments administratifs, les communs, les remises. Ni le dortoir, ni le réfectoire ou l'oratoire n'avait besoin d'être grand ou complexe. Le cloître appartenait au futur. La petite communauté qui se rassemblait là, comme une famille chrétienne, pour vivre, travailler et prier ensemble, avait probablement peu de prétentions, car les moines étaient pour la plupart des hommes simples, peu étaient prêtres ou savants. L'organisation de la journée était réglée par l'opus Dei, l'oeuvre de Dieu, le but de la vie monastique. Aussi, sept fois par jour, les moines se rassemblaient à l'oratoire, à des heures qui changeaint légèrement entre les mois d'hiver et les mois d'été, pour dire ensemble les offices qui commençaient peu après minuit par les vigiles, suivies à l'aurore par laudes, et continuaient jusqu'à la fin de la journée, pour se terminer par complies. Le reste du temps était occupé par le travail domestique ou agricole, l'étude et la lecture, deux repas et les heures de sommeil. Ces hommes étaient rassemblés pour servir Dieu et sauver leur âme, heureux de prendre soin de ceux qui venaient à eux, mais prêts à ignorer le monde au dehors.  
 
    Au moment de la mort de saint Benoît, sa Règle était une entre beaucoup d'autres. Un siècle ou deux plus tard, saint Benoît était devenu le patriarche des moines d'Occident et sa Règle la plus influente de l'Église latine. A partir du V11e siècle, les bénédictins ont apporté à la fois le christianisme et la civilisation à une grande partie de l'Europe. Cruce, libro et atro comme on disait alors, avec la croix, le libre et la charrue. En peu de temps, toute la chrétienté occidentale se couvrit de monastères comme d'un manteau. L'âge monastique avait commencé. Il est maintenant possible de voir combien la vie de la chrétienté devait être marquée en profondeur par la présence bénédictine. Alors qu'au tout début les moines étaient partis au désert laissant derrière eux une vie relativement raffinée, maintenant c'était l'inverse. En un monde où les invasions barbares, l'incertitude politique et le pouvoir de l'épée semblaient les réalités les plus immédiates, et dans une société agraire où les paroisses étaient desservies par des prêtres d'humble origine paysane, les monastères en vinrent à émerger comme des centres de lumière et de savoir. On pouvait s'attendre à y touver une vie liturgique riche, une piété éclairée, un amour de la science et une compagnie intelligente dans des communautés bien plus nombreuses que celles du V1e siècle. Les petits bâtiments abritant une douzaine d'hommes devinrent des ensembles complexes pour une centaine de moines et plus, avec une grande église, un logement pour les malades et les infirmes des hôtelleries et des bureaux pour l'administration de propriétés plus étendues. Avec le temps, ils accumulèrent des quantités de manuscrits enluminés, de reliques et d'oeuvres d'art. Des pélerins et des visiteurs de toutes les classes de la société, des têtes couronnées aux paysans les plus pauvres, venaient y chercher des prières ou des aumônes, la protection ou l'hospitalité. Ce mélange de la vie cloîtrée avec celle du monde n'avait certainement pas été prévu par saint Benoît, mais il faisait trop profondément partie du mode de vie pour être supprimé. Il avait un sens différent pour bien des gens. A un premier niveau, cela signifiait que les abbés devenaient souvent des personnages politiquement importants ; à un autre, un accroissement de l'efficacité et de la compétence agricoles aux alentours. Esquisser l'histoire des bénédictins au Moyen âge ne serait pas seulement écrire une histoire de l'Église, ce serait aussi écrire une histoire de la société médiévale. Dans chaque pays d'Europe, les moines noirs, comme on les appela, s'établirent comme propriétaires fonciers, administrateurs, évêques, écrivains, artistes. La moitié des cathédrales anglaises étaient sous la règle bénédictine. Il y avait sans cesse de nouvelles fondations, les moindres n'étant pas celles qui naissaient sous l'impulsion des renouveaux monastiques qui amenèrent une réorganisation à partir du Xe siècle, remettant en valeur la Règle initiale. D'abord Cluny, puis Cîteaux apparaissent comme les rejetons d'un tronc principal, chacune répondant aux exigences nouvelles d'une société de plus en plus complexe, sans pourtant, se couper du coeur de la Règle. Les clunisiens mirent d'abord l'accent sur l'ordre et l'administration et placèrent au premier rang la beauté de la liturgie. Puis les cisterciens retrouvèrent le rôle de l'austérité et du travail manuel dur qui, à leur sens, avaient été négligés. Au commencement du X111e siècle, rien qu'en Angleterre et au Pays de Galles, le nombre des monastères des moines noirs était passé de cinquante en 1066 à trois cents en 1200, et les moines blancs (les cisterciens se reconnaissaient à leur habit de laine non teinte) avaient en 1200 environ soixante-dix monastères. Peu nombreux sont ceux qui, en Angleterre aujourd'hui, vivent loin des ruines d'une grande fondation bénédictine ou cistercienne ou ne connaissent pas de cathédrale qui était au Moyen Âge l'église d'une communauté bénédictine.
 
   Mais en rendant hommage à la force et à la présence du passé nous pourrions facilement oublier le lien qui s'est maintenu entre l'Église d'Angleterre et la vie bénédictine. Car la présence bénédictine, si forte en Angleterre au Moyen Âge, a laissé sa marque sur l'Église au moment de la Réforme. le génie de Cranmer a su condenser les offices monastiques traditionnels et arriver aux deux offices du Prayer Book de Matines et Evensong, et leur usage ininterrompu au cours des siècles a montré combien ces offices sont appropriés aux célébrations des paroisses et des cathédrales. Il est à peine excessif d'avancer que l'esprit bénédictin est à la racine de la prière anglicane, car le clergé et les laïcs ont été nourris par la récitation quotidienne des psaumes et la lecture régulière de l'Écriture. Et si la voie bénédictine est avant tout équiligre et modération, il en est de même pour la via media anglicane.
 
   Aujourd'hui des milliers d'hommes et de femmes, les uns anglicans, les autres bien plus nombreux catholiques romains, vivent la vie monastique sous la Règle de saint Benoît. Comment est-il possible qu'un seul lien commun puisse unir par-dessus un espace de plus de quinze cents ans ces premières petites communautés d'une douzaine de moines, ces puissants établissements médiévaux et la variété étonnante des expressions contemporaines de la même vie ? Comment est-il possible que cette même Règle puisse parler à des hommes et des femmes qui essaient de suivre le Christ sans s'engager dans une communauté ? Peut-être qu'une des histoires que saint Grégoire raconte sur saint Benoît peut donner un début de réponse. Elle ne vient pas de la vie mais du troisième livre des Dialogues. Un certain ermite nommé Martin s'était enchaîné à la paroi de sa grotte solitaire près du Mont-Cassin. Quand il en entendit parler, saint Benoît lui envoya un message : «Si tu es serviteur de Dieu ne sois pas retenu par une chaîne de fer, mais par la chaîne du Christ.» Saint Benoît montre le Christ. C'est aussi simple que cela. Le Christ est le commencement, le chemin et la fin. La Règle indique continuellement le Christ au-delà d'elle-même et c'est en cela qu'elle a permis et continuera à permettre à des hommes et des femmes de toutes les époques de trouver dans ce qu'elle dit des profondeurs et des niveaux correspondant à leurs besoins et leur intelligence à n'importe quel stade de leur voyage, si vraiment ils cherchent Dieu.        

 

 

 

 

 

 

 QUESTIONNAIRE 

 SUR LE CHAPITRE (1) 

     SAINT BENOÎT

 

 

 

 

 

(1)  Sous quel point de vue on peut rapprocher les chapitres 5 et 71 de la règle ?

(2)  Dans le chapitre 72, quelles relations mutuelles je puis mettre en pratique dans ma vie courante ?

(3)  Chercher dans la règle quels chapitres parlent de l'organisation de la journée ?

(4)  Dresser en gros un horaire de la vie selon les saisons tel que décrit dans la règle ?

Prions:

  Dieu qui as fais de saint Benoît un maître spirituel pour ceux qui apprennent à te servir, permets, nous t'en prions, que sans rien préférer à ton amour, nous avancions d'un cœur libre sur les chemins de tes commandements.

(Missel Romain, le 11 juillet)

 

 

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 16:57

 




  

 

 La voie du chrétien dans le monde 

 
            À la poursuite de Dieu
       selon la règle de saint Benoît, 
 
           Éditions du Cerf 1986.
 
           Esther De Wall 

 

 

 Introduction 

 

 

  Ce livre a été directement inspiré par Cantorbéry, par la cathédrale et par la commuauté bénédictine qui y vivait au Moyen Âge. Il y a sept ans je n'avais pas lu la Règle de saint Benoît et j'avais une idée extrêmement vague de la vie bénédictine. Comme tant d'Anglais, j'étais consciente de l'héritage monastique de notre pays dans ses monuments et ses oeuvres d'art. J'avais passé mon enfance dans la paroisse du Shropshire dont mon père était pasteur et l'église avait fait partie d'un prieuré bénédictin dont je voyais les ruines chaque jour du jardin du presbytère. Je n'étais qu'une de ceux qui admirent les ruines des abbayes et les cloîtres des cathédrales pour ce qu'ils révèlent des grandeurs passées. Mais venir vivre à Cantorbéry dans le contexte de cette grandeur a été une expérience tout à fait différente. La maison dans laquelle nous habitions avait été le logement du prieur au temps des moines; la cathédrale dans laquelle nous célébrions avait été l'église d'une communauté bénédictine comptant parmi ses abbés Lanfranc et Anselme; et nous étions entourés de bâtiments qui reflétaient la vie de cette communauté. En sortant par la porte principale, je passais devant le grenier, la boulangerie et la brasserie; en sortant par la petite porte latérale, je traversais les ruines de l'infirmerie ; presque chacune des fenêtres donnait sur une partie différente du monastère: le  scriptorium, l'hôtellerie pour les pélerins, et, bien sûr, la grande cathédrale à l'ombre de laquelle nous vivions sans cesse.
   
  Un jour, des fouilles au sud de la cathédrale, à l'emplacement du cimetière monastique, mirent au jour deux squelettes. Ils étaient là, anonymes, distincts et pourtant faisant corps et je me trouvai tout à coup confrontée à ceux qui avaient bâti cet endroit de leurs mains et avaient créé son mode de vie. Cette rencontre m'amena à lire la Règle de saint Benoît. Je sentis qu'il me fallait découvrir quelque chose de l'esprit de la vie bénédictine pour y puiser de la force et ne pas me sentir écrasée par ce qu'un de mes fils, debout au pied de la tour de Bell Harry, avait un jour appelé l'ombre de la Perfection.
   
  On rencontre parfois un lieu, un paysage nouveau et pourtant les volumes, les formes, les ombres nous semblent déjà familières. C'est  ce qui m'est arrivé avec la Règle. Elle n'était ni lointaine, ni dépassée, ni intellectuelle, mais actuelle et pertinente ; elle parlait de choses que je savais déjà à moitié ou auxquelles j'essayais péniblement d'arriver à donner un sens. Elle abordait franchement les questions de relations personnelles, d'autorité et de liberté ; elle reconnaissait le besoin de stabilité et de changement ; elle organisait une vie équilibrée ; je fus immédiatement sensible à la considération et au respect qu'elle manifestait envers les personnes et les choses. J'appréciai sa pénétration à propos de problèmes aussi quotidiens que l'hospitalité ou l'attitude envers les biens matériels. Par-dessus tout, elle parlait d'une vie qui n'était pas héroïque, en fait une vie comme celle d'importe quelle famille chrétienne ordinaire.
   
  Bien que j'y aie réfléchi pendant plusieurs années, ce livre a été écrit en six mois. Il a donc dû trouver sa place dans une vie organisée en fonction des exigences de la famille, de la cuisine et du ménage, des cours d'histoire et de l'hospitalité incessante d'un été à Cantorbéry où la tradition de pélerinage amène encore des foules de visiteurs. C'est cette vie de continuelle interruption dont je parle au chapitre 6, et ce livre a souvent été rédigé à des moments où j'étais sans cesse accaparée et où la seule réalité à laquelle je m'accrochais était cette promesse de la Règle : de la miséricorde de Dieu ne jamais désespérer. Ce n'est donc pas l'oeuvre d'un universitaire ou d'un théologien. Il est né de l'expérience vécue d'une épouse et d'une mère aux nombreux engagements et il jaillit d'une conviction que la Règle parle à ceux qui comme moi cherchent Dieu au milieu d'une vie quotidienne suroccupée, souvent déroutante et épuisante. Mon seul espoir en écrivant ce livre est qu'il puisse servir de début à une rencontre avec la vie bénédictine, car la lecture ne peut remplacer l'expérience vécue. La Règle est sagesse ancienne et pourtant elle est nouvelle, aussi nouvelle que l'Évangile, car c'est au Christ lui-même que saint Benoît nous renvoie sans cesse. Depuis quinze cents ans c'est le chemin par lequel d'innombrables chrétiens vivant leur voeux dans une communauté monastique ont trouvé Dieu, mais elle parle aussi à tous ceux d'entre nous dans le monde entier qui luttent pour être fidèles aux promesses de leur baptême.
   
