Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 01:45



 

Silence et Prière

 dans la règle de saint Benoît 
 
 
                               Par 

   Dom Raymond Carette, o.s.b. 

 

  En préparant cette conférence, j'ai été surpris de constater que très peu d'auteurs osent parler du silence. Vous pourrez lire des articles et des livres sur le silence. Vous arriverez à une conclusion: impossible de parler du silence sans toucher à la parole. Même pour parler de cette réalité, ne faut-il pas utiliser des mots. Tous les auteurs spirituels abordent en même temps le silence et le parler. Ils ne choisissent pas l'un ou l'autre. Dieu a mis en effet en l'homme un besoin et une capacité de silence autant que d'expression verbale.

  Pour amorcer le sujet, voici un passage tiré d'un sermon de saint Bernard "Sur la misère de l'homme". "Quelle est grande notre misère, et qu'elle est abondante notre pauvreté! Notre indigence est telle que nous sommes pleins de besoins: "Nous avons besoin de mots", pour communiquer entre nous, mais aussi, ce qui est encore plus étonnant, avec nous-mêmes. "Personne ne sait ce qu'il y a dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme, qui est en lui. Mais entre nous et nous, entre ce que nous sommes et la conscience que nous en prenons, aussi bien qu'entre nous et les autres, un gouffre est béant: seul l'instrument des mots nous permet de le traverser, en rendant possible aux pensées de nos coeurs de passer de nous à nous, et de nous aux autres. C'est à cette nécessité que répond le langage. Car nous avons besoin de nous parler à nous-mêmes. Des exemples tirés des psaumes se présentent aussitôt, dans lesquels nous parlons à notre âme, de biens des façons: "Pourquoi es-tu triste, mon âme?" ou "Bénis, mon âme, le Seigneur..."Oui, mon propre coeur est comme absent de moi, j'en suis réduit à me parler à moi-même comme à un autre. Mais tout cela ne vaut qu'en attendant, durant cet intervalle qui nous sépare encore du plein accomplissement de tout dans le royaume: tout cela est lié au fait que "je ne suis pas encore revenu à mon coeur, retourné à moi, c'est-à-dire uni à moi-même. Quand cela sera réalisé, quand nous nous rencontrerons tous par notre union à l'Homme parfait, le langage cessera; il ne sera plus besoin ni de médiation ni d'interprète: l'unique Médiateur aura tout rassemblé dans la charité; par lui, nous serons tous devenus un avec ceux qui sont véritablement et éternellement un entre eux: Dieu le Père et le Seigneur Jésus".   

  Ce que saint Bernard présente ici comme devant s'achever dans l'eschatologie totalement révélée doit commencer maintenant: il faut passer de la division et de la séparation à l'unité en nous, à l'union de nous avec tous les autres et avec Dieu. Dans ce mouvement, les mots ont leur rôle à jouer. Car il est inhérent à notre nature de parler: cette capacité fait partie du don de la vie que nous avons reçu de Dieu. Toutefois, comme tout ce qui fait partie de notre nature en sa condition pécheresse, ce don est ambivalent: il offre une possibilité de médiation, mais il peut aussi devenir un obstacle à la véritable communication, celle qui demeure conforme à notre nature, même après qu'elle a été blessée par le péché. Le parler peut devenir une source d'illusion dans nos relations avec les autres et avec Dieu. Parce que le don de la parole est bon, il ne faut ni le supprimer comme si le mutisme était meilleur, ni le réprimer, comme si le fait de parler le moins possible était un bien, ce contre quoi proteste toute la tradition: l'excès de silence peut engendrer en nous du désordre et du bruit. Il faut utiliser le parler en le contrôlant, le modérant, l'orientant vers Dieu. Il faut que je l'élève au niveau d'un moyen qui me permette de parler de Dieu à Dieu, à moi, à tous, et, si je dois parler de moi et des autres, à le faire conformément à la vérité, à l'amour. C'est là tout le domaine de l'ascèse du langage.   


 

Place du chapitre 6

 dans la Règle de saint Benoît 

 


 

  À présent nous allons voir dans la règle de saint Benoît des aspects du silence en essayant de tirer des applications pour la vie spirituelle. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que le chapitre 6 concerne directement le sujet. Si on applique le mot silence à ce chapitre, on en réduit considérablement le sens et la portée. Au sens propre du terme, il n'est question du silence que dans les chapitres traitant plus directement de la vie de la communauté, par exemple, à propos du silence de nuit (ch. 42) ou du silence au réfectoire (ch. 38).
 

