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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 01:07
 

Conf-rences-aux-Oblats--rouge-et-Bleu-.j

 
 

 

 ÉVANGILE DE SAINT-LUC 

 
Par
 Dom Raymond Carette osb 

Novembre 2010

 


 

 

L'Évangile selon saint Luc 

 

    Comme introduction à l’évangile de saint Matthieu, je vous ai donné des jalons sur la naissance des évangiles et la question synoptique. Comme introduction à saint Marc, un bref aperçu des institutions juives au temps de Jésus. Pour aider la compréhension de l’un ou l’autre des évangiles la question du monde où ils ont été écrits, garde un intérêt pour expliquer des passages.

         

L’empire romain

 

 

    Il ne faut pas mettre de côté les aspects sociaux et politiques de ce temps et ceci dans le but de mieux comprendre et saisir des faits rapportés dans les évangiles, les Actes des Apôtres et les lettres de saint Paul. Mais il ne faut pas penser que le message de Jésus va toucher l’empire romain de son temps. Jésus a vécu ignoré en Galilée et en Judée lesquelles faisaient partie du vaste empire romain comme deux petites provinces. Ce n’est que dans un sens très large que la manière de vivre de Jésus a subi l’influence de l’empire romain. La vie de Jésus et les débuts de la diffusion du message chrétien s’insèrent donc dans l’empire romain qui, en ce temps, était à son apogée.

 

    Vous savez que les Romains s’étaient imposés progressivement dans l’ensemble du bassin méditerranéen. C’est pourquoi à un moment de leur expansion, ils appelaient la Méditerranée «mare nostrum,» notre océan parce qu’ils étaient répandus tout au tour. Cet empire toutefois débordait largement les côtes de la mer pour comprendre la presqu’île ibérique, la Gaulle, l’Angleterre, une partie de l’Allemagne, la Grèce, ce qu’on appelle les Balkans, l’Asie Mineure, la Cappadoce, l’Égypte et le nord de l’Afrique jusqu’à Gibraltar. La Judée fut conquise en 63 avant Jésus Christ par Pompée qui entrait à Jérusalem au moment où César s’apprêtait à vaincre les résistances des Gaulois. Les Romains étaient donc présents dans le pays de Jésus au moment de sa naissance. «En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinus était gouverneur de Syrie. Et chacun allait se faire inscrire dans sa ville d’origine» (Lc 2, 1-3). «L’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode, prince de Galilée, son frère Philippe, prince du pays d’Iturée et de Traconitide, Lysias, prince d’Abilène, les grands prêtres étant Anne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, fils de Zacharie» (Lc 3,1-2). C’est Ponce Pilate, le gouverneur du temps, comme on vient de le voir, qui condamnera Jésus à mort au civil. En Palestine l’occupation romaine provoque une révolte armée. Elle aboutit à la destruction du Temple en l’an 70.

 

    Grâce à ses grandes conquêtes, Rome faisait alors régner dans le monde connu, la «pax romana» la paix romaine. Cette stabilité politique créait des conditions favorables au développement économique et culturel. Pour exercer son pouvoir sur tout cet empire, relevons deux réalités bien concrètes que l’on retrouve dans d’autres situations historiques : la création de voies de communication et une armée bien formée et mobile. Napoléon fera de même en France et plus près

de nous, Hitler. Sur ces voies romaines, les missionnaires de la Bonne Nouvelle circuleront. Les missionnaires voyageront aussi sur mer car il n’y aura pas de danger de piraterie. On évalue qu’à Rome il y avait environ près d’un million d’habitants et Alexandrie en Égypte avait presque le même nombre d’habitants. Vous pouvez vous imaginer ce que devait être l’approvisionnement de ces villes en nourriture. J’ai lu dans une revue que les Romains allaient même chercher du charbon en Angleterre. On sait aussi qu’à Rome, le tiers au moins des habitants étaient des esclaves qui venaient d’un peu partout, résultat des conquêtes. À cause de la paix et de la prospérité, les romains construisaient de grands édifices. Le temple de Jérusalem connu de Jésus fut construit sous Hérode le Grand qui ne se limita pas à cette seule construction. «Comme Jésus sortait du Temple, un de ses disciples lui dit : «Maître, regarde : quelles belles pierres, quelles belles constructions! » Mais Jésus lui dit : «Tu vois ces grandes constructions? Il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit»

(Mc 13.1). Il ne faut pas oublier que les lois romaines prévalaient partout.