  J'ai été aidée par bien des gens et bien des lieux pour écrire ce libre. Cela n'aurait pas été possible sans le soutien et l'encouragement critique de ma famille. J'ai essayé dans les notes de manifester ma gratitude aux nombreux savants bénédictins dont j'ai lu les travaux et si j'en ai oublié, j'espère qu'ils me pardonneront. Ma plus grande dette est envers les communautés de St Mary's West Malling et du Bec-Hellouin en Normandie avec laquelle Cantorbéry est lié depuis tant de siècles. Mais il y en a bien d'autres, en Angleterre et à l'étranger, grâce à qui j'ai pu pénétrer dans la vie bénédictine. En dernier ressort, ce libre est une tentative très personnelle pour montrer comment la Règle de saint Benoît a été une inspiration et un guide pour une chrétienne laïque ordinaire.        

 

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 16:32






 La voie du chrétien dans le monde 
 
À la poursuite de Dieu
selon la règle de saint Benoît,
 Éditions du Cerf 1986.
 
Esther De Wall 

 

 
 INTRODUCTION
 &
" 10 CHAPITRES DU LIVRE "






Introduction


Saint Benoît
  
 

L'Invitation  


L'Écoute

La Stabilité 

Le Changement  

L'Équilibre



Les Biens Matériels


 Les Personnes

 

 

  L'Autorité

 

 

  La Prière  

  

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 04:47

 


  

 

       Chapitre 111
  L'Écoute  

 

 

 Dès le début de la Règle, saint Benoît utilise l'image si parlante de la foule sur la place du marché et du Seigneur qui appelle d'une voix forte, essayant d'attirer l'attention des passants sur ce qui est offert. C'est une invitation générale, ouverte à celui qui veut bien s'arrêter pour écouter. Elle n'a rien de sélectif et s'adresse en fait à chacun de nous personnellement. La Bible, bien sûr, nous présente des vocations spectaculaires : Moïse était seul dans le désert, Samuel a été tiré de son sommeil, Paul rendu aveugle. Mais Simon et André, Jacques et Jean étaient simplement à leur travail quotidien, ils pêchaient et racommodaient les filets, et Amos gardait les troupeaux et traitait les sycomores comme d'habitude. Les récits des vocations des bénédictins aujourd'hui sont tout à fait ordinaires, banals et rassurants. Ce qui est arrivé à Paul sur la route de Damas est exceptionnel, tout se passe bien plus souvent dans le cadre de la vie quotidienne. 
 
    Saint Benoît écrivait pour des moines et il ne peut y avoir de doute sur les exigences rigoureuses qu'il présente à ceux qui entrent dans la vie monastique. Il n'a jamais été prêtre et a écrit sa Règle avec une communauté de laïque en tête, mais sa compréhension très claire des principes qui sous-tendent l'engagement des voeux reste applicable et valable pour tous ceux qui essaient de suivre le Christ. Bien que mes efforts soient maladroits et mes pas hésitants, je peux trouver dans la Règle des intuitions qui me soutiennent et éclairent ma route. Je reviens à cette place pleine de monde et à cette offre de la vie véritable et éternelle, l'offre est ouverte à tous, tous peuvent répondre, mais à cette condition : si je réponds, que ce soit ici et maintenant et par mes actes autant que par la foi.
 
    Le tout premier mot de la Règle est « écoute ». Dès le début l'objectif du disciple est d'écouter attentivement et de laisser résonner cette Parole de Dieu qui n'est pas seulement message, mais évènement et rencontre. C'est le début d'un apprentissage qui dure toute la vie, et le monastère tout entier est présenté comme une école du service du Seigneur, un lieu et une structure pour encourager le dialogue du maîte et du disciple où l'aptitude à écouter est fondamentale. Le simple mot obsculta est riche de sens, car il implique une attitude respectueuse, attentive et humble. Il n'entraîne pas seulement l'écoute de la Parole de Dieu, mais à bien d'autres niveaux de la Règle, de l'abbé et des frères. Aujourd'hui, nous réalisons peut-être mieux qu'à un autre moment du passé la diversité de cet exercice. La façon dont nous avons été familiarisés avec ce qu'on appelle plutôt pompeusement la communication non verbale a fait passer le mot écouter de la sphère étroite de l'audition des mots à des mots à celle beaucoup plus large de la reconnaissance des signes, en particulier dans le corps et la tenue, et pas seulement chez les autres mais aussi chez nous. Nous écouter et apprendre à nous aimer, faire attention à notre corps, à ses exigences et à ses rythmes, voici qu'après des siècles de répression puritaine, nous recommençons à nous y intéresser sérieusement. Pourquoi écarter avec un courage stoïque cette douleur dans mon dos et la traiter de lumbago ? Elle me parle peut-être de tension et de fatigue, elle signale qu'il est temps de m'arrêter, de prendre soin de mon corps et de mes nerfs et de ne pas avoir d'exigences impossibles pour moi-même.
 
    Puisque aujourd'hui l'instruction ne signifie pas seulement l'acquisition de connaissances, nous reconnaissons plus volontiers le rôle vital que joue l'expérience dans l'apprentissage. La façon dont saint Benoît comprend l'écoute est de cet ordre ; c'est une écoute de l'être tout entier, du corps et de l'intelligence et elle demande de l'amour en même temps qu'un accord intellectuel. Elle requiert aussi de l'attention, une conscience qui la fait passer d'une activité cérébrale à une réponse vivante. Ayant entendu le mot, quel que soit le canal par lequel il m'est parvenu, même aussi inadmissible qu'une douleur dans le dos, je m'arrête, je le prends au sérieux et je m'en occupe. Écouter attentivement ce que nous entendons est bien plus que d'y accorder une attention distraire. Cela signifie d'abord qu'il nous faut écouter, que nous en ayons envie ou pas, que nous entendions ce qu nous voulons ou quelque chose de désagréable ou de menaçant. Si nous commençons à faire des choix, nous faisons la sourde oreille alors que Dieu essaie de nous atteindre par des moyens inattendus et peut-être inacceptables. Par exemple, cette salle de gériatrie dans laquelle tant de personnes âgées finissent maintenant leurs jours est inévitablement pleine de douleur et de détressse. Ce serait absurde de prétendre le contraire. Et pourtant, nous qui sommes sans cesse tenus par les exigences de la pendule et du calendrier, nous trouvons ici un monde qui accepte une autre sorte de temps, où les demandes et les souvenirs inlassablement répétés nous rappellent ce que la liturgie orthodoxe connaît avec ses répétitions continuelles. Ces vieillards, ce secteur de notre société que beaucoup préféreraient bannir et oublier, pourraient nous parler à travers leurs mots souvent incohérents, si seulement nous pouvions les entendre, de ce temps en dehors du temps qu'il faut constamment nous remettre en mémoire.
 
    Écouter attentivement avec chaque fibre de notre être, à tout instant de la journée, est une des choses les plus difficiles qui soient, et pourtant c'est essentiel si nous voulons trouver ce Dieu que nous cherchons. Et si nous arrêtons d'écouter ce que nous trouvons difficile à accepter, alors, comme le dit le père abbé de Saint-Benoît-sur-Loire d'une manière frappante, « nous risquons de passer à côté de Dieu sans même le remarquer ». C'est  notre obéissance qui prouve que nous avons vraiment fait attention. Ce mot « obéissance » vient du latin oboedire qui a la même racine qu' audire : entendre. Ainsi obéir signifie écouter puis agir en conséquence, ou, en d'autres termes, faire en sorte que l'écoute atteigne son but. Nous ne sommes pas vraiment attentifs à moins d'être préparés à traduite dans nos actes ce que nous recevons. Si nous entendons et en restons là, alors les sons ont rencontré notre oreille et rien ne montre que nous les avons vraiment entendus.
   
    Saint Benoît insiste vigoureusement :
 
    Il faut que le disciple obéisse de bon coeur car Dieu aime celui qui donne avec joie (2 Co 9, 7). Si un disciple obéit de mauvaise grâce et s'il murmure, peut-être non de bouche mais seulement en son for intérieur, même s'il accomplit l'ordre reçu, il n'en est pas pour autant agréable à Dieu qui pénètre son coeur et en perçoit le murmure. L'acte effectué de cette manière n'entraînera pour le moine aucune grâce, bien plus, il encourra la peine réservée aux murmurateurs à moins qu'il ne s'amende et ne s'humilie (RB 5, 16-19).
Il n'y a pas de place pour la réponse peu enthousiaste. Si je ne fais pas vraiment attention à ceux qui m'ont interrompue et ont dérangé tous les beaux projets que je m'étais fait, et si au fond de moi je suis furieuse et que mon sourire calme n'est qu'une façade derrière laquelle je rage intérieurement, ce n'est pas suffisant pour saint Benoît.   
 
  Ce qu'il espère réellement, il l'a exprimé de manière presque lyrique dans le Prologue :
 
    Nous courons dans la voie des appels divins, le coeur dilaté, pressés par l'inexprimable douceur de l'amour (Prologue 49).
 
    L'obéissance est une affaire d'amour. Elle est notre réponse aimante à Dieu et le murmure la détruit presque entièrement.
 
   Votre façon d'agir doit être différente de celle du monde ; l'amour du Christ doit passer avant tout le reste (RB 4, 20-21).
 
 
 Dans ces conditions, l'obéissance amène une liberté intérieure. « Le bien de l'obéissance », c'est ainsi que commence le chapitre 71 qui traite de l'obéissance mutuelle. Ces simples mots indiquent qu'elle n'est pas négative ni restrictive, mais positive et qu'elle nous conduira à Dieu. La certitude que saint Benoît a établie au début de la Règle l'habite toujours à la fin : nous allons à Dieu par le chemin de l'obéissance. Il le dit clairement au début du Prologue.
 
 
  Par le labeur de l'obéissance tu feras retour à celui dont tu t'étais éloigné par l'inertie de la non-obéissance. A toi donc, mes paroles s'adressent, pourvu que tu renonces à toute volonté propre et que, prêt à servir dans la milice du vrai Roi, le Seigneur Christ, tu revêtes les armes de force et de lumière qui ne sont autres que l'obéissance (Prologue 2-3).
 
    Et tout à la fin il parle des moines qui « se livrent au bien de l'obéissance et en vivent » (RB 73,6). Ce sont des hommes qui « ont appris à se rendre à l'envi l'obéissance mutuelle » (RB 72,6) et on y arrive par les moyens décrits au chapitre 7 où le deuxième degré d'humilité demande que « le moine n'aime pas sa volonté propre et par suite ne mette pas sa jouissance dans l'accomplissement de ses désirs ; mais plutôt qu'il se conforme par ses actes à cette parole du Seigneur : Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé (RB 7, 31-32) ; Jn 6,38) ».
 
  Cette citation du chapitre 7 de la Règle nous donne la réflexion de saint Benoît sur l'humilité ; cet élément fondamental de sa pensée aurait tendance à effaroucher le lecteur moderne. Sans doute parce que notre première réaction est d'imaginer quelqu'un de mou et d'incapable ; dans les milieux religieux cela évoque l'image de la personne à la piété consciencieuse, somme toute la non-personne que nous détesterions tous être. C'est malheureux car le mot lui-même (dérivé de la même racine que humus, sol) suggère au contraire que nous devrions être solidement plantés en terre, que nous devrions affronter la vérité sur notre condition humaine. Cette prescription exige en fait une énorme volonté. Si nous réussissons cela libérera notre énergie et nous fera suivre le Christ pleinement et librement. Mais il faut d'abord nous attaquer à ce qui peut détruire notre vie privée et devenir corrosif dans nos relations avec les autres, c'est-à-dire la volonté propre. C'est notre égocentrisme que saint Benoît désigne par ce mot et il est important de voir que lorsqu'il nous demande de renoncer à notre volonté, il ne s'agit pas de notre libre arbitre qui est un de nos plus grands dons. Il veut nous libérer de ce moi possessif, occupé de son intérêt personnel, si avide et crispé que toute relation libre et ouverte avec Dieu en est empêchée. Le problème c'est donc l'usage que nous faisons de notre volonté. Allons-nous l'asservir à nos propres besoins et impulsions et affirmer notre indépendance, ou bien la mettre au service des autres et en faire un moyen de retourner au Christ ?
 