  Le chapitre 6 se situe dans un contexte tout différent. Il s'agit dans cette section de la règle de doctrine spirituelle non de discipline. La règle développe trois instruments de l'art spirituel dont la tradition et l'expérience ont montré leur valeur éducative. Après l'obéissance donnée comme le fondement de toute la vie spirituelle, la maîtrise de la parole en apparaît comme une des conditions.

  L
es chapitres 5 et 6 sont repris respectivement par les 2ème, 3ème et 4ème degrés d'humilité d'une part et les 9ème, 10ème et 11ème degrés d'autre part. Ils sont comme aux deux extrémités de l'échelle de l'humilité. Remis ainsi en situation, entre les chapitres 4 et 7 le chapitre 6 prend toute sa valeur spirituelle et il dépasse l'aspect purement disciplinaire.



 Le titre du chapitre 6 


 
  Au sujet du titre du chapitre, quelques réflexions. Le mot latin taciturnitas, ne doit pas se traduire par taciturnité qui, vous le savez, évoque dans notre culture un terme péjoratif. Un taciturne est considéré comme quelqu'un d'antisocial, non communicatif, étrange et renfermé. Selon des spécialistes, ce mot signifierait être en repos, content. Une personne est taciturne quand ses besoins, ses désirs sont satisfaits. Si une personne parle trop, si elle est loquace, ce serait pour exprimer un malaise, une insatisfaction, des frustrations. La parole cherche à apaiser, à trouver une solution, une satisfaction vis-à-vis un mécontentement. Savoir garder pour soi ce qui vient à l'esprit, des pensées de toutes sortes qu'il ne convient pas d'imposer en tout lieu, en tout temps et à tout venant. La taciturnitas serait cette capacité de garder la mesure entre ce qui est conçu dans l'esprit et ce qu'il convient d'exprimer verbalement ou extérieurement. 

  M
ais souvent la solution se situe au delà des mots et ne peut être trouvée dans des mots, dans un discours. Plus il y aurait de mots, plus il y aurait de l'inquétude, moins de repos. Plus une personne est calme, en repos ou en paix avec elle-même moins elle a besoin de mots pour s'affirmer et être reconnu. Vous reconnaîtrez que cela demande une constante purification de ce qui se passe à l'intérieur de soi pour arriver à la paix. Ceci revient à dire que la parole n'apaise pas nécessairement ce qui se vit à l'intérieur. Une personne qui souffre beaucoup ne peut plus parler car les mots sont inadéquats. Je dirais aussi qu'une grande joie s'exprime de la même manière, sans mot. Tout se vit au plus profond de l'âme dans le silence. Avant d'aller plus loin, je voudrais vous dire que le contraire de la taciturnitas serait la loquacitas dont parle saint Benoît au chapitre du carême (49,7). La personne loquace tend à se répandre à l'extérieur. Pendant le carême le moine est invité à retrancher sur la loquacité dans le but non pas de faire du mutisme mais de vivre plus intensément dans son âme ses désirs, ses passions de toute sorte. Un appel au dépassement personnelle dans la vie spirituelle.

  Comment est-ce possible de vivre la taciturnitas? Suis-je porté à répandre rapidement ce qui se passe en moi ou à le garder non pas dans un refoulement morbide mais pour le présenter à Dieu qui seul peut m'apporter une vraie solution. Une célébration liturgique doit-elle être taciturne, c'est-à-dire se rencontre-il des moments d'intériorisation ou est-ce toujours un feu roulant, un flot de mots dans un désert d'idées. Dans ma relation avec Dieu ai-je appris la valeur de la taciturnitas? Est-ce que j'ai conscience du sens des paroles et de la retenue dans les paroles; est-ce que mes paroles dépassent le sens des mots? Si la taciturnité signifie bien une plénitude et un contentement, la paix du coeur, la paix intérieure, une telle plénitude peut et doit s'exprimer par des mots. Une expérience de Dieu ne peut pas toujours s'exprimer par des mots; elle va souvent au delà du discours. Trop parler peut devenir une fuite comme garder le silence peut devenir un refuge.