 

    Les Romains ont bien fait la conquête de la Grèce mais la Grèce a aussi fait la conquête de l’empire romain par sa langue et sa culture. Comment expliquer ce phénomène ? Les Grecs ont toujours été de grands navigateurs. Ils avaient des comptoirs un peu partout sur toutes les côtes de la Méditerranée. Alexandrie était la grande ville grecque avec son port, son phare, sa bibliothèque. C’est pourquoi la langue grecque était répandue et servait de langue commune (koinè) même

à Rome et cela pendant quelques siècles. Notre «Kyrie eléison» et aussi le vendredi saint lors de la vénération de la croix : «Hagios, o Theos. Hagios, Ischyros. Hagios, Athanatos, eleison imas» en sont un reste puisque la liturgie à Rome se célébrait en grec. À la Renaissance, nous verrons des villes comme Gêne et Venise jouer le rôle des Grecs dans le commerce en

Méditerranée. Si vous circulez encore aujourd’hui dans les pays conquis par les Romains, vous rencontrerez des ruines de leurs constructions mais qui n’ont jamais atteint la finesse et la beauté de l’art grec. Les Grecs en effet construisaient leurs temples et édifices publics en marbre. Les romains aussi mais la structure était en briques et le tout recouvert de marbre.

J’ai visité bien des fois le Panthéon à Rome. L’intérieur n’a pas tellement changé mais à l’extérieur tout le marbre a disparu car on a dû le prendre à la Renaissance pour s’en servir pour des églises ou des maisons. J’ai marché aussi près de Rome sur les anciennes voies romaines en pierre creusées par les roues de fer des chars ou sur le Forum. Les restes des maisons qui furent englouties par l’éruption du Vésuve, dans la ville de Pompéi, sont en brique.

 

    Mais plus important que les monuments, au temps de Jésus circulaient dans l’empire des courants religieux  venant de qu’on appelait l’Asie Mineure. Les soldats de l’armée romaine servaient de véhicule à ces cultes à mystère, mythes et légendes. Le christianisme venant de cette région passera pour une de ces religions à mystère comme le culte de Mythra. Le christianisme au début fut confondu avec un culte oriental. Souvent des soldats de l’armée romaine se convertirent à la foi chrétienne comme saint Sébastien. Le judaïsme s’opposait farouchement à toute représentation de Dieu et à tout culte rendu aux idoles ou aux hommes. Ici vous pouvez comprendre le piège tendu à Jésus sur l’impôt à payer à César représenté sur la pièce d’un denier car César était déifié. Dans les cultes à mystère, on constate des petits groupes, des initiés qui font des rencontres secrètes la nuit. Dans les évangiles on voit autour de Jésus un groupe d’initiés, de disciples qui vont souvent la nuit au Mont des Oliviers. Au moment où Marc écrivait son récit, la communauté chrétienne vivait des moments difficiles. La persécution religieuse était déjà commencée car Pierre et Paul avaient déjà subi le martyre à Rome entre 64 et 70. C’est dans ce monde grouillant de courants religieux que va se répandre le message de Jésus dans tout l'empire romain, grâce à la langue grecque. 