    Saint Benoît ne nous laisse pas sans aide et nous offre un guide pour cet apprentissage de l'obéissance qui dure la vie entière. Il consacre le chapitre 7 à montrer comment on peut arriver à cette conquête de soi-même. Il prend l'image de l'échelle à douze degrés. Notre ascension est progressive : nous devons atteindre le premier échelon avant de passer au deuxième et chaque fois que nous montons, l'échelon précédent est enlevé. Les sept premiers degrés concernent la croissance et le développement des dispositions intérieures, les cinq suivants la conduite extérieure qui en résulte. Le point de départ, garder la crainte de Dieu sans cesse devant les yeux, s'appuie sur ce que la Règle ne cesse de nous répéter ; nous ne devons jamais oublier l'omniprésence de Dieu. Il est toujours là, c'est aussi simple que cela. Dieu est à nos côtés. Saint Benoît dit très fermement à son moine « qu'il se considère à chaque instant sous le regard de Dieu qui voit en tous lieux ses actions, lesquelles lui sont aussi portées constamment par la médiation des anges » (RB 7,13). Cette conscience d'être une créature de Dieu entraîne un sentiment de responsabilité. Si je veux savoir si je suis humble, la première question à me poser est celle-ci : « Dans quelle mesure suis-je consciente que tous mes actes font partie de l'accomplissement de la volonté de Dieu ? ». Je place ainsi consciemment tout ce que je suis devant Dieu et je fais de lui plutôt que de mes projets et mes réussites le centre de mon existence. Ce « tout » est la pierre d'achoppement. Bien des gens traversent la vie sans tenir fermement à ce premier échelon, a dit une prieure américaine contemporaine à sa communauté en commentant ce chapitre de la Règle, parce qu'ils sont sûrs que l'adversité qu'ils rencontrent dans leurs vies ne peut pas être la volonté de Dieu sur eux ; ils résisteront à ce qui est difficile et le rejetteront : ils ne peuvent admettre que c'est Dieu qui mène leurs vies. Aussi après avoir demandé que je remette ainsi ma volonté, le chapitre continue, posant ses exigences de désengagement radical. Dans ces premiers degrés, l'humilité vient de l'intérieur ; plus tard elle vient des relations avec les autres. Me soumettre à un autre en toute obéissance pour l'amour de Dieu (RB 7, 34) signifie abandonner mon pouvoir, mon arrogance, pour consentir à la recherche de la volonté de Dieu à travers les autres. Si je veux avancer, l'ouverture et la réciprocité sont impératives puisque alors je reçois l'aide des dons d'un autre. J'admets mes limites et ma faiblesse et je laisse quelqu'un me soutenir afin de pouvoir continuer. Voilà qui empêche toute fausse image de moi et diminue mes prétentations à l'autosuffisance. Cela suppose que j'aie confiance en l'autre et que je reconnaisse sa force afin qu'il puisse me venir en aide. Mon attachement aux choses matérielles doit évidemment disparaître et nous verrons plus tard combien saint Benoît insiste sur ce point. Mais il est tout aussi important et souvent bien plus difficile d'abandonner mon ambition, mon amour propre, mon autoritarisme, mon désir d'être un tout petit peu différent des autres. Si à travers tout cela j'apprends à accepter mes propres limites alors je pourrai accepter celles des autres. L'humilité que j'apprends à pratiquer peut m'empêcher de me moquer si facilement des gens, de trouver les choses superficielles ou d'être si vite prête à mépriser et à critiquer. Connaissant mes propres limites je n'ai pas le droit de rabaisser les autres à cause des leurs.

    Le sommet de l'échelle promet cette sérénité qui accompagne la découverte que Dieu s'occupe de ma vie et qu'en conséquence je suis libre. Alors, le pourquoi de cette longue considération sur l'humilité devient clair. C'est l'intérieur qui se libère. Je suis délivrée de mon asservissement à cette recherche de moi, à mes ambitions, ma suffisance et tout le reste. Bien sûr, le Nouveau Testament enseigne qu'au service de Dieu les hommes et les femmes trouvent la liberté parfaite. C'est aussi un des thèmes centraux de la Règle. Saint Benoît fait de l'obéissance son ascèse. Il savait peut-être qu'il était parfaitement possible de se livrer à des mortifications extrêmes, des jeûnes et des veilles et pourtant de ne pas abandonner sa volonté propre et tout ce qui va avec : la tyrannie de l'égocentrisme, de l'illusion et la peur d'échouer dans les buts que je me suis fixé (et dont j'ai parlé aux autres si bien que je vais déchoir à mes yeux et aux leurs, ce qui est encore plus humiliant). Ce n'est que lorsque tout cela est brisé qu'il y a possibilité de passer de l'esclavage à la liberté qui est ce que nous désirons pour la plupart plus désespérément que jamais. Il est vrai que je jouis apparemment d'une grande liberté de choix (comment voter, que manger, quelle marque choisir quand je fais des courses) et pourtant ironiquement ma liberté fondamentale de manoeuvre semble limitée par la structure de ma profession, par les contraintes économiques, par ce que les autres attendent de moi, par les pouvoirs établis, par l'Église. Il me semble être prise au piège au moment où je m'y attendais le moins.
 
      Pourtant, voici la promesse que nous fait saint Benoît ; elle pourrait difficilement être plus directe.
 
    Cette règle ne doit pas être un fardeau. Elle devrait t'aider à découvrir et à éprouver comme est grande la liberté à laquelle tu es appelé. 
 
    Mais libre pour quoi ? « Pour pouvoir faire au fond de votre coeur ce que vous désirez vraiment », disait Thomas Merton à ses novices à Gethsémani. Il leur parlait ensuite de rencontrer ce centre profond employant des mots qui font penser à ce que la stabilité implique : « mon être, ma réalité, ce que Dieu a choisi pour moi ». Le rôle joué par l'obéissance s'éclaire quand  il continue :
 
   Pouvoir vouloir ce que Dieu veut pour moi à chaque instant est ce qui me maintient en contact avec ce centre ; cette réalité est la volonté de Dieu et exige une réponse. Cela doit orienter mes choix. Je dois rester en relation avec ce centre de liberté.
 
    Ce choix sera peut-être très difficile. Ce sera l'affolement devant une exigence impossible ou un choix de moindre mal. Alors la seule prière possible est celle que le moine fait à sa profession, citant le psaume 119 (118) 116. « Accueille-moi, Seigneur, selon ta parole et je vivrai, ne me déçois pas dans mon attente. » Le seul espoir est de m'en remettre à Dieu, comptant sur la présence protectrice du Dieu des psaumes qui étend la main vers moi juste au moment où il me semble ne pas pouvoir aller plus loin. Car l'obéissance est pleine de risques. Il est plus facile d'en parler que de la mettre en pratique. Elle implique que je sois prête à prendre ma vie dans mes mains et à la placer dans celles de Dieu.
 
    Nous découvrons alors qu'en réalité Dieu a fait de nous ses collaborateurs puisque ce qu'il obtenait de nous aux moments de décision ou de crise n'était pas une obéissance aveugle et une soumission mécanique, mais plutôt une obéissance qui nous demandait de prendre une responsabilité morale. Ce n'est peut-être qu'en regardant en arrière que nous pouvons voir à quel point l'obéissance nous a aidés à grandir et à nous dépasser. Ce qui nous est demandé n'est pas de nous procurer une réponse correcte, mais quelque chose de plus libre et de plus créatif.
 
    Le modèle chrétien et monastique du discernement de la volonté de Dieu dans une situation donnée n'est pas celui de la découverte de la solution d'un problème de mots croisés, disait un commentaire bénédictin récent sur l'obéissance, où la réponse doit être exacte, ajustée à un plan préconçu. Un meilleur modèle serait celui du jeu de construction, nous devons voir ce qu'on peut en faire, mettant en oeuvre toute notre intelligence, notre sensibilité et notre amour.
 
    L'obéissance aveugle n'a rien à voir avec la Règle. Les facultés critiques ne sont ni mauvaises ni déplacées. Elles nous sont données pour les utiliser de manière constructive et avec amour. Dans le chapitre 58 qui présente la succession des étapes par lesquelles le novice prend sa décision responsable, on insiste beaucoup sur le fait que cet engagement définitif vient après un choix pleinement conscient, réfléchi et libre. Sa promesse d'obéissance est devenue une réponse libre du centre de son être, un choix délibéré, porteur de sens et d'authenticité. Plus tard, le moine peut se trouver incapable de faire ce qui lui est demandé, et la Règle le prévoit. Il doit choisir un moment approprié et expliquer patiemment au supérieur les raisons pour lesqueles il ne peut accomplir la tâche (RB 68,2). Si cependant son supérieur maintient son ordre premier, alors il doit mettre sa confiance en Dieu et obéir par amour. Cet enracinement dans l'amour reste l'élément vital. L'obéissance finira par venir du coeur et exprimera notre désir réel, profond. A la racine de l'obéissance il y a l'abandon libre, humble, aimant, à la volonté de Dieu ; l'obéissance joyeuse, le oui de tout notre être à l'amour infini de Dieu, si bien que l'observance extérieure naît d'un acquiescement intérieur, notre volonté propre se soumet à la volonté du Christ qui fera de nous ses collaborateurs.      

 

 

 

 QUESTIONNAIRE 

 SUR LE CHAPITRE (3)  

         L'ÉCOUTE 

 

(1) Lire Genèse 3; I Samuel 15,16-23; Romains 5,19; Philippiens 2,6-11; Hébreux 5,5-10; 10,5-10.

(2) Montrer des liens entre obéissance et humilité.

(3) Écouter peut-il me changer ? Comment ?

(4) Pourquoi l'obéissance exige-t-elle l'écoute ?

(5) Rechercher dans mon quotidien comment Dieu peut me parler.

Prions:

  Dieu tout-puissant, force de ceux qui espèrent en toi, sois favorable à nos appels: puisque l'homme est fragile et que sans toi il ne peut rien, donne-nous toujours le secours de ta grâce; ainsi nous pourrons, en observant tes commandements, vouloir et agir de manière à répondre à ton amour. Par Jésus le Christ notre Seigneur.

(11ième dimanche)

 

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 04:34

 




         Chapitre 11
     L'invitation  
 Marchons sur le chemin où l'Évangile nous guide 

 

   

 

   Maintenant l'heure est venue de nous arracher au sommeil [...] ouvrons nos yeux [...] écoutons d'une oreille attentive [...] courez pendant que vous avez la lumière de la vie. 
 
    Cette invitation pressante  à s'éveiller, à écouter, à agir, a été adressée aux moines du V1e siècle au Mont-Cassin, cette communauté monastique établie par saint Benoît  sur les hauteurs des Appenins en Italie centrale. Ces phrases sont extraites de la Règle, le court document de travail qui définit en neuf mille mots au plus les buts et la pratique de la vie monastique telle que saint Benoît la présentée. La Règle est clairement disposée, divisée en soixante-treize chapitres, qui traite tour à tour des éléments essentiels de l'office, du travail, de l'étude, de l'hospitalité, de l'autorité, des possessions, de tout ce qu'exige une vie entièrement vécue en communauté sous les trois voeux bénédictins d'obéissance de stabilité et de conversatio morum. Quinze cents ans plus tard elle n'a rien perdu de sa fraîcheur ni de son actualité. Elle nous parle à tous. Dès le début du Prologue, son accès est grand ouvert: « Qui que tu sois [...] celui qui a des oreilles pour entendre ». Des images variées surgissent en désordre, tandis que dans son émotion saint Benoît s'adresse à ses auditeurs tantôt comme à des recrues pour l'armée, tantôt comme à des ouvriers dans l'atelier de Dieu, ou à des pélerins sur la route, puis à des disciples à l'école. Chacun d'entre nous doit entendre cet appel différemment, il résonnera d'une façon pour l'un, autrement pour le suivant. Mais il y a un point commun à tous. C'est maintenant que le message doit être entendu, qu'il faut nous éveiller, sortir de notre apathie. La Règle conteste les idées toutes faites avec lesquelles nous vivons et aborde quelques-unes des questions fondamentales que nous devons tous affronter. Comment nous développer et nous accomplir pleinement ? Où trouver la guérison et l'unification de notre être ? Quelles sont nos relations avec ceux qui nous entourent ? avec le monde physique ? avec Dieu ? Si nous pensons à toutes les aliénations dont nous devons nous libérer " celles-là même que nous trouvons dans l'histoire de la Genèse et de la chute " dans nos relations avec les autres, avec l'environnement, avec Dieu lui-même - c'est par nos aliénations intérieures qu'il nous faut commencer. Aussi les mots familiers du monde occidental, ceux qu'on entend sans cesse dans les conférences et les délibérations, les sermons et les débats, sont aussi ceux qui reviennent dans la Règle de saint Benoît : racines, appartenir, communauté, accomplissement, partage, espace, écoute, silence. Cette notion que les hommes et les femmes ont besoin d'aimer et d'être aimés s'ils doivent devenir pleinement humains ; qu'ils ont besoin d'appartenir à un lieu et pas seulement au sens géographique du mot ; qu'ils ont besoin de liberté et doivent pourtant accepter l'autorité. La Règle en sait long sur cet éternel paradoxe qu'il nous faut tous être à la fois en pleine foule et cependant au désert ; que si nous nous unissons dans une prière commune il nous faut aussi pouvoir prier seuls ; que si l'engagement à la stabilité est vital, l'ouverture au changement l'est aussi. On n'y trouve aucune fuite de la complexité de la vie et pourtant le paradoxe final est que courir vers Dieu semble relativement simple et réalisable tout en étant total. Ce sont des exigences d'une extrême simplicité qui demandent tout.
 
    Nous avons tous besoin d'aide pour affronter les réalités qui nous sont demandées, si nous devons aller vers Dieu dans la totalité et la plénitude de notre être. Il n'y a rien qui ne soit familier dans cet appel que lance le Prologue, rien de nouveau. Il est sagesse ancienne et pourtant il est d'aujourd'hui. Il fait appel à l'étincelle divine en chacun qui n'est jamais complètement éteinte, mais a besoin d'être réenflammée. A notre époque si complexe, les hommes et femmes cherchent encore plus désespérément une vision cohérente du monde, car sans vision il n'y a pas d'espérance. C'est pourquoi la Règle de saint Benoît nous parle à tous, elle répond à un besoin profond.
 
    Le mot de règle a aujourd'hui des connotations de restriction, de mesure, de contrôle, de bureaucratie même, qui ne nous encouragent guère à considérer avec chaleur un tel guide. Même la modeste affirmation de saint Benoît qu'il ne s'agit de rien de plus que d'une petite règle de débutants ne nous rassure pas. Pourtant la Règle de saint Benoît n'est ni un règlement ni un code. Elle n'impose pas, elle indique un chemin. C'est une oeuvre originale qui allie une fermeté exigeante sur les éléments essentiels à une souplesse pleine de confiance quant à leur mise en pratique. Depuis quinze siècles, des hommes et des femmes menant la vie monastique bénédictine y sont revenus comme à la source et à l'origine de leur renouveau personnel et de leur réforme communautaire, la trouvant encore applicable appropriée et inspirante. Quant à nous qui ne vivons pas dans un monastère, quel que soit notre mode de vie, laissons la nous parler et nous découvrirons nous aussi qu'elle répond à nos besoins avec sa sagesse directe, pratique et pleine de vigueur.
 