 


 

 Étude du chapitre 6 



 A-Discernement de la parole   



 Sous ce titre on pourrait qualifier les 2 premiers versets du chapitre 6. La première citation vient du psaume 38, 2-3. Les deux autres citations du chapitre viennent des livres de la Sagesse qui expriment la sagesse humaine: la parole est un pouvoir redoutable que nous devons apprendre à utiliser avec discernement. "J'ai placé une garde à ma bouche, je me suis tu et humilié"... De ce verset la règle tire la leçon suivante: entre le moment où naissent en nous des pensées et des affections, même bonnes et fortes et le moment de leur expression, il est bon de savoir se ménager un temps de silence. Il ne s'agit pas d'un contrôle trop intellectuel ou volontariste de nos pensées, ce qui serait la mort de toute spontanéité. Il s'agit plutôt d'une attitude intérieure faite de liberté par rapport à soi-même, de recul vis-à-vis de ses pensées et de ses sentiments, ce que nous avons vu comme étant la taciturnitas. Face à ses pensées trop spontanées, à la liberté d'expression, l'auteur proposerait de se tourner la langue 7 fois dans la bouche avant de parler. Originellement le verset du psaume s'applique à la prière adressée à Dieu et ici il est élargi à toutes paroles, même bonnes. Sans le dire explicitement, la règle fait un rapprochement de la plus grande importance. Notre ascèse de la parole n'a pas une visée disciplinaire, elle a une portée spirituelle. Nous parlons à Dieu comme nous parlons à nos frères et inversement aussi: avec agitation, impulsivité ou avec calme et surtout avec possibilité d'écoute. Dans les deux cas il faut savoir laisser des vides sonores. Savoir faire silence est condition de notre prière comme de nos paroles humaines. Laisser la chance à Dieu de s'infiltrer en nous grâce à des moments de silence.

 

 

  C'est en s'y exerçant, en apprenant peu à peu à être conscient de sa parole, en mettant une garde à ses lèvres, qu'on s'établit dans une paix et une liberté intérieure. Voilà un travail de libération intérieure auquelle nous convie la règle que nous soyons religieux ou laïcs. On pourrait résumer cette première section par le 9ème degré d'humilité: "Le neuvième degré d'humilité est que le moine défend à sa langue de parler et pratiquant la retenue dans ses paroles, (taciturnitas) ne parle pas jusqu'à ce qu'on ne l'interroge" (7, 56). 



 B- Parole et péché 

 



  Le discernement exercé à l'égard de nos paroles doit nous faire éviter les péchés de la parole. Nous pouvons arriver à des excès possibles de la langue. "Tu n'éviteras pas le péché en parlant beaucoup" (Pro 10,19). L'important ne consiste pas à ne rien dire, mais de savoir mesurer ce qu'on dit. L'habitude de la taciturnité ou de la maîtrise de la langue permet de discerner ce qui vient de nos propres passions et la vérité qui est peut-être à dire pour le bien de tous.

  Étant donné l'importance du silence on accordera que rarement aux disciples la permission de parler..." Il est assez difficile de se rendre compte de la discipline du silence demandé par la règle. Une orientation nette est cependant donnée ici et qui se retrouve un peu partout. On ne parlera pas souvent, "à cause de l'importance de l'amour du silence". Le mot latin employé ici -gravitas - désigne la qualité de celui qui "reste facilement en silence", qui "spontanément parle en peu de mots". La règle ne cherche pas à "imposer le silence" ou "à réduire au silence", mais à donner l'amour du silence. Son but ici est de donner une directive spirituelle. Au chapitre 4, 52, on aurait une bonne conception de ce point de vue: "Ne pas aimer beaucoup parler".
 



 C - Obéissance et silence 

 



  Avec les versets 6 et 7 on passe à une autre attitude: obéissance et silence et le lien avec le chapitre 5 est fait plus directement. Le verset 6 rejoint cette attitude d'écoute qui a été indiquée dès les premiers mots du prologue. "Écoute, mon fils, les préceptes du maître et tends l'oreille de ton coeur. Reçois volontiers l'exhortation d'un père si bon et mets-la en pratique, afin de revenir par le labeur de l'obéissance à celui dont t'avait détourné la lâcheté de la désobéissance".


  Ces versets suggèrent que la désobéissance est un refus d'écouter la parole constructive d'un autre au profit de la lâcheté qui parle et détermine sa place dans le monde. Pour recevoir la parole d'un autre, pour écouter, pour être obéissant, cela demande de stopper pour un moment son discours extérieur et davantage son discours intérieur dans le but de recevoir ce qui est dit par un autre. Écouter est seulement possible quand la personne se tait pour un moment, quand tous les bruits aussi bien de l'extérieur que de l'intérieur sont au repos en sorte que la vraie parole soit entendue.
 

  Au 4ème degré d'humilité, la règle reviendra sur ce silence de tout l'être au milieu des tempêtes que peut parfois provoquer en nous la situation "d'enseigné". On rejoint aussi la fin du chapitre 5 sur l'obéissance donnée avec joie du coeur.


  Le verset 7 se lit comme suit: "S'il y a des choses à demander au supérieur, qu'on le fasse en toute humilité et soumission respectueuse". Il y a une manière de demander qui se fait dans le silence intérieur d'un coeur libre, ou au contraire, avec l'impétuosité de la passion ou le désarroi de l'inquiétude quand nous sommes trop attachés à ce que nous demandons.