 

  

Évangile de saint Luc

 

    Après avoir caractérisé les évangélistes saint Matthieu et saint Marc, vous vous demandez s’il restera de la matière pour le troisième évangéliste. Vous me direz que si on a conservé cet évangile, il devait avoir une manière propre d’exprimer le message de Jésus. Tel est bien le résultat d’une lecture en parallèle avec les deux autres synoptiques. Matériellement l’évangile de saint Luc est presque deux fois plus long que celui de saint Marc. Autre constatation d’ordre générale. Cet évangile est le seul issu d’un milieu non juif. De plus il s’adresse à des fidèles venant de la gentilité, c’est-à dire des païens. On attribue au même auteur la paternité des Actes des Apôtres. On lit en effet au début des Actes : « Mon cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le commencement jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel » (1,1). Tenant compte de cela, on peut affirmer que cet auteur peut être considéré

comme celui dont on conserve le plus grand nombre de pages après saint Paul.

 

    Dès l’ouverture de son premier récit, Luc fait appel à la tradition : «… des événements tels que nous les ont transmis ceux qui, dès le début, furent les témoins oculaires… C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé soigneusement de tout depuis les origines d’en écrire pour toi, cher Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus» (1,2). Un travail soigné et consciencieux à l’intention de Théophile.

 

 

    Si nous n’avions pas eu un homme curieux en Luc nous aurions perdu bien des récits qui nous touchent encore aujourd’hui. Sans vouloir énumérer tous les passages qui lui sont propres, je vous rappelle qu’il est le seul à parler de la naissance de Jean Baptiste, de celle de Jésus. Les trois cantiques : celui de Zacharie, de Marie et de Syméon. La résurrection d’un jeune homme, fils d’une veuve à Naïm. Jésus et la pécheresse; la parabole du bon Samaritain; la visite de Jésus chez Marthe et Marie; la guérison d’une femme infirme un jour de sabbat; la parabole de la brebis perdue; celle de la pièce de monnaie retrouvée et celle du fils retrouvé; la parabole du riche et de Lazare; la guérison de 10 lépreux; la rencontre avec Zachée; l’apparition aux disciples d’Emmaüs. Il reste d’autres passages moins longs propres à Luc. Je ne vous ai rappelé que les mieux connus et ceux qui nous touchent davantage.

 

    Ce choix de faits que l’on ne trouve pas chez les deux autres synoptiques peut s’expliquer par ce que l’on trouve dans le prologue de son oeuvre que j’ai cité. Il n’a pas vu ni n’a été disciple de Jésus ou proches d’eux mais il a su s’informer.  C’est pourquoi il a pu raconter non ce qui l’avait touché ou frappé mais ce que d’autres lui ont rapporté. Il a rassemblé ces documents ou récits. Constatant sans doute que sa matière était mince il est allé puiser ailleurs. Où ? Dans un livret qui circulait déjà et qu’on attribuait à Marc. Ce n’est qu’une théorie et elle vaut ce que valent toutes les théories dans ce domaine très complexe de la composition et transmission des évangiles.

 

    Avant d’aller plus loin il serait bon de se poser quelques questions au sujet de cet auteur à qui on attribue un évangile selon saint Luc. Il n’est pas juif mais un converti venant du paganisme. Il a sans doute composé son récit directement en grec. Son évangile s’adresse à des chrétiens venus du monde païen. Il manifeste donc une sensibilité plus grande en ne rapportant pas des événements trop crûment. Les grecs en effet, dit-on, étaient plus raffinés. Il ne présente donc pas le message évangélique sous un éclairage trop sémite. Nous avons vu qu’il voulait faire oeuvre historique, non toutefois comme nous le concevons de nos jours. Il situe l’histoire du salut par rapport à l’histoire profane; il rapporte le recensement

sous l’empereur Auguste (2,1) lorsque Quirinus était gouverneur de Syrie. Il présente le commencement du

ministère de Jésus «l’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode, prince de Galilée …» (3, 1-2).

 

    Comme il s’adresse à des lecteurs ignorant la topographie palestinienne, il donne des indications géographiques nécessaires à l’intelligence du récit. Il rapporte que Nazareth et Capharnaüm sont des villes de Galilée (1,26; 4,31) et Arimathie, une ville des Juifs (23,51); que la mer de Galilée est en réalité le modeste lac de Génésareth (5,1; 8,23). Nous sentons bien qu’il ne fut pas enraciné dans le terroir juif comme Matthieu. Il confond Judée et Galilée.