    Saint Benoît ne suggère nulle part qu'il a l'intention d'encourager des personnes exceptionnelles à accomplir des exploits spectaculaires. Ses moines sont des gens ordinaires et il les conduit par des chemins qui leur sont accessibles. En fait, l'importance donnée aux faibles est un des grands principes directeurs de la Règle et « permet à des gens ordinaires de mener des vies d'une valeur tout à fait extraordicaire », comme le dit le cardinal Basil Hume. A maintes reprises, la Règle prend en considération la faiblesse humaine. « En instituant cette règle nous espérons ne rien établir de rude, ni de pesant » (Prologue 46). L'essence de la démarche bénédictine est distillée dans une petite phrase que Thomas Merton écrivit en 1945, tout au début de sa vie monastique à l'abbaye cistercienne de Getsémani au Kentucky. 
 
    Ce  souci de faire les choses ordinaires, paisiblement et parfaitement pour la Gloire de Dieu qui est la beauté de la pure vie bénédictine.
 
    A première lecture, une grande partie de la Règle peut apparaître plutôt prosaïque, avec des chapitres consacrés à des questions aussi mondaines que la nourriture, le sommeil, le vêtement, les devoirs du portier, du cellérier ou des semainiers. Elles est certes mondaine, du monde et pour cette raison même, d'autant plus importante. Mais en la relisant, ce qui avait paru un peu aride devient vibrant et essentiel parce qu'en explorant la Règle nous découvrons que cette description de la vie quotidienne a pour centre le Christ, à la fois personnellement et communautairement. Car il s'agit essentiellement d'indensifier notre conscience de la présence du Christ lui-même, ce Christ qui nous a vus dans la foule et appelés, lui qui est à la fois le commencement et le but de notre voyage.
 
    Cherchant son ouvrier dans la multitude, le Seigneur insiste encore : Quel est l'homme qui veut la vie, et aspire à voir des jours heureux ? (Ps 34 (33) 13. Si tu l'entends et réponds : moi !... Voici que dans sa tendresse, le Seigneur nous montre lui-même le chemin de la vie. (Prologue 14-16,20).
 
    Le chemin est avant tout celui qui nous est extrêmement personnel. Le chapitre 40 qui traite d'une question très pratique, la mesure de la boisson, commence par une citation de la première Épitre aux Corinthiens : « Chacun reçoit de Dieu un don particulier, l'un celui-ci l'autre celui-là. » Cela nous apprend quelque chose de très important sur la Règle. Elle pose les bases sur lesquelles, chacun doit grandir et se développer. Saint Benoît ne se souciait pas d'étouffer la vie par une législation excessive. Il préférait éduquer l'individu à reconnaître le besoin du moment et à y répondre de la manière appropriée plutôt qu'établir des directives précises pour toutes les éventualités imaginables. Dom David Knowles, bénédictin et professeur d'histoire médiévale, a écrit avec une chaleur et une simplicité caractéristiques :
 
    Personne, en s'affrontant à la perfection chrétienne, ne peut chercher de l'aide dans la Règle et la reposer en ayant l'impression d'avoir lu des conseils qui ne conviennent qu'à une vocation particulière ou à une étape particulière de la vie religieuse. Chacun y trouve ce qu'il cherche. La Règle a quelque chose de l'impersonnalité divine de l'enseignement de l'Évangile, sans limites et pourtant s'adressant à chacun ; et cela ne doit pas nous surprendre car la Règle est l'enseignement de l'Évangile.
« Marchons sur le chemin où l'Évangile nous guide »   (Prologue 21). Dès le début le Prologue déclare : « Levons-nous donc à la fin. L'Écriture nous y entraîne : Voici l'heure, pour nous, de sortir du sommeil. » Et nous constatons que le premier souci de la Règle est de nous confronter aussi fortement que possible à l'Évangile et à toutes ses exigences. La Parole de Dieu s'adresse directement au lecteur ou à l'auditeur. Car saint Benoît est un homme empoigné par la Parole du Seigneur, un homme qui écoute lui-même et donc appelle les autres à écouter. Si nous écoutons nous pouvons recevoir le don de la relation dans le Christ, si nous négligeons d'écouter nous rejetons cette possibilité. Le Prologue utilise deux images frappantes pour décrire  la Parole et montrer le rôle qu'elle doit jouer dans nos vies. Elle est « la lumière qui vient de Dieu » (Prologue 3) ; puis « la voix du ciel » qui lance son appel. Cet appel est une ligne du psaume invitatoire 95 (94) chanté chaque jour à l'office : Aujourd'hui si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas votre coeur. On peut difficilement imaginer quelque chose de plus pressant, de plus enraciné dans le ici et le maintenant de cet instant, aujourd'hui et pas demain ou hier. Il y a là une anologie entre le réveil quotidien pour entendre l'Écriture et le fait de prendre la vie religieuse en général comme un éveil. Une lumière pour éveiller, une voix pour stimuler : la Parole doit être entendue, elle exige une réponse ! Tout à fait à la fin de la Règle, au chapitre 73, saint Benoît revient sur ce point avec autant de fermeté, d'un ton de voix qui n'admet aucune excuse. C'est l'Écriture qui a l'autorité divine, elle est « un guide très sûr pour la conduite de notre vie ». Ainsi par certains côtés l'ensemble de la Règle pourrait être pris comme une inclusion, un commentaire, une mise en pratique de ce thème central de la primauté de la Parole. La Règle n'est là que pour nous aider à vivre l'Écriture. Presque chacune de ses pages compte soit une citation directe de la Bible, soit une allusion scripturaire. Le Nouveau Testament est utilisé un peu plus souvent que l'Ancien, et il y a probablement plus de trois cents références en tout. Il est presque impossible de donner une estimation précise pour la simple raison que si la Règle n'utilise pas une citation formelle, elle est tellement impossible de donner une estimation précise pour la simple raison que si la Règle n'utilise pas une citation formelle , elle est tellement imprégnée de la langue et des images de la Bible qu'une grande partie du texte a une saveur et une résonance bibliques.
 
    Les membres d'une communauté bénédictine ne cherchaient pas un savoir dans la Parole, mais de la force, alors qu'au XXe siècle nous avons inversé ces priorités. Il est ainsi facile de se demander si saint Benoît ne fait pas un usage naïf de l'Écriture, si ce qu'Il fait de l'Ancien Testament est justifié ou pas. Lire la Règle d'une manière intellectuelle, c'est s'empêcher de faire l'expérience vivante pour sa communauté. « La divine Écriture nous crie », dit-il au début du chapitre 7. Nous sommes continuellement confrontés à la Parole de Dieu. Il n'y a pas d'échappatoire. 
 
    Quand il écrivit la Règle, la Bible était surtout un livre écouté plutôt que lu. Les monastères et les couvents n'avaient pour la plupart qu'un nombre restreint d'ouvrages, et de toute manière la plus grande partie de la lecture avait lieu pendant les offices, et même la lecture en privé signifiait se lire à soi-même à mi-voix, comme on s'écoute lire un poème pour le goûter pleinement. Mais la technique de lecture n'est pas l'unique responsable. Le cri de l'Écriture est perçu comme la voix, l'appel de Dieu. Quand l'appel est entendu il doit être saisi comme un message personnel avec son exigence vivante et individuelle. La Parole de Dieu n'est pas quelque chose de statique, de passé et de mort ; quelque chose d'inerte sur les pages d'un livre. Elle est ce que son nom signifie : la manifestation d'une personne vivante qu'on reconnaît au ton de sa voix. L'appel ne vient pas d'un passé lointain ; il vient aujourd'hui provoquer une réponse de notre part et engager le dialogue. Alors que de séduisants livres brochés offrent des chemins attrayants vers Dieu par tous les moyens possibles, la Règle tient ferme dans son exigence inflexible que nous écoutions la Parole, que nous n'oubliions jamais que la Parole est notre point de référence. Son but, que le Prologue expose si clairement, est d'établir une vie qui puisse être vécue d'après l'Évangile, et pour saint Benoît cela signifie par-dessus tout une vie enracinée dans le Christ. Le Christ est le commencement et la fin de nos vies. Saint Benoît dit dans le Prologue : 
 
    C'est à toi donc maintenant que s'adresse ma parole, qui que tu sois, qui renonces à ta volonté propre et prends les fortes et nobles armes de l'obéissance pour combattre sous l'étendard du Seigneur Christ, notre véritable Roi (Prologue 3).
 
    Et il rappelle tout à la fin, « qui donc que tu sois, qui te hâtes vers la patrie céleste, accomplis avec l'aide du Christ, cette toute petite Règle écrite pour les débutants » (RB 73,8-9).
 
    En les appelant débutants il n'insulte cependant pas ses lecteurs, ne les traite pas avec condescendance comme des enfants, leur épargnant ces exigences qui feront sortir d'eux des profondeurs et des forces qu'ils ignoraient peut-être. Ce ne sera pas d'une difficulté insurmontable, mais ce sera certainement difficile. Sa règle considère ses disciples comme des fils, mais aussi comme des ouvriers et des soldats. Il montre de la compassion pour les faibles, mais il stimule l'ardeur des forts. Plein d'indulgence pour les limites et les insuffisances, il ne se laisse pas abuser par des illusions subtiles et les tentations de fuir. Les exigences ne seront pas trop grandes et elles seront adaptées à chacun ; pour certains cela signifiera un échelle qui mène au bout de la dépossession de soi. La Règle est remplie d'humanité, mais sans rien de tiède.
 
    Elle doit devenir l'environnement dans lequel le disciple va vivre, lutter, souffrir. Elle n'est pas un code écrit par un législateur, mais le fruit d'une expérience pratique et, bien qu'elle contienne certains principes théologiques, elle a sa source dans la vie. Elle se propose d'être un guide de vie chrétienne dans les situations quotidiennes. Il s'ensuit que la sagesse de ses dispositions ne peut être appréciée avant de les avoir vécues. Ceux qui la suivent aujourd'hui dans une communauté monastique le font jour après jour, année après année. Pour ceux qui ne sont pas dans un monastère, l'expérience et donc le degré de compréhension et d'appréciation ne peuvent être que bien moindres. Il serait présomptueux de notre part de trouver des parallèles faciles et de penser qu'une vie sans les voeux peut se comparer à une vie d'engagement total. Mais si notre point de départ est le même, si nous pouvons dire avec le novice que nous cherchons vraiment Dieu, alors nous pouvons nous tourner vers saint Benoît pour qu'il nous guide sur le chemin, pas tant pour choisir ce qui peut nous sembler approprié et attirant dans notre situation personnelle, mais plutôt pour nous inspirer d'un grand saint Benoît se serait sans aucun doute réjoui de trouver des lecteurs prêtes à se mettre à son école, à revenir à l'Écriture et à ne rien placer avant le service du Christ.

 

 

 

 QUESTIONNAIRE 

 SUR LE CHAPITRE (2) 

       L'INVITATION 

 

 

(1) Noter quelques expressions qui décrivent la vie spirituelle dans le Prologue de la Règle ?

(2) A l'aide des chapitres 2, 27, 43 et 73, montrer que saint Benoît s'adresse à des gens ordinaires qui ne sont pas encore des saints.

(3) Voir l'humanité de saint Benoît aux chapitres 36 et 37.

(4) Chercher comment quelques points de la Règle peuvent me guider dans ma vie chrétienne.

Prions:

  Dieu de puissance et de miséricorde, c'est ta grâce qui donne à tes fidèles de pouvoir dignement te servir; accorde-nous de progresser sans que rien nous arrête vers les biens que tu promets. Par Jésus le Christ notre Seigneur.

(31ième dimanche)

 

 

 

 

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 03:43
 


 
 

 Le Travail 

                     Par
Dom Raymond Carette o.s.b 

 

 

    Chaque fois que je préside la célébration de l’eucharistie, les paroles de l’offrande du pain et du vin me rappellent la mention du travail. Pour les avoir entendus souvent vous vous souvenez des paroles du célébrant : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes; nous te le présentons il deviendra le pain de la vie. » Puis en offrant le vin : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce vin fruit de la vigne et du travail des hommes, nous te le présentons il deviendra le vin du royaume éternel. » Une excellente formule qui reconnaît Dieu comme créateur qui a donné la possibilité à la terre de donner des fruits, des produits et que l’homme, par son travail, peut transformer et continuer ainsi la création. Dans la prière eucharistique I (le canon romain) nous rencontrons une formule qui nous fait aller plus loin. « Sanctifie pleinement cette offrande (du pain et du vin) par la puissance de ta bénédiction …qu’elle devienne pour nous le corps et le sang de ton Fils bien-aimé, Jésus Christ, notre Seigneur. » Sans le travail de l’homme qui transforme et prolonge la création, nous serions limités dans l’usage de la création. Par le travail humain, nous aidons Dieu à se rendre présent au milieu de nous. Constatons que la création est bonne. Le travail de l’homme peut lui donner une autre dimension. Si notre travail peut élever la création il est possible aussi que l’homme devienne esclave du travail et que, par ce moyen, il domine et se serve de son prochain pour s’enrichir. Je ne vous parlerai pas du travail sous cet aspect bien particulier, celui du travail sous l’angle de la question sociale.