  Dans la vie de prière, encore une fois, les relations avec nos semblables se transposent avec Dieu. On peut tout demander à Dieu. Il peut tout nous accorder. Mais il y a une manière de demander: selon sa volonté, pour notre bien et celui des autres. Le respect dans la prière ça existe. Vous savez ce que saint Benoît en pense. "Quand nous voulons soumettre une requête à un grand personnage, nous ne l'osons qu'avec humilité et respect (mêmes mots qu'au chapitre 6); combien plus faut-il supplier le Seigneur Dieu de l'univers en toute humilité et dévotion. Et, sachons-le, ce n'est pas dans un flot de paroles (multiloquium mot latin qui se rencontre encore au chapitre 6 et 49) mais dans la pureté du coeur et les larmes de la componction que nous serons exaucés. C'est pourquoi la prière doit être brève et pure, sauf le cas où elle se prolongerait sous l'effet d'un sentiment inspiré par la grâce divine"  (ch.20,1-3). Comment ne pas rapprocher ici un passage de saint Matthieu. "Dans vos prières ne rabâchez pas comme les païens: ils s'imaginent qu'en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter" (6,7).


  Le dernier verset de ce chapitre 6 pourrait encore se greffer sur une autre sentence du chapitre 4, 53: "Ne pas dire de paroles vaines ou qui portent à rire". Le 11ème degré d'humilité s'exprime dans la même veine. "Le onzième degré d'humilité est que le moine quand il parle, le fasse doucement et sans rire, humblement et sérieusement, en peu de mots, raisonnablement et sans éclats de voix, selon ce qui est écrit: "Le sage se reconnaît à ce qu'il parle peu".


  Vous reconnaissez encore une fois cet équilibre, cette liberté face à ce que j'appellerais un défoulement verbal. Les paroles ne peuvent servir à perdre le contrôle, à exprimer ses passions. On peut parler beaucoup, dire des bouffonneries pour attirer l'attention sur soi comme un enfant. La parole ne doit pas centrer sur soi. Le palliatif reste le silence ou la mesure, la taciturnitas.
  



 Autres textes sur le silence   



 Après la revue du chapitre 6, voyons les autres textes sur le silence et qui sont plus disciplinaires. Le mot silentium revient seulement 4 fois dans la règle et il se rencontre deux fois avec le qualificatif summum qui veut dire le plus grand. À table on garde le plus grand silence (38,5). Il est en effet très facile de se mettre à parler en mangeant car c'est un moment de détente de rencontre et de partage. Pourquoi demander alors le silence pendant les repas? Pour partager la Parole de Dieu comme nourriture de l'âme.

  
  L'
autre expression summum silentium concerne la sortie de l'opus Dei. Pourquoi encore demander le plus grand silence? Pour garder le climat de prière. J'ajouterais aussi à cause de la taciturnitas. Pendant l'office divin des pensées sont montées à l'esprit.Vouloir les communiquer, les partager irait contre ce qui caractérise la taciturnitas. J'apporterais encore une autre raison: ne pas importuner les autres comme ces frères qui errent dans le monastère au moment de la lecture. "Pris par l'ennui et livrés à l'oisiveté ou au bavardage,... qui non seulement se nuisent à eux-mêmes, mais encore dissipent les autres" 49,18). Autre cas encore autour de l'oratoire: les retardataires aux vigiles qui ont deux tentations en ne se joignant pas à la prière commune. 1- retourner se coucher et dormir. 2- s'asseoir pour bavarder...(43,8) (fabulis vacat, s'adonne au bavardage, même expression que dans le chapitre cité plus haut sur ceux qui ne veulent pas lire).

  L'autre qualificatif de silence est "omni". On ne sait pas trop comment traduire en français car dire en tout silence sonne drôle. Vous avez reconnu le silence pendant la sieste en 48,5. Dans ce cas on peut dire que le silence concerne bien la voix pour ne pas déranger ceux qui reposent. Il faut dire que dans l'antiquité on lisait à haute voix et non avec les yeux comme nous. Donc le silence concerne bien ceux qui lisent au lit en ce moment de la journée.