 

    Les recherches de Luc ont permis d’avoir presque les deux cinquième de son évangile qui ne se trouvent ni chez Matthieu ni chez Marc. C’est Luc qui a le plus de versets propres. Environ 500, alors que Mc en a seulement 53 et Matthieu 330.

 

    À cause de sa sensibilité ou celle de ses lecteurs ou ce qui n’aurait pas intéressé ceux venant du paganisme, Luc passe par dessus des discussions sur les traditions pharisaïques (Mc 7, 1-23 ou Mt 23, 1-36). Il ne rapporte pas des récits qui auraient suscité de l’étonnement, tels les pages sur la démarche des parents de Jésus (Mc 3, 20-23); de la Cananéenne  (Mc 7, 24-30); ou du figuier maudit (Mc 11, 12-14; 20-26).

 

Quelle doctrine peut-on tirer de cet évangile

 

    On a écrit qu’il était tout de grâce et de beauté. Le Messie qu’il présente n’est pas tant le maître qui enseigne avec une souveraine autorité et qui accomplit les Écritures, ni le Rabbi de Nazareth aux traits humains si accusés, mais le Seigneur qui séduit les âmes par sa noblesse, sa beauté et par la splendeur de son message divin.

 

    Avec beaucoup de délicatesse, Luc sait éliminer de ses sources ce qui paraît contraire à son dessein. Il omet ainsi les passages où Jésus est profondément affecté dans sa sensibilité humaine comme le frémissement de pitié qui saisit son coeur à la vue du lépreux (Lc 5,13 // Mc 1,41). Jésus n’éprouve pas de tristesse devant l’endurcissement des coeurs (Lc 6,10

// Mc 3,5). Les caresses aux enfants (Lc 9, 47-48 // Mc 9,36); Luc ne laisse pas paraître l’indignation de Jésus contre les apôtres (Lc 8,16 // Mc 10,14).

 

    Le récit de la Passion a été passé au peigne fin pour éviter tout l’aspect humiliant qu’on trouve en Mc. La scène de Gethsémani a été adoucie. Au lieu de tomber à terre, Jésus s’agenouille (22,41). Luc n’a pu se résoudre à écrire que Jésus a été conspué par les valets. Il passe encore sous silence la flagellation et le couronnement d’épines. Les insultes au pied de la croix ont été atténuées. Jésus ne meurt pas seul car on remarque la présence d’amis et de femmes qui se tiennent là (23,49). Il écarte tout ce qui pourrait porter ombrage aux bon renom de Jésus, telle la scène pénible où la parenté de Jésus déclare qu’il a perdu la tête. Cette délicatesse au sujet de Jésus rejaillit sur Jean Baptiste en évitant de décrire son vêtement fait de poil de chameau comme en Mc 1,6. Il ne raconte pas le meurtre de Jean Baptiste.

   

    Pourquoi l’évangélite procédet-t-il ainsi ? Je pense qu’il veut présenter la divinité de Jésus. Il ne veut pas la présenter à la manière d’un dieu du Panthéon grec, plein de défauts, de sentiments bas. Jésus est Dieu et homme. Sa divinité doit se refléter dans son humanité. Luc évite donc tout ce qui ferait de Jésus un homme Dieu trop prompt à montrer des faiblesses humaines. Je serais aussi porté à affirmer que le Jésus de Luc est le Seigneur ressuscité, plein de grâce et de force.

   

    Vous avez déjà constaté que la généalogie de Luc remonte à Adam et à Dieu alors que celle de Matthieu donne comme point de départ Abraham. «Livre des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham«. Pourquoi cette différence? Vous vous souvenez que j’ai insisté en étudiant le premier évangéliste sur la place importante du judaïsme car

Matthieu est le plus juif comme aussi le plus anti-juif. S’adressant à des non Juifs, Luc voulait-il montrer que Jésus était bien membre de la race humaine, c’est pourquoi il fait remonter son origine à Adam et à Dieu. Homme et Dieu en même temps.