 
    Cependant l’Église s’est intéressée à ce sujet bien des fois. Elle a beaucoup réfléchi et produit des grands documents. Quand on étudie l’histoire, on se rend compte qu’après la Révolution française et les guerres de Napoléon, un courant est parti de l’Angleterre qu’on a appelé la révolution industrielle. Depuis le moyen âge, le travail se passait dans un atelier où le maître enseignait son métier à des apprentis. Ils apprenaient à créer en se servant de modèles. Devant une main-d’œuvre plus abondante, donc devant des besoins plus exigeants de produire, on a commencé à mécaniser des travaux. Pensons aux tissus faits à la main. Peu à peu des machines ont simplifié la production. Ce phénomène s’est constaté aussi dans l’agriculture. La machine a permis un rendement meilleur et plus abondant. Mais en même temps que l’homme produisait des machines, il en devenait l’esclave. Elles devaient tourner. Il fallait les alimenter et les rentabiliser. D’où des questions sociales. Les hommes n’apprenaient plus à réaliser, à continuer la création mais à faire fonctionner une machine qui produisait en grande quantité. Autre conséquence : la création d’une masse ouvrière, laborieuse et aussi ce qui est pire, exploitée et ne sachant pas pourquoi et pour qui elle produisait. C’est à ce moment que l’on a aboli l’esclavage, mais il s’est développée sous une autre forme : l’homme est devenu esclave de la machine. C’est à partir de ces phénomènes que Karl Marx a écrit ses ouvrages et spécialement « La lutte des classes » dans lequel il critique justement l’exploitation de la classe ouvrière par la bourgeoisie.


   L’Église n’est pas restée insensible à ce phénomène même si elle s’en est rendue compte sur le tard. Le phénomène existait surtout dans les pays anglo-saxons. Ceci a amené Léon XIII en 1890 à publier une encyclique : Rerum Novarum. Pie XI quarante ans plus tard abordait le même sujet dans une autre encyclique : Quadragesimo Anno. Enfin Jean-Paul II a lui aussi publié des réflexions sur ce sujet dans Laborem Exercens. Ce ne sont pas ces questions que je veux traiter avec vous. Ce sont en effet des aspects de la vie sociale et je ne suis pas spécialiste dans ce domaine. Je veux tout simplement réfléchir avec vous sur d’autres aspects du travail. Il y aurait aussi une théologie du travail. Je ne m’intéresserai pas non plus au travail sous cet aspect.

________________________

   Devant l’ampleur de la question je me suis rendu compte que j’avais écrit une dizaine de pages à la main, mais sans ordre, selon ce qui me venait à l’esprit dans un long laps de temps. J’ai constaté alors que dans le missel, dans les messes pour des circonstances diverses, l’Église a inséré des formulaires pour la sanctification du travail. On y trouve des prières, des antiennes et un choix de lectures. C’est là que l’on va puiser quand on prépare une messe pour la fête du travail. Une antienne d’ouverture se base sur la Genèse 1, 2l-27;31 que je vous cite :« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Dieu créa l’homme à son image. Dieu vit que tout ce qu’il avait fait; et Dieu vit que cela était bon. » Constatons que Dieu crée; il fabrique à partir de rien. Si nous employons le verbe créer ou le nom création pour notre travail ce n’est que par analogie. En effet nous partons toujours d’une matière existante. Le fait de créer pour nous signifie une présentation pas encore connu de telle produit, de tel médicament, de telle œuvre d’art. Ne parle-t-on pas d’une création artistique !

 
    Dans une prière d’ouverture on lit ces mots : « Dieu qui ne cesse de créer l’univers, tu as voulu associer l’homme à ton ouvrage; regarde le travail que nous avons à faire; qu’il nous permette de gagner notre vie, qu’il soit utile à ceux dont nous avons la charge et serve à l’avènement de ton Royaume. » On devrait mettre cette prière dans tous les endroits de travail de l’homme : usine; manufacture, bureau, magasin, entrepôt, centre de recherche. On constate que le travail est associé à l’œuvre créatrice de Dieu. Dieu a créé, si je puis ainsi m’exprimer, la matière brute. Il a donné l’intelligence à l’homme pour qu’il continue la création pas dans ce sens qu’il parte de rien, mais qu’il exploite les potentialités cachées dans la nature, dans ce que j’appellerais la création brute ou en gros. C’est dans ce sens que nous collaborons à la création en continuant dans le sens voulu par Dieu. La Genèse constate que cette création est bonne. Si l’homme a découvert des engins de destruction par son travail, ceci ne vient pas de Dieu, mais de l’homme qui se sert mal de son pouvoir créateur. Car tout travail, ne l’oublions pas, reste au sens large une création, selon le sens que je viens de donner.

 

    Un autre but du travail : permettre de gagner notre vie. Une expression moderne qui vient des encycliques sur les questions sociales dont j’ai parlé plus haut. On ne trouve jamais cela dans la Bible ou dans la Tradition chrétienne, sauf récemment.

   
  Un troisième but : utile à ceux dont nous avons la charge. Ici c’est l’utilité du travail qui est visée non l’objet produit. Le travail d’un père ou d’une mère permet de faire vivre les enfants.

 

  Un quatrième but : qu’il serve à l’avènement de ton Royaume. Un but surnaturel. L’homme ne doit pas oublier Dieu en travaillant, c’est-à-dire qu’il se perde tellement dans son travail qu’il ne reste plus de temps pour les relations familiales, sociales et la vie personnelle. Dans le récit de la création on constate que le septième jour, Dieu s’est reposé. Dieu n’a pas besoin de se reposer. L’homme, lui, ressent ce besoin. Il ne peut devenir une machine. D’où l’importance de garder aussi une journée consacrée à Dieu et aux relations. Quand l’Église défend le respect du dimanche ne pensez pas qu’elle veut faire observer seulement un précepte mais davantage : elle rappelle à l’homme sa condition humaine et qu’il n’est pas une machine. Il peut arriver que l’un travaille le dimanche car il y a ce qu’on appelle aujourd’hui des services essentielles à assurer. Mais la machine ne doit pas rouler sept jours sur sept et 24 heures sur 24. On ne se rencontre plus et on ne perd plus de temps. Je me souviens quand j’étais jeune, le dimanche, on mettait un habit différent. On s’endimanchait. On allait à la messe et on se visitait. Le repas était différent. Il y avait du temps libre pour la vie en famille. Je vais revenir sur ces thèmes car j’ai constaté que j’ai réfléchi et écrit sur des points analogues plus loin.

    J’ai constaté qu’il y avait une autre prière qui se trouve dans la liturgie des heures à tierce le lundi et qui a aussi une saveur moderne. Je vous la cite : « Père très bon, toi qui as confié la terre aux hommes pour qu’ils la gardent et la travaillent, pour qu’ils puissent progresser en s’entraidant, donne-nous de mener nos travaux avec un esprit filial envers toi et un esprit fraternel envers tous. »

   L’insistance sur le travail manuel dans les monastères viendrait, selon moi, d’une difficulté qui se rencontre dans tous les temps : consacrer du temps à la lecture. Déjà saint Benoît en glisse un mot quand il parle du dimanche et du carême. Ils constatent que plusieurs peuvent avoir de la difficulté à lire et à la place de la lecture la tentation est grande de rencontrer une âme sœur pour lui parler. Pour éviter un mal on en a créé un autre. En travaillant le temps passe et il est plus facile de se fuir. Le travail spirituel demande davantage que le travail matériel.                    

   À cause de machines de plus en plus compliquées et productives (elles-mêmes fruit du travail des hommes) on en est venu à considérer l’homme comme une machine. On constate une compétition entre l’homme et sa machine. L’homme s’acharne à produire une machine et ensuite il se laisse conduire par elle. Dans tout travail nous nous exprimons. Cependant la manière de procéder exprime notre moi profond. Peu importe le travail. Ce qui compte vient de la manière de l’accomplir. Le même travail peut épanouir comme il peut abrutir selon l’âme qu’on y met. Comme ils sont trop produits pour la consommation, les biens fruits du travail, n’ont plus de valeur et j’ajouterais de sens. Tout travail ne transforme pas nécessairement la matière en lui donnant une autre valeur. Celui qui travaille la terre aide seulement la nature à mieux produire. Après l’avoir labouré et hersé, il met du blé en terre, puis il le coupe. Celui qui prend le blé produit pour en faire du pain lui donne une autre valeur. Le travail ne peut jamais se comparer à une création ex nihilo, mais à une transformation.

   Le vrai travail est celui de la grâce en nous, celui qui nous transforme et fait de nous un être nouveau. Ce travail guérit ce qui est blessé; il assouplit ce qui est raide; il réchauffe ce qui est froid et il rend droit ce qui est faussé. Ce travail est celui de l’Esprit Saint en nous. Nous ne le contrôlons pas mais nous nous laissons contrôler par lui. Travail sans doute plus difficile car nous devons devenir comme de la terre entre les mains de Dieu qui nous pétrit. Et nous regimbons sous sa main. Le travail spirituel en Occident consiste à se conformer par des actions à imiter. à copier. En Orient, le travail spirituel revient à une soumission à l’opération de l’Esprit qui transfigure peu à peu quelqu’un en un être nouveau. On appelle le travail sur soi l’ascèse en contexte de spiritualité. Ce travail consiste à retrouver que nous avons été faits à l’image de Dieu.

    On ne peut identifier une personne avec son travail. Le travail reste une activité; il se passe dans le domaine de l’agir, du faire, non dans celui de l’être.

     Le soleil « travaille » pour nous, en nous apportant lumière et chaleur. Dans la nature il y a des forces qui « travaillent » constamment et qui transforment notre environnement.                                             

   Après le travail se trouve le repos et même la jouissance dans l’accomplissement et la contemplation du résultat. Le travail peut devenir abrutissant. Il peut grandir comme diminuer la personne qui l’accomplit. Même si un artiste semble s’exécuter sans effort, même si un grand sportif semble tout faire comme naturellement, n’oublions pas qu’il y a eu des heures et des heures d’un travail assidu et acharné pour se contrôler et contrôler la matière. Il en est de même pour la pratique de la vertu. Par son travail l’homme peut sacraliser la matière pour la mettre au service de Dieu.  

 


  Dans une société de consommation les objets produits sont faits pour être jetés et remplacés par d’autres. Nous vivons dans un monde où domine la nouveauté, la mode et aussi l’accumulation d’objets inutiles. Donc le travail devient comme banalisé. Il est en rapport avec la production et non comme une manière d’exprimer ses talents et de rendre service à ses frères.                       

 

   Dans le travail, vous vous êtes sans doute demandé quelles vertus développer. Une première serait la patience. Il peut arriver que le travail devienne un poids, une charge surtout dans un moment de fatigue. Il est alors facile de s’emporter aussi bien contre la matière que contre les personnes avec qui on travaille. Certains travaux demandent une grande patience car il faut le reprendre souvent. Comme disait Boileau dans l’Art Poétique : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » À la patience j’ajouterais sa sœur, la persévérance. Il faut aller jusqu’au bout en ne bâclant pas son ouvrage. On ne peut pas travaille pour se débarrasser mais pour produire le mieux, au meilleur de ses capacités et connaissances et compétences. Vous me direz que certains travaux demandent une plus grande compétence. C’est vrai. Même celui qui est laveur de vaisselle et qui fait mal son travail en ne prenant pas de soin à voir à ce que tout soit propre, peut devenir dangereux en donnant des bactéries à ceux qui utiliseront la vaisselle mal lavée. Un pilote d’avion ou un chauffeur d’autobus qui a entre ses mains la vie de bien des passagers doit avoir les compétences et connaissances nécessaires. Et je touche une autre vertu : la responsabilité. Savoir ce que l’on fait et aller dans le sens de celui pour qui on travaille. Ne pas produire de mauvais objets et les vendre comme des bons. N’est-il pas coupable celui qui fraude sur la production et la vente au sujet de la qualité ou de la quantité. Un entrepreneur qui construit un pont n’a pas à jouer sur la qualité des matériaux de peur de voir tomber son pont et tuer des personnes. Je pourrais ajouter d’autres vertus et le principal n’est pas de connaître les vertus à pratiquer mais bien de les mettre en pratique. Car il y a en effet une distance entre la connaissance et la pratique. Le principal restera toujours la pratique, le faire, l’agir et un bien faire. Il ne faut pas non plus oublier de travailler dans la joie. Qui travaille à reculons ou en maugréant toujours ne produira rien de bon et il devient pour les autres une cause de difficulté.


 

  Conclusion 


 Travail et eucharistie  


   J’ai commencé en partant des prières de l’offertoire du pain et du vin à la messe. Je voudrais terminer en mettant en relation travail et eucharistie. Je me souviens d’avoir vu une image, mais je ne puis me souvenir dans quel livre, où on voyait des hommes et des femmes apportant des produits de leurs travaux à la messe. Plus souvent vous avez pu voir dans les messes que présidait Jean-Paul II à travers le monde qu’à l’offertoire les gens du pays apportaient des produits locaux.