 

    Nous avons vu plus haut que saint Luc rapportait bien des passages propres. En contre partie, il fait bien des omissions. Sur le plan littéraire, il supprime 1- tout ce qui paraît alourdir sans profit sa narration comme des circonstances de temps, de lieu, de nombre. 2- Tout ce qui est sans intérêt pour ses lecteurs ou risquerait de les choquer comme

la controverse sur la Tradition des Anciens; les vêtements de Jean Baptiste, le levain des pharisiens.

 

    On a vu que saint Marc ne ménageait pas les personnes. Au contraire, par délicatesse, saint Luc ne reproduit pas les reproches faits à Pierre. Ponce Pilate est traité moins sévèrement. Il atténue les scènes de violence. Pour respecter l’image de Jésus, saint Luc ne rapporte pas qu’il est affecté dans sa sensibilité. Marc rapporte la colère de Jésus, pas Luc. Au lieu de changer sa source, Luc préfère passer sous silence des traits trop rudes. On ne lit pas chez Luc la sentence sur les chiens et les pourceaux; sur les eunuques volontaires, sur les prostituées.

 

    L’évangile de Luc présente bien des mots pour exprimer la joie messianique. Joie, allégresse, se réjouir, tressaillir d’allégresse autant de mots qui révèlent des orientations du message de salut chez Luc. Alors que Matthieu est grave, souvent hiératique, et que Marc ne mentionne la joie qu’une seule fois, Luc insiste sur cette joie messianique qui fait irruption dans les récits de l’enfance. Au chapitre 15, il présente Dieu qui se réjouit pour un pécheur qui se convertit. La joie  messianique que Jésus répand dans le peuple fait surgir dans la communauté chrétienne la louange et la bénédiction. Luc aime le verbe «bénir» surtout dans les parties qui lui sont propres.

 

    Un autre thème revient dans les parties propres, celui du pardon. Dans les trois paraboles, celle du berger qui retrouve sa centième brebis égarée, de la femme qui retrouve sa drachme, du père qui retrouve son fils, Jésus veut nous faire comprendre le mystère d’amour de Dieu pour les pécheurs et la plénitude de sa joie pour un seul pécheur qui se convertit.

 

    Quand Luc aborde le renoncement, il semble anticiper ce que l’on trouvera dans la description de la communauté primitive de Jésusalem dans les Actes des Apôtres. La nécessité du renoncement pour qui veut suivre le Christ est une donnée de la tradition commune aux trois évangiles. Luc se plait pour sa part à accentuer davantage la nécessité et  l’ampleur du dépouillement libérateur. Les premiers disciples et le publicain Matthieu ont tout quitté à l’appel de Jésus

(5,11; 28). Il faut prendre sa croix chaque jour (9,23). Il faut renoncer à tous ses biens (14,33). C’est Luc qui donne la liste la plus complète des parents à «haïr», c’est-à-dire à ne pas préférer à l’amour du Seigneur. «Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple» (14,26). Le détachement des fidèles s’exprime par la pratique de l’aumône; l’ascèse individuelle devient un service de charité envers les membres les plus humbles de lacommunauté. Plus que Matthieu et Marc, Luc insiste sur l’attention

que le disciple doit porter à son frère nécessiteux. «Vendez vos biens et donnez l’aumône. Faites-vous des bourses qui ne vieillissent pas» (12, 33). Il faut inviter «pauvres, estropiés, boiteux, aveugles» car ceux-là ne sont pas en mesure de rendre l’invitation (14,13-14). Zachée est cité en modèle en donnant la moitié de ses biens aux pauvres (19, 8).

 

    On a rappellé souvent que Luc manifestait un faible pour le monde féminin. Sa manière de voir va à l’encontre du monde juif qui n’accordait aux femmes qu’une considération bien mesurée. Une femme élève la voix du milieu de la foule; elles chantent le Dieu Sauveur; l’une d’elle ose le toucher et elle est guérie; elles accompagnent Jésus dans ses déplacements.  