   Cette réalité est exacte. Par l’offrande de nos travaux matériels, nous pouvons donner une autre dimension à ce qui peut paraître bien ordinaire. Quand j’ai parlé de l’eucharistie il y a deux ans, vous vous souvenez que j’avais insisté sur la notion d’offrande. S’offrir soi-même assurément en union avec l’offrande que fait le Fils à son Père. Il ne faut pas oublier d’offrir aussi son travail en union avec la transformation qui s’accomplit dans la célébration de l’Eucharistie. Grâce au travail de l’homme nous présentons du pain et du vin pour qu’ils deviennent le corps et le sang du Christ. On ne pas offrir à la messe tous les objets fabriqués par l’homme pour qu’ils deviennent le corps et le sang du Christ. Mais le travail qui transforme la matière peut être offert à Dieu comme un achèvement, une collaboration à son œuvre créatrice. En lui offrant le travail de chaque jour on peut arriver à s’en servir comme œuvre rédemptrice. Grâce à l’eucharistie, Dieu travaille en nous. Il nous transforme à son image si nous voulons bien nous laisser transformer par lui. De même que par son travail, l’homme peut élever la matière, lui donner un autre poids, une autre valeur, de même aussi dans l’eucharistie, il nous change à son image. Il devient artisan de sa création et de la recréation.


     
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 02:07

 

 
 

 

 L'Église 

           Par
 Dom Raymond Carette 



 

 V- Le Royaume de Dieu   




  Cette expression ne se rencontre très peu dans les écrits apostoliques mais surtout dans les Évangiles. Pourquoi ? Elle implique trop l’idée de pouvoir temporel, de domination et ainsi elle pouvait entrer en compétition avec les pouvoirs civils. Elle est présentée comme une réalité mystérieuse dont Jésus seul pouvait faire connaître la nature avec le lien de son institution. Jésus donne au royaume de Dieu la première place dans sa prédication. Ce qu’il annonce sur les routes de Galilée, c’est la Bonne Nouvelle du royaume (Mt 4,23; 9, 35). Cette expression signifie la même chose que le royaume des cieux. Les miracles sont les signes de la présence du royaume. Avec sa venue prend fin la domination de Satan, du péché :« Si c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons, le royaume de Dieu est donc arrivé pour vous.» (Mt 12,28)

  L’idée de royaume implique une croissance. Plusieurs paraboles en parlent : la semence, le grain de sénevé, le levain, l’ivraie et le bon grain, la pêche... L’Église de même grandit. Au terme de ce temps-là le royaume adviendra dans sa plénitude. Royaume non basée sur l’avoir, ni sur le pouvoir mais sur le croire ! Ici-bas, royaume en puissance mais en acte seulement au ciel. Il n’est pas humain car Jésus se dérobe quand on veut le faire roi. (Jn 6,125) Royaume qui a un roi à sa tête. Dans le procès religieux de Jésus on attaque sa qualité de Messie et de Fils de Dieu. En revanche, dans le procès civil devant Pilate, c’est sa royauté qui est mise en cause. Jésus ne renie pas le titre de roi tout en précisant que son « royaume n’est pas de ce monde.» Sur l’inscription de la croix : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs.» (Jn 19,19) 


 VI - La Cité de Dieu  


      

     Nous sommes moins familier avec cette expression pour désigner l’Église. Elle vient de l’Apocalypse et signifie le lieu où habite le Seigneur. « Et j’ai vu descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, toute prête, comme une fiancée parée pour son époux. Et j’ai entendu la voix puissante qui venait du Trône divin ; elle disait : ‘Voici la demeure de Dieu avec les hommes; il demeurera avec eux,et ils seront son peuple, Dieu lui-même sera avec eux.’» (21, 2-3) Les hommes construisent et habitent des cités pour y vivre. La cité de Dieu sera habitée par des hommes, mais elle viendra d’en haut. Encore le contraste entre le terrestre et le céleste. L’une sert de comparaison à l’autre. Venant du ciel, elle ne connaîtra ni usure, ni vieillissement. « Rien de souillé n’y pourra pénétrer, ni ceux qui commettent l’abo-mination et le mal, mais seulement ceux qui sont inscrits dans le livre de vie de l’Agneau.» (Ap 21,27) Dans une cité se trouve des édifices qui ont des noms divers : maison de Dieu; temple sacré.

 

  Les notes de l’Église  

 
 

  Quand vous assistez à la messe au monastère, pendant le chant du credo, vous entendez chanter la proclamation de notre foi sur l’Église. « Et unam, sanctam, catholicam, et apostolicam Ecclesiam.» « Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique.» Cette formule provient du symbole de Nicée-Constantinople alors que le symbole des Apôtres énonce seulement deux notes:«Je crois à la  sainte Église catholique.



 

  L Église est une 


 

  Que trouve-t-on sous l’unité de l’Église ? Dans la pensée biblique toute la race humaine remonte à un seul: Adam. À cause de la faute qui a dispersé les hommes, il existe dans la pensée paulinienne, un nouvel Adam, le Christ, qui refait l’unité de la race humaine. Il est Fils unique de Dieu. Il unit ceux qui l’aiment et croient en lui, en leur donnant son Esprit et en les nourrissant d’un seul pain, son corps offert sur la Croix. « Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.» (I Co 10,17) De tous les peuples il fait un seul corps; il fait des croyants ses membres, les dotant chacun de charismes divers en vue du bien commun de son corps qui est l’Église. Ceci vient encore de I Co 12, 4-27 . « Dieu a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps, et l’Église est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble totalement de sa plénitude.» (Ep 1, 22-23) Il est l’unique pasteur qui connaît ses brebis dans leur diversité. (Jn 10, 3) Par le don de sa vie, le Christ vient rassembler dans son troupeau les enfants de Dieu dispersés. (Jn 10, 14 ss; 11, 51-52) Jésus est donc venu pour restaurer l’unité. Unité intérieure de l’homme déchirée par les passions; unité du couple conjugal dont l’union du Christ et de l’Église est le modèle. (Ep 5, 25-32) ; unité de tous les hommes dont l’Esprit fait les enfants d’un même Père. L’auteur de Actes présente les premiers croyants n’ayant qu’un cœur et qu’une âme. (4, 32) 

 

  Le fondement de l’unité de l’Église est l’unique foi en un unique Seigneur et Sauveur. Unique aussi la charité de ceux qui demeurent dans l’amour du Christ et qui observent ses commandements. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé.» (Jn 13, 34) Unité décrite dans les sarments unis au cep. Saint Paul constatait dans la première lettre aux Corinthiens :« Qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensée et de sentiments.» (1,10) Vous connaissez tous ce passage du discours de la dernière cène. « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée pour qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi. Que leur unité soit parfaite; ainsi le monde saura que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.» (Jn 17, 21-23) L’unité pour laquelle Jésus prie est d’abord un don de Dieu « pour qu’ils soient un comme nous sommes un.» Cette unité vient de la vie de Dieu donnée en partage aux croyants. De cette vie reçue découlera une communion très forte d’hommes et de femmes, avec la même foi et les mêmes pratiques. Cette unité est déjà là, mais elle est aussi promesse, ouverture eschatologique sur la communauté des derniers temps. Pour garder cette unité une vertu est nécessaire : l’obéissance dans la foi. Quand chacun veut soutenir sa vérité, on est proche de la division, de la pluralité. Je ne veux pas dire ici que l’on doit em-pêcher de faire de la recherche pour exprimer sa foi. La foi ne m’appartient pas. Je ne crée pas son objet, c’est-à-dire ce que je dois croire. Au contraire elle est un don de Dieu qui se révèle à moi et que je reçois.

  J’ai déjà parlé et j’y reviendrai sur l’Église visible, temporelle et hiérarchique, telle que nous la constatons. On peut l’opposer à une sorte d’Église invisible, toute intérieure, toute spirituelle. Cet immense espace spirituel serait comme l’Église de Dieu. Seule elle serait divine et seule elle serait objet de foi. L’Église visible serait une création humaine. Donc on arriverait à deux Églises.

  D’où viennent ces idées sur l’unité de l’Église? Vous avez reconnu le protestantisme. Calvin écrivait en effet que « l’Église est la compagnie des fidèles que Dieu a ordonnés et élus pour la vie éternelle» et qu’elle « peut consister sans apparence visible.» Encore une fois on nie au delà de l’Église visible l’Incarnation du Fils de Dieu. De nos jours bien des bons catholiques se conduisent comme des protestants. De quelle manière ? Ils se disent croyants, mais n’admettent pas une Église visible, temporelle, ses sacrements, son autorité et son enseignement. Ils refusent donc l’Incarnation. Ils affirment qu’ils appartiennent à l’Église mais pas à son organisation. Nier l’Église visible ou se comporter comme si elle n’existait pas revient à nier le Christ, Dieu et homme. On n’accepte pas son humanité. Quand nous rencontrons quelqu’un, nous ne rencontrons pas son âme en premier lieu, mais son corps. Si l’Église est réelle, il faut qu’elle soit un organisme qu’on puisse en quelque sorte «voir et toucher» de même qu’on pouvait voir et toucher le Christ comme homme mais non comme Dieu durant sa vie terrestre. L’Église est donc une en ce sens que le côté sensible et le côté spirituels sont un.

  Si on admet que l’Église existe, elle est une. Il ne peut en exister plusieurs. Continuellement depuis 2000 ans on constate des divisions, des coupures, des ruptures. Des hommes se séparent de la plante qui leur a donné vie. Ils partent une nouvelle église et qui n’est plus en union avec le tronc. D’où peuvent venir ces divisions si ce n’est de l’orgueil humain qui n’admet pas une mesure, une règle. Dans l’histoire récente de l’Église des théologiens ont pu se faire mettre à l’ordre et même mis au silence pendant un temps avant de devenir des experts de premier plan au Concile Vatican II. Ils sont restés attachés à leur foi. Ils ont montré leur vraie grandeur dans une acceptation noble de la contrainte et non pas en cherchant à tenir tête, à avoir raison à tout prix. Je ne cite que le cas du Père Lagrange, le fondateur de l’École Biblique de Jérusalem en 1890. Au début de cette institution, vers 1910, il soutenait des opinions que l’on croyait dangereuses mais qui, aujourd’hui, sont communément admises. Il garda silence et se soumit au lieu de se révolter. Il fut réadmis à continuer son œuvre en Église. Sa cause de béatification est ouverte.  


 

    L’ Église est sainte    



  Si j’ai rattaché les quatre notes de l’Église au Credo, la sainteté se rencontre aussi dans la liturgie eucharistique. On y proclame constamment la sainteté de Dieu en lui-même et en son Fils Jésus. Ne chantons-nous pas : « Car toi seul es saint, toi seul es Seigneur.» Nous chantons dans chaque préface : « Il est juste et bon de te rendre gloire… à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant. » Elle se termine sur le triple sanctus qui veut dire très saint. Dans les prières eucharistiques nous reconnaissons que Dieu est vraiment saint et qu’il est la source de toute sainteté. Nous le supplions de consacrer et de sanctifier les offrandes. Il revient à l’Esprit saint de sanctifier les offrandes. En prenant part par la communion aux oblats sanctifiés, nous devenons saints à notre tour par participation. Car ne l’oublions pas la sainteté est un attribut divin. Il signifie ce qui est autre, ce qui est séparé. Celui qui sanctifie l’Église, vous vous en doutez bien, il ne peut que s’appeler le Saint-Esprit.

 

  Pour cette note comme pour les autres, il faut revenir au même principe : l’Église st unie au Christ qui la sancti-fie. Si la tête est sainte, les membres reçoivent cette sainteté de lui. Saint Paul ne craint pas s’adresser ainsi dans l’introduction de la première lettre aux Corinthiens :« … Je m’adresse à vous qui êtes, à Corinthe, l’Église de Dieu, vous qui avez été sanctifiés dans le Christ Jésus, vous qui êtes, par appel de Dieu, le peuple saint …» « Toutes les œuvres de l’Église, de constater le décret sur la liturgie de Vatican II, tendent comme à leur fin, à la sanctification des hommes dans le Christ et à la glorification de Dieu.» (#10) « C’est en elle que nous acquérons la sainteté par la grâce de Dieu.» (LG # 48) Ici bas la sainteté de l’Église est imparfaite. C’est encore dans la constitution sur l’Église que l’on trouve cette note : « Pourvue de moyens salutaires d’une telle abondance et d’une telle grandeur, tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu chacun dans sa route, à une sainteté dont la perfection est celle du Père.» (LG # 11) Quand je commentais les actes du Concile aux novices, je faisais remarquer que Vatican II fut le premier concile à inviter aussi clairement tous les membres de l’Église à la sainteté. Vous lirez le chapitre cinquième de Lumen Gentium. Le texte fait bien remarquer que la sainteté est unique mais la pratique est multiforme, comme aussi la voie est unique mais qu’il y a plusieurs moyens.

 

  Si le fondateur de l’Église, le Christ, est saint, innocent, sans tache, il n’a pas connu le péché. Par contre, l’Église renferme des pécheurs. Même sainte, elle est appelée à se purifier. Tous les membres de l’Église, ses ministres compris, doivent se reconnaître pécheurs. Avant chaque célébration nous disons : «Préparons-nous à la célébration de l’eucharistie en reconnaissant que nous sommes pécheurs.» En tous l’ivraie du péché se trouve encore mêlée au bon grain de l’évangile jusqu’à la fin des temps. L’Église rassemble donc des pécheurs saisis par le salut du Christ mais toujours en chemin de sanctification.