 

    Toute la dévotion mariale tire son origine de cet évangile. Marie est bénie entre toutes les femmes, proclamée bienheureuse à cause de sa foi. Élisabeth, la mère de Jean Baptiste; Anne la prophétesse qui se met à parler de Jésus à ceux qui attendent la délivrance de Jérusalem (2,36). Ensuite on voit entrer en scène la veuve de Naïm dont les larmes touchent Jésus (7,11-17). La pécheresse aimante (7, 36-50); l’entourage féminin de Jésus avec Marie de Magdalène, Jeanne, femme de Chouza, Suzannne et beaucoup d’autres (5, 2-3). Un jour au milieu de la foule, une femme crie les louanges de la mère de Jésus (11,10-17). Un jour de sabbat, il guérit une femme que Satan avait enchaînée dix huit ans durant (13, 20-21). La pécheresse aimante de 7,36-50. Jésus reçoit l’hospitalité de Marthe et Marie (10,38-42). Il donne comme exemple une femme qui met du levain dans la pâte (13,20-21). Une autre cherche une drachme perdue en balayant sa maison (15,8-10). La parabole de la veuve importune qui montre que la prière doit se faire insistante (18, 1-8). Sur le chemin vers le calvaire, Jésus rencontre des femmes de Jérusalem (23, 27-31). Ce sont des femmes qui se tiennent près de la croix (23, 49). Le matin de la résurrection se sont encore des femmes qui découvrent le tombeau vide et voient des anges (24, 1-11).

 

    On a déjà dit que Luc est le meilleur écrivain. Oui, dans ce sens qu’il sait bien raconter. Relisez les paraboles de Lazare; du fils prodigue; le récit des disciples d’Emmaüs pour vous en convaincre. Or cette affirmation comporte des limites car il répéte souvent les mêmes formules. J’ai pu vérifier des traductions et les traducteurs varient leurs manières de s’exprimer. Si vous avez entre les mains la traduction de la Bible de Jérusalem vous constaterez que l’on a gardé la formule grecque reprise par la traduction latine ; il advint que… ou il arriva que… Plus de 30 fois cette formule revient. Bien souvent le même passage se lit aussi dans les deux autres évangiles qui ne commencent pas comme Luc. Je me suis plu aussi à souligner les fois où Luc utilise le verbe dire. Parfois la répétition est drôle. «Puis il dit à ses disciples. «Voilà pourquoi je vous dis…» (12,22). «Pierre dit alors. «Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole,» Dans le monde  grec, la parole tenait une grande importance. Luc ne craint donc pas de mettre continuellement dans la bouche de Jésus des paroles. Il n’est pas le seul à utiliser ce verbe. Les apôtres, les ennemis de Jésus, les hommes et les femmes dans la foule. Parfois cette formule prend l’allure d’une sentence. «Oui, je vous le dis; non, je vous le dis; Je te dis. Luc utilise aussi la formule. «Il y avait». Vous reconnaisez l’introduction pour raconter une histoire.

 

    Je vous donne en comparaison dans les trois évangiles le récit de la Transfiguration pour bien voir les caractéristiques de chacun. Comme introduction à saint Matthieu, je vous ai parlé du problème synoptique. En terminant l’étude de saint Luc, je vous propose une mise en parallèle des trois récits de la Transfiguration pour vous faire saisir ce qui est propre à chacun. Après les avoir étudié, il convenait de voir de plus proche un passage commun et de sortir les

traits propres à chacun. On pourra découvrir ce qui est propre et aussi le point de vue de chaque auteur. J’aurais pu prendre un autre passage mais il fallait bien m’arrêter sur un texte qui ne soit pas trop long.