  En parlant de l’unité de l’Église, j’ai suggéré que l’obéissance de la foi serait la vertu à développer pour favoriser la cohésion des membres au Christ et entre eux. Ici vous vous attendez bien à ce que je vous dise que la charité est l’âme de la sainteté. Vous avez déjà lu cette phrase de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus : « Je compris que si l’Église avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l’Église avait un coeur, et que ce cœur était brûlant d’amour. Je compris que l’amour seul faisait agir les membres de l’Église… Je compris que l’amour renfermait toutes les vocations, que l’amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux… en un mot, qu’il est éternel.» Jean-Paul II avait certainement bien compris cette sainteté de l’Église en béatifiant ou en canonisant plus de fidèles à lui seul que bien des papes pendant plusieurs siècles de l’histoire de l’Église. 

 

 L’Église est catholique   



  On peut se demander que veut dire «catholique». Le mot signifie universel, dans le sens de selon la totalité ou selon l’intégralité. L’Église est catholique dans un double sens : 1) Dans ce sens que le Christ est présent en elle. « Là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique», écrivait saint Ignace d’Antioche. 2) On peut la dire encore catholique parce qu’elle est envoyée en mission par le Christ à l’universalité du genre humain. Elle doit s’étendre au monde entier comme le levain se répand dans la pâte (cf Mt 13,33) ou comme le grain qui est lancé généreusement par le semeur. (cf Mt 13, 3 ss) 
  Le titre de catholique s’applique aussi à tous les groupements de fidèles dans un lieu, unis à leur pasteur. Même si une Église est pauvre, petite, elle mérite ce titre parce que le Christ est présent en elle par la célébration des saints mystères et l’annonce de l’évangile. Ces Églises particulières, ou diocèses, sont formés à l’image de l’Église universelle. Les Églises particulières sont pleinement catholiques par la communion avec l’Église de Rome « qui préside à la charité», selon saint Ignace d’Antioche.
 

 
  Sur cette note je ne veux pas m’étendre davantage car il a trop de controverses. Nous touchons aussi à l’œcumé-nisme. Or je ne suis pas assez familier dans ce sujet.



 L’Église est apostolique 



  Vous pensez tout de suite aux apôtres. Oui apostolique, parce que l’Église est fondée sur les apôtres et selon trois sens. 1) Elle a été et demeure bâtie sur le fondement des apôtres, selon Ep 2, 20 : « Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondement les apôtres.» 2) Elle garde et transmet, avec l’aide de l’Esprit qui habite en elle, l’enseignement, le bon dépôt qui vient des apôtres. 3) Elle continue à être enseignée, sanctifiée et dirigée par les apôtres jusqu’au retour du Christ grâce à ceux qui leur succèdent dans leur charge pastorale : le collège des évêques, assisté par les prêtres, en union avec les successeurs de Pierre. La préface des apôtres s’exprime ainsi : « Père éternel, tu n’abandonnes pas ton troupeau, mais tu le gardes par tes bienheureux apôtres sous ta constante protection. Tu le diriges encore par ces mêmes pasteurs qui continuent aujourd’hui l’œuvre de ton Fils.»   

  De même que Jésus est l’envoyé du Père, les apôtres sont envoyés par Jésus. À travers eux Jésus continue sa propre mission. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.» (Jn 20, 21) Leur ministère est donc la continuation de sa propre mission. 


  Considérations 


  Après des images et les notes de l’Église, voici des points de vue plus larges sur des aspects de l’Église. Comme je l’ai souligné souvent auparavant, à cause de l’Incarnation, il ne faut jamais séparer l’Église et son fondateur, le corps de la tête. De même que dans le Christ on rencontre la nature divine et la nature humaine, de même dans l’Église il y a un côté divin et un côté humain. L’Église est dans le temps mais aussi hors du temps. En tant que composée d’hommes et de femmes, elle ne peut se passer d’une organisation. Ici existe le bât qui fait scandale et le point sur lequel bien des membres de l’Église se butent. On est prêt à accepter une Église sainte mais on oublie qu’elle a une histoire. On ne peut l’effacer. Selon moi c’est encore un signe de sa sainteté.

  D’un côté, constatons des limitations; de l’autre, une ouverture. Qu’est ce qui limite l’Église ? ou ce qui l’empêche d’être plus parfaite ? Elle est composée d’hommes et de femmes qui sont pécheurs. Ils retardent son épanouissement et c’est ce qui la rend moins transparente. Quand elle annonce le mystère du salut, la conversion en vue du règne de Dieu, elle se bute à l’inertie humaine et souvent à l’incompréhension. On voudrait que l’Église soit comme cette épouse, belle, sans tache ni ride mais on ne fait que lui trouver des points faibles. Ne l’accuse-t-on pas dans ses côtés faibles ! On n’admet pas qu’elle peut avoir fait des erreurs non pas théologiques mais politiques. Du même coup, on la pointe pour sa morale trop exigeante et rigide. Il ne faut pas oublier le but de l’Église : conduire les hommes et les femmes à Dieu en les élevant vers les réalités d’en haut et non en favorisant leurs instincts trop proches de l’animal. Vous constatez que l’Église suscite bien des réactions. Certains soulignent rapidement ses faiblesses, et comme dit l’évangile, ils voient mieux la paille dans l’oeil du prochain sans constater la poutre dans le leur.

    L’Église n’a pas été fondée pour faire compétition aux gouvernements. Son but est tout autre. Déjà au procès de Jésus, dans la rencontre avec Pilate, ces questions sont soulevées. Elles restent toujours une question pendante tout au long de son histoire. Elle s’est développée au temps de l’empire romain qui l’a persécutée, qui a essayé de la tuer dans l’oeuf. Or l’empire romain s’est écroulé et l’Église continue toujours. Des régimes totalitaire ont essayé de l’anéantir. On a mis la main sur ceux qui la conduisaient et pourtant elle continue. On ne peut pas dire que l’Église se mesure au nombre de ses fidèles, à ses possessions ou à son organisation. Elle se base sur la sainteté de ses membres, sur les efforts de ses membres à pratiquer la vertu, spécialement la charité.

  Que l’Église possède des biens, c’est normal car elle est composée d’hommes et de femmes qui vivent dans le temps, le lieu et qui ont un rôle à jouer pour le bien-être de l’humanité. Elle exerce des oeuvres éducatrices, de bienfaisan-ce de toutes sortes. On ne peut pas résumer ou parler de l’Église seulement comme une organisation, une compagnie.

  Sous le côté ouverture, elle offre à l’humanité une image incarnée de Dieu. Dans l’évangile on rencontre l’expres-sion : Fils de l’homme. L’Église n’a pas pour but seulement de procurer le bien-être matériel de l’humanité. Comme tout autre organisme, elle peut offrir des ressources pour l’avancement de la société. Son fondateur n’a-t-il pas accompli des miracles pour soulager la misère humaine. Certes les miracles avaient un but : montrer la divinité de Jésus. Les miracles matériels restaient des signes de miracles spirituels.

  Dans sa vie, l’Église n’a pas un but pareil à celui des pouvoirs civils. Elle doit toujours se tenir loin des compro-mis avec ceux-ci. Elle ne peut pas prendre partie pour un gouvernement contre un autre. Toutefois, sans s’opposer à un gouvernement, elle peut prendre la défense des valeurs humaines comme la protection de la vie humaine en s’opposant à l’avortement ou à l’euthanasie. Elle rappelle et défend la loi morale contre l’aspect purement légal qui va à l’encontre du bien-être de la nature humaine et spirituelle de l’homme. Sous cet aspect il faut reconnaître la grande valeur et la justesse des prises de positions de Jean-Paul II. Il ne condamnait pas mais il défendait le patrimoine humain souvent rejeté et mis de côté à l’encontre de l’argent et du pouvoir. Je ne puis me rappeler si cette phrase est de lui ou de Paul VI : « L ‘Église est spécialiste en humanité.» L’Église ne lutte pas contre un pays mais elle défend et protège l’humanité, cet humain qui est bafoué et non reconnu. L’Église défend et protège les pauvres, les petits des exploiteurs. Je n’aime pas toujours certains courants en Église qui dénoncent tout mais qui n’offrent jamais ce qui est vrai, bon, beau et valable. Il est plus facile en effet de critiquer, condamner que de proposer et défendre le christianisme. On parle de nouvel évangélisation. C’est cela : proclamer la bonne nouvelle. Plusieurs dans l’Église jouent un rôle de critique mais sans jamais savoir et proposer ce qui est le fond du message apporté par le Christ.

 


 Conclusion  


    Vous avez entendu parler beaucoup de l’Église d’ici-bas. Il ne faudrait pas oublier l’Église céleste, ou la tendance de ses membres vers un au delà qui ne doit pas être passé sous silence. Nous acceptons que l’Église a une histoire. C’est vrai. Mais cette histoire débouche vers un autre point. Quand j’étais jeune, j’ai appris que l’Église était de trois sortes : l’Église militante, l’Église souffrante et l’Église triomphante. N’insistant pas sur cette dernière expression, disons plus simplement que des fidèles sont dans la gloire contemplant dans la pleine lumière, tel qu’il est le Dieu un et trine, en autant que notre nature humaine le permet. 

  Après avoir confessé « la sainte Église catholique» le symbole des Apôtres ajoute : « la communion des saints.» Cette communion entre l’Église du ciel et de la terre a été développée aux numéros 48 et 49 de la constitution dogmati-que sur l’Église de Vatican II. En voici quelques extraits. « L’union de ceux qui sont en route avec les frères qui se sont endormis dans la paix du Christ, pour avoir reçu son Esprit, sont unis en une seule Église et adhèrent les uns aux autres en lui... Du fait de leur union très intime avec le Christ, les bienheureux affermissent davantage dans la sainteté l’Église toute entière.» Suivent deux développements. D’abord l’honneur que l’Église a toujours porté aux défunts. Je note en passant qu’on ne parle pas de l’Église aux funérailles d’un chrétien. Ensuite la vénération de la mémoire des saints par une fête.

  Dans la célébration du sacrifice eucharistique nous rencontrons les 3 aspects de l’Église. En effet nous prions pour les fidèles, et sa hiérarchie. Puis nous prions pour les défunts. Enfin nous vénérons la mémoire de la glorieuse  Marie, des bienheureux apôtres, les martyrs et les saints et les saintes de tous les temps. 

  La constitution sur l’Église se termine par un chapitre sur la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu dans le mystère du Christ et de l’Église. Marie est présentée comme modèle de l’Église car elle a engendrée le Fils de Dieu en restant vierge. De même l’Église enfante des enfants sans être altéré. C’est dans la foi en la parole divine que Marie accepta sa maternité. Tout chrétien est aussi engendré dans la foi. La foi de Marie a grandi malgré des épreuves. Il doit en être ainsi pour nous. Elle fut aussi en prière avec les apôtres au  jour de la Pentecôte. Elle a mis au monde la tête de l’Église, le Christ, comme aussi son corps. C’est pourquoi on lui donne le tire de Mère de l’Église : Mater Ecclesiae. Qu’elle nous aide à entrer dans le mystère de l’Église et continue son rôle maternel sur tous les membres de l’Église  

                                                   
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2 janvier 2009 5 02 /01 /janvier /2009 23:26
 


 
 

 

 L'Église 

Par
 Dom Raymond Carette 



 

   J’ai commencé cette conférence sur l’Église le 4 décembre, jour anniversaire de la dédicace de l’église du monastère. Dans la liturgie de la dédicace, le lieu matériel mérite une attention spéciale. Cependant en arrière de l’édifice matériel, se profile toujours l’Église composée de pierres vivantes. Pourquoi porter l’attention et faire la louange d’un endroit, si ce n’est parce que « c’est une maison de prière, où l’eucharistie est célébrée et conservée, où les fidèles se rassemblent, où la présence du Fils de Dieu notre Sauveur, offert sur l’autel du sacrifice, est honoré pour le soutien et le réconfort des chrétiens.»  (Vatican II, Le ministère et la vie des prêtres, No 5) La préface de la dédicace fait le lien entre le côté sensible, matériel de l’église et l’Église, corps du Christ. « Dans cette maison que tu nous as donnée, où tu accueilles le peuple qui marche vers toi, tu nous offres un signe merveilleux de ton alliance. Ici tu construis pour ta gloire le temple vivant que nous sommes; ici, tu édifies l’Église, ton Église universelle pour que se constitue le Corps du Christ; et cette œuvre s’achève en vision de bonheur dans la Jérusalem céleste.» En portant attention à cette citation, nous découvrons trois sens de l’Église : 1) le temple ou le lieu matériel pour le rassemblement; 2) le peuple en marche; 3) l’achèvement dans la vision de bonheur, dans la Jérusalem céleste.

  Il existe une deuxième préface utilisée en dehors de l’église consacrée. Voici le noyau central qui après l’introduction donne le sens de la célébration en cours. « Dans ta bonté pour ton peuple tu veux habiter cette maison de prière, afin que ta grâce toujours offerte fasse de nous un temple de l’Esprit resplendissant de sainteté. De jour en jour, tu sanctifies l’épouse du Christ, l’Église, dont nos églises d’ici-bas sont l’image, jusqu’au jour où elle entrera dans la gloire du ciel, heureuse de t’avoir donné tant de fils.» Vous avez découvert les mêmes thèmes que la première préface mais avec une addition. Il y a comme dans la première préface, la maison de prière, l’Église comme épouse du Christ et la gloire du ciel. La nouvelle image exprime le temple de l’Esprit que nous sommes. On rencontre le même schéma dans une oraison et dans une prière après la communion. « Dieu qui choisis des pierres vivantes pour bâtir ta demeure éternelle de ta gloire, fais abonder dans ton Église les fruits de l’Esprit que tu lui as donné; que le peuple qui t’appartient ne cesse de progresser pour l’édification de la Jérusalem céleste.» « Tu as voulu, Seigneur, que ton Église de la terre soit pour nous l’annonce de la Jérusalem céleste; accorde-nous, par cette communion, d’être ici-bas le temple de la grâce et d’entrer un jour dans la demeure de la gloire.»
    Dans cette exposé, je vais faire d’abord des liens avec le Christ; puis il sera question des figures de l’Église et des notes de celle-ci.Je terminerai avec quelques considérations.


 Le Christ et l’Églis

      

  Quand on parle de l’Église il ne faut pas oublier de parler de son fondateur, le Christ. Ce qui s’applique à l’un peut s’appliquer à l’autre, toute proportion gardée. Ce que l’on dit de la tête s’applique aussi au corps. Jésus a passé sur la terre. On pouvait le voir sous trois aspects.  1) Beaucoup l’ont rencontré et ils n’ont su voir en lui qu’un homme parmi les autres. D’où cette réflexion : « Cet homme-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère.» (Jn 6,42) Jésus a passé pour un illuminé et il a mal fini. On l’a mis à mort. 2) D’autres ont vu en lui des qualités exceptionnelles. On courait après lui parce qu’il guérissait et chassait les démons et son enseignement était celui d’un sage. Il possédait des dons comme les prophètes. « Le fils de l’homme, qui est-il, d’après ce que disent les gens ? Ils répondirent : Pour les uns, il est Jean-Baptiste; pour d’autres, Élie; pour d’autres encore Jérémie ou l’un des prophètes.» (Mt 16, 13-14) Bien de ses contemporains se sont tenus à son rayonnement extraordinaire. Ils n’ont pas su voir le mystère de Jésus. 3) D’autres enfin sont allés plus loin à cause d’un regard de foi surnaturelle. Eux seuls ont vraiment connu le Christ. « Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.» répondit Jésus à Pierre qui venait de reconnaître en lui «le Messie, le Fils du Dieu vivant.» (Mt 16,16) Même réponse de Thomas :« Mon Seigneur et mon Dieu.» (Jn 20,28)

  Comme corps du Christ, on peut jeter sur l’Église trois regards. 1) On peut voir l’Église comme une organisation ou bien on peut l’étudier parmi l’histoire des religions. On peut décrire son mode de gouvernement, ses structures, ses usages, ses sacrements, sa liturgie. Combien s’en tiennent à cette vue et que de fois j’ai entendu parler de l’Église qui est riche. 2) D’autres se sont arrêtés à voir dans l’Église des valeurs, une haute morale qui défend les droits des pauvres, des opprimés, la gardienne de la civilisation, des arts. Une société aussi qui a passé à travers les siècles, les persécutions comme un roc solide. L’Église qui a produit des grandes figures, des homme et des femmes dévoués au service de l’humanité comme saint Vincent de Paul, Mère Thérésa et tant d’autres. 3) Il y a enfin un troisième regard sur l’Église et vous avez saisi tout de suite qu’il s’agit d’un regard de foi. L’Église se présente comme un mystère, une réalité qui dépasse l’écorce, qui est habitée par l’Esprit Saint et qui continue la présence du Christ parmi nous. Ces trois aspects restent difficiles à se concilier. Quand le pape, par exemple, s’adresse à une société, un pays, il doit rappeler que le rôle de l’Église ne se déroule pas dans le domaine politique, qu’elle ne peut pas faire concurrence ou compétition avec la société civile car tel n’est pas son but. Pourquoi persécuter l’Église si ce n’est parce que l’on ne voit pas en elle le troisième aspect pour s’attacher au premier, à une organisation extérieure. Certes il en faut une car elle ne pourra pas s’adresser aux hommes directement à leur intérieur si ce n’est qu’en passant par l’extérieur. Jésus lui-même s’est incarné dans un corps semblable au nôtre pour nous parler de son Père céleste. La grande foi de Mère Thérèsa se manifestait par des œuvres extérieures. Il ne faut pas non plus identifier l’Église à une manière de vivre, à une culture. Je vous rappelle que ces trois manières de voir l’Église et le Christ s’appliquent aussi à la vie religieuse et à la vie monastique en particulier. Je vous laisse le soin de faire les applications par vous-mêmes dans ce domaine.

  Il restera toujours des tensions dans l’Église, entre Marthe et Marie. Je vous cite un autre passage de Vatican II dans le préambule de la constitution sur la liturgie, qui fut le premier texte approuvé par les Pères conciliaires. « Car il appartient en propre à celle-ci (l’Église) d’être à la foi humaine et divine, visible et riches de réalités invisibles, fervente dans l’action et occupée à la contemplation, présente dans le monde et pourtant étrangère. Mais de telle sorte qu’en elle (l’Église) ce qui est humain est ordonné et soumis au divin, ce qui est visible à l’invisible; ce qui relève de l’action à la contemplation; et ce qui est présent, à la cité future que nous recherchons. (He 13,14)» (S.C. #2) Dans la constitution sur l’Église au numéro 8 on lit ceci :« La société constituée d’organes hiérarchiques et le Corps mystique du Christ, le groupement visible et la communauté spirituelle, l’Église terrestre et l’Église déjà pourvue des biens célestes ne doivent pas être considérées comme deux entités; ils constituent bien plutôt une seule réalité complexe formée d’un élément humain et d’un élément divin.» Dans l’Église on sentira toujours des tensions entre ces dimensions. Il faut constamment établir un équilibre.

 

 Des images de l’Église 

 

 

 I - Le peuple de Dieu 


 

  Cette expression, très utilisée depuis le Concile Vatican II, a son origine, vous vous en doutez bien, dans l’Ancien Testament. Israël comme tous les autres peuples appartient à l’histoire humaine. Dès son origine, la révélation le présente comme dépassant le cadre historique. En langage biblique, le Qahal Yahvé était le peuple de Dieu, choisie entre les nations infidèles pour adorer et pour servir le Très-Haut. Ceci s’est réalisé à cause d’un choix de Dieu, d’un appel, non par son nombre ou ses mérites, mais par amour, un choix gratuit. D’où chez ce peuple la conscience vive d’une totale dépendance à l’égard de Dieu. Avec ce peuple, un pacte fut scellé dans le sang d’un sacrifice. C’est ce que l’on nomme l’alliance. Yahvé devint le Dieu d’Israël et ce dernier le peuple de Dieu. Un lien unique se noua de la sorte entre Dieu et une communauté humaine. La circoncision sera le signe de l’agrégation à cette communauté.

  Israël est le peuple saint, consacré à Yahvé, mis à part pour lui, son bien propre, son héritage. Il est son troupeau, sa vigne, son épouse, le royaume de prêtres où Dieu règne sur des sujets voués à son service. Cette finalité cultuelle de l’alliance montre en même temps quelle fonction Israël remplit à l’égard des autres nations : témoin du Dieu unique auprès d’elle et l’ensemble de l’humanité. À travers ce peuple toutes les nations seront bénies. Pourquoi ? Pour préparer la venue du Fils de Dieu dans notre chair, il fallait le choix d’une nation. Le nouveau peuple de Dieu se réalisera donc dans l’Église.

  Je vais mettre en parallèle l’expérience nationale d’Israël comme peuple et son dépassement dans l’Église.

 


 

 1 - Une communauté de race : Israël  



  Israël se limitait aux fils d’Abraham, son ancêtre. On est de cette nation par descendance, par génération. La foi commune ne suffit pas à constituer le peuple de Dieu, mais un rameau ethnique choisi par Dieu aux milieu des autres peuples.  

 

 1 - LÉglise   



  Tous les peuples de la terre sont appelés à en faire partie. La postérité est spirituelle. « Après cela j’ai vu une foule immense que nul de pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, races, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le trône et devant l’Agneau.» (Ap 7,9) « Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma soeur, ma mère.» (Mc 3,35) « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les… Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.» (Mt 28,19-20)



 2 - Une communauté d’institutions  
 


  Elle se forge autour du pacte de l’alliance du Sinaï ou de la loi dont Moïse a jeté les bases. Un même esprit se poursuit dans des us et coutumes.  


 2 - De nouvelles institutions  


  On parle dans l’Église d’une loi nouvelle, d’une nouvelle alliance. « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous.» (Lc 22,20) « Après la Loi communiquée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.» (Jn 1,17) 


 3 - Une communauté de destin 


 

  Si les institutions ont donné une âme commune, la communauté de destin a façonnée une âme commune. Le peuple a vécu une expérience de vie nomade, des errances au désert, des combats pour une patrie



 3 - Des évènements de salut   


 

     Saint Matthieu a le souci de faire revivre par Jésus des faits de l’Ancien Testament. L’Église vit un nouvel Exode qui apporte rédemption et délivrance. Les combats en sont plus pour avoir une terre mais contre le mal et les vices. La patrie est le ciel. 



 4 - Enracinement dans une patrie   


  C’est la terre promise et conquise qui devient la terre sainte, la terre de Canaan. Même en exil, chez des étrangers, les Juifs gardent toujours un lien car cette terre est le lieu des tombeaux des ancêtres. 


 

 4 - La nouvelle terre sainte  


 
 « Les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.» (Ep 3,6) Les mages viennent de loin pour reconnaître Jésus. L’Église comme telle ne sera pas liée à un lieu mais aux personnes.


 

 5 - La communauté de langue   



     La langue est facteur d’unité; elle assure une mentalité commune; elle véhicule une culture et une conception du monde.

 

 

 5 - Le rassemblement de toutes les langues 

 

 

 

  Dans les Actes, Pierre parle et tous les étrangers le comprennent chacun dans sa langue. L’unité est spirituelle et ne vient pas de la langue.

  Vous lirez la lettre aux Hébreux pour voir ces thèmes revenir sans cesse.

 

 II - L’Église  

 

    Le nouveau peuple de Dieu est appelé par Jésus lui-même (Mt 16,128; 18,7) par saint Paul, saint Jacques, les Ac-tes des Apôtres, Église mot qui veut dire assemblée, convocation. Dans le langage chrétien, le mot «Église» désigne une réalité sous trois aspects. C’est d’abord le peuple de Dieu rassemblé dans le monde entier. Ensuite elle existe dans une communauté locale. Enfin elle se réalise concrètement comme assemblée liturgique, surtout dans la célébration de l’Eucharistie. Elle est partout où l’on se réunit au nom du Christ, selon le désir de Jésus. « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux.»  



 

 III - Le Corps du Christ   


 

  Chaque fois que l’Eucharistie est présentée au fidèle le ministre dit : « Le corps du Christ.» Cette dénomination vient de saint Paul. On peut comprendre cette expression sous trois aspects. D’abord le corps physique du Christ qui est né, a grandi, qui est mort et mis au tombeau. Puis comme je viens de vous le rappeler : l’Eucharistie en tenant compte des paroles de Jésus : « Ceci est mon corps.» Enfin le corps du Christ qui signifie l’Église. Le Christ est la tête et nous, les membres. Grâce à l’expérience eucharistique nous prenons conscience que nous sommes membres du Corps du Christ. « Le pain que nous mangeons, écrit l’apôtre Paul, n’est-il pas communion au Corps du Christ ? Puisqu’il n’y a qu’un seul pain. nous ne formons qu’un seul corps.» (I Co 10,16 ss) Un seul corps grâce à son propre corps qui unifie la multitude des membres du corps que forment les croyants par le baptême et par la communion eucharistique. En lui chaque chrétien a une fonction particulière en vue du bien de l’ensemble. (I Co 12, 27-30; Rm 12,4) Dans les épîtres de la captivité, saint Paul reprend la même doctrine mais sous un point de vue différent qui met davantage en relief la réalité de l’Église. De même qu’un mari aime sa femme « comme son propre corps» (Ep 5,28), lui qui est le chef, la tête, de même le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle, (Ep 5,25) lui le Sauveur du corps (Ep 5,23). Comme tête, le Christ assure l’unité du corps. (Col 1,18) Greffés sur le Christ, devenus ses membres, nos corps sont appelés, eux aussi, à entrer dans ce monde nouveau; ils ressusciteront avec le «Christ qui transfigurera nos corps de misère pour les conformer à son Corps de gloire.» (Ph 3,20 




 IV - L’Épouse du Christ 



 

   À l’image du corps est étroitement associée une autre image, fréquemment utilisée dans l’Écriture pour désigner l’Église : celle de l’Épouse. De même que l’Épouse a pour chef l’époux, leurs deux personnes étant étroitement unis en une même vie humaine, en une même chair, ainsi l’Église, considérée comme personne morale distincte du Christ, a celui-ci pour chef. « Les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Aimer sa femme, n’est-ce pas s’aimer soi-même ? Or nul n’a jamais haï sa propre chair; on la nourrit au contraire et on en prend bien soin. C’est justement ce que le Christ fait pour l’Église.» (Ep 5,28-29)

  Ce que l’Écriture veut faire ressortir avant tout, c’est que l’Église est choisie par le Christ pour être son épouse comme une personne est choisie par une autre personne; qu’elle est priée de consentir librement à cette merveilleuse alliance; qu’elle est, en suite de ce consentement, purifiée de sa souillure pour être élevée a cette extraordinaire égalité avec son époux, qu’il ne veut recevoir d’enfants que par elle, ou du moins par son intercession.


                                                         Suite        
 
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