 

Luc 9, 28-36

 

Or il advint environ huit jours après ces paroles que, prenant avec lui Pierre, Jean et Jacques, il gravit la montagne pour prier. Et il advint comme il priait, que l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement, d’une blancheur fulgurante. Et voici que deux hommes s’entrete-naient avec eux ; c’était Moïse et Élie qui apparus en gloire, parlaient de son départ, qu’il allait accomplir à Jérusalem.

Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil. S’étant étaient accablés de sommeil. S’étant bien réveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Et il advint, comme ceux-ci se séparaient de lui, que Pierre dit à Jésus. «Maître, il est bon que nous soyons ici; faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie». Ils ne savaient ce qu’ils disaient. Et pendant qu’il disait cela, survint une nuée qui les prenait sous son ombre et ils furent saisis de peur en entrant dans la nuée. Et une voix partit de la nuée qui disait. Celui-ci est mon Fils, l’Élu, écoutez-le.» Et quand la voix eut retenti, Jésus se trouva seul. Pour eux, ils gardèrent le silence et ne rapportèrent à personne, en ces jours-là, de ce qu’ils avaient vu.

Marc 9, 2-10

 

Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls, à l’écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux et ses vêtements devinrent resplendissants, d’une telle blancheur qu’aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. Elie leur apparut avec Moïse et ils s’entretenaient avec Jésus. Alors Pierre prenant la parole dit à Jésus : «Rabbi, il est bon que nous soyons ici; faisons donc trois tentes, une ici; faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie.» C’est qu’il ne savait que répondre, car ils étaient saisis de frayeur. Et une nuée survint qui les prit sous son ombre, et une voix partit de la nuée. «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le.» Soudain,  regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne, que Jésus seul avec eux

 

Matthieu17,1-9

 

Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et les emmène, à l’écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux ; son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. Et voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui. Pierre alors, prenant la parole, dit à Jésus. «Seigneur, il est bon que nous soyons ici. Si tu le veux, je vais faire ici trois tentes, une pour toi, une ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie.» Comme il parlait encore, voici qu’une voix disait de la nuée. «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma

faveur, écoutez-le.» A cette voix, les disciples tombèrent sur leurs faces tout effrayés. Mais Jésus, s’approchant, les toucha et leur dit. «Relevez-vous, et n’ayez pas peur. Et eux, levant les yeux, ne virent plus personne que lui, Jésus, seul.

 

 

 

 


 Comparaison des trois récits

 

    Le moment n’est pas le même pour les trois: environ huit jours pour Luc et six jours après pour Matthieu. Le choix des disciples est le même mais l’énumération diffère; deux ont, Pierre Jacques et Jean et l’autre: Pierre, Jean et Jacques. Le lieu : une montagne; deux ont une haute montagne alors que l’autre seulement une montagne. Luc affirme que Jésus gravit la montagne pour prier et il y revient deux fois tandis que les deux autres n’ont pas cette précision mais seulement que Jésus les amène à l’écart. Jésus prie souvent sur la montagne (Mt 14, 23) à l’écart (Lc 9, 18), même quand

tout le monde le cherche (Mc 1,37). Marc et Matthieu utilisent le verbe: il fut transfiguré devant eux. Il est intéressant de noter comment se passe cette transfiguration : Luc parle du visage et du vêtement qui deviennent d’une blancheur fulgurante c’est-à-dire comme l’éclair. Marc est le seul à donner des précisions sur son vêtement seulement, mais pas sur son visage. La blancheur est plus grande que celle qu’aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. Matthieu utilise deux comparaisons; le visage resplendit comme le soleil et les vêtements deviennent blancs comme la lumière. La scène a pu se passer la nuit selon des indices. Les disciples sont accablés de sommeil selon Luc. Après cela vient l’apparition de deux personnes. Luc et Matthieu donnent l’ordre suivant, Moïse et Élie et, mais pour Marc, Élie et Moïse. Pour Luc ces deux prophètes ne font pas une apparition mais ils parlent avec lui. Cependant les trois auteurs rapportent qu’ils s’entretiennent avec Jésus. Luc est le seul à donner le sujet de leur entretien : son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. Selon son habitude Luc donne des détails que l’on ne trouve pas chez les deux autres. «Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil.» S’étant éveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Dans les trois cas, Pierre adresse la parole à Jésus mais le titre est différent. Chaque récit emploie un titre différent : Luc, Maître; Marc, Rabbi et Matthieu, Seigneur. Les trois constatent un même sentiment. «Il est bon que nous soyons ici». Chez Matthieu, Pierre est le seul à vouloir construire trois tentes. Les deux autres, faisons trois tentes. L’énumération des tentes à faire est la même, une pour toi, une pour Moïse et une autre pour Élie. Ces tentes à construire serait-il un indice que la transfiguration se serait passée au moment de la fête des tentes? Chez Luc et Marc, les disciples ne savent pas ce qu’ils disent. Luc et Marc parlent d’une nuée qui les prit sous son ombre. Quelle est cette nuée si ce n’est la nuit qui revient. La nuée est le signe d’une théophanie comme au Sinaïe (Ex 19,16); sur la tente de réunion (Ex 40,34-38) et sur le Temple au moment de la dédicace du temple sous Salomon (I R 8, 10-12). On ne sait pas trop si la nuée couvre les disciples seulement ou Jésus avec Moïse et Élie. C’est la peur ou la frayeur chez Luc et Marc mais Matthieu n’en dit pas un mot. Une voix part de la nuée et les trois sont d’accord. Le message partant de la nuée est presque le même sauf que chez Luc la voix appelle Jésus mon «Fils, l’Élu» et les deux autres. «Celui-ci est mon Fils bien-aimé». Les trois récits convergent vers un même verbe :

«Écoutez-le». Matthieu est le seul qui fait dire à Jésus. «Relevez-vous et n’ayez pas peur». Enfin les trois constatent que Jésus reste seul avec eux. Luc a un petit appendice. «Pour eux, ils gardèrent le silence et ne rapportèrent à personne, en ces jours-là, de ce qu’ils avaient vu».

 

Les manières de voir de chaque évangéliste

 

    La description de Marc est la plus courte comme tout son évangile. La frayeur, se rencontre souvent chez lui. L’adverbe «soudain» le caractérise car tout va vite chez lui. Le titre donné à Jésus est celui de Rabbi. J’ai souligné quand on a vu Marc qu’il donnait une grande importance au regard. Il termine ainsi. «Regardant autour d’eux, il ne virent plus personne que Jésus seul avec eux». Une fois il utilise le verbe que Luc affectionne «il advint.»

 

    Que découvre-t-on chez Luc? Trois fois il emploie le verbe «il advint» qu’on rencontre souvent chez lui. Luc a relevé la prière de Jésus alors que les deux autres n’en disent rien ici. Il est le seul à parler de ce qui allait se passer à Jérusalem. Pour Luc, son évangile commence à Jérusalem et s’y termine. Les Actes y commencent aussi pour se terminer dans tout l’empire romain. Luc ne parle pas d’une transfiguration mais de gloire.Pourquoi? Parce que le verbe grec utilisé par Matthieu et Marc que l’on traduit par transfigurer peut avoir le sens de changer un homme en animal comme on le constate dans la mythologie grecque et n’oublions pas que Luc s’adresse à des Grecs. Quatre fois, la nuée revient et elle est présente au début de son évangile. « La puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre» (1,35).

 

    Selon son habitude la description de Matthieu est plus solennelle. Il met en scène le soleil. Le titre de Seigneur, «Kurios», qui est réservé à Dieu, est plus grandiose que Maître et Rabbi. Pierre agit selon sa manière habituelle. Il est soumis à Jésus. «Si tu le veux, je vais construire ici trois tentes. «Les disciples tombèrent sur leur face» comme dans la barque après que Jésus eut marché et fait marcher Pierre sur les eaux (14, 33).

   

Que nous réserve le quatrième évangile?

Nous le verrons l’an prochain.      

 

                                           

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