   Le dernier cas se rapporte au silence de nuit au chapitre 42. On s'attendrait au summum silentium. La première phrase est générale: En tout temps, le moine doit s'appliquer au silence plus particulièrement aux heures de la nuit. Après avoir réglé l'horaire de la fin de la journée, l'auteur revient sur le sujet énoncé au début du chapitre. "Au sortir de cette heure (de complies), il ne sera permis à personne de dire quoi que ce soit. Si quelqu'un viole cette règle du silence (taciturnitatis regulam) il sera puni rigoureusement. On excepte les cas urgents d'hospitalité ou un ordre de l'abbé. Mais même en ces circonstances, tout se fera avec une extrême gravité et une parfaite retenue" (42,8-9). Vous voyez que le conseil de la taciturnitas vise la retenue de ce qui ne peut souffrir d'être communiqué tout de suite. La taciturnitas tempère, retarde, équilibre ce qui monte de l'esprit aux lèvres. Ne pas livrer, se débarrasser l'esprit de tout ce qui peut attendre. Exercice de jugement, de la vertu de tempérance dans le parler. Je dirais que la pratique de la tempérance est plus difficile que l'abstinence, le silence.  



 Parole et silence  



  Pour élargir le sujet, il serait bon de le replacer dans sa position avec la parole comme j'ai cité au début un texte de saint Bernard. Parole-silence; solitude-communion; autant de moyens qui semblent s'opposer, mais qui ne sont pas des fins pour réaliser la vie d'union à Dieu. Le silence n'est pas plus une fin à rechercher que la parole. C'est un équilibre à retrouver grâce à la taciturnitas. 

  L
a parole est nécessaire. Seule elle permet de faire éclater cette paroi isolante que nous avons toujours tendance à sécréter autour de nous. Seule la parole permet de franchir le seuil de l' "autre", au delà de sa carapace de surface qui ne donne de lui qu'un aspect très partiel. Sans la parole, une perspicacité affinée, un peu de connaissance psychologique, etc. peuvent faire deviner l'autre et conduire à une connaissance vraie et objective de son caractère, de sa personnalité. Cela ne suffit pas. "Vous me connaissez bien, mais vous ne me comprenez pas" disait un jour une personne. Connaître quelqu'un, ce n'est pas encore communier avec lui, par l'intérieur.

  S
eule la parole peut faire communier à ce que vit l'autre, car il est seul à pouvoir le dire. Parole et écoute sont les lieux de la communion entre hommes. Cette communion n'est pas possible avec tous au même degré. Elle se fait au cours de la vie, parfois à l'occasion de rencontres personnelles plus explicites et prolongées, parfois par de brèves communications qu'il faut savoir entendre. Elle est difficilement codifiable. Parler au sens de "se dire", est un acte qui coûte; parler est en effet "se livrer"; parler est donc un acte de foi en celui à qui l'on parle. C'est pourquoi la parole ne peut se libérer vraiment que s'il y a accueil véritable. Le jugement, par contre, tue la parole avant même qu'elle soit prononcée. Et cependant, la parole fait souvent tomber le jugement. Une simple parole peut éclairer une attitude, dissiper des malentendus, faire la lumière, rétablir la paix et la confiance. En un sens, la parole est première, c'est elle qui crée. La parole a cette force créatrice et vous avez déjà lu dans la Genèse le récit de la création: "Dieu dit: "Que la lumière soit". Et la lumière fut" (Gn 1,3). Dans Isaïe: "Ma parole qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission". (Is 55,1). C'est souvent par elle que surgit l'Esprit.

  La parole peut être aussi un écran. Elle peut facilement être une évasion, un échappatoire à la vraie rencontre. Au lieu d'établir une communion, elle met entre nous et les autres une foule d'objets qui nous permettent de rester à distance les uns des autres. De plus, tout groupe humain se crée un langage pour s'exprimer à lui-même ce qu'il vit. Fait pour permettre la communion, ce langage peut devenir un jeu de clichés qui ne véhicule que du vide. Que ce soit la langage de la piété, de l'obéissance, de la vertu ou de la liberté, de la relation à autrui, etc., il peut devenir également poncif. Trop de paroles font perdre sens à la parole. Comment alors bien utiliser la parole selon les conseils que l'on peut trouver dans la règle de saint Benoît.
 

  J'ai insisté plus d'une fois sur la taciturnitas, comme la parole contrôlée dans le but de favoriser le silence aussi bien extérieur qu'intérieur. Vous savez aussi que saint Benoît ne prône jamais le mutisme. Il exhorte beaucoup plus à une maîtrise dans l'usage de la parole, un usage vertueux de la parole. Or pour arriver à ce but, comme pour toute vertu, le bon usage de la parole doit se dérouler avec des qualités. Et comment veut-il que l'on parle?

- A
vec humilité. Un frère en conseil doit donner son avis en toute humilité (3,4). On a vu ce qualificatif au chapitre 6. Pour s'adresser à un puissant de la terre comme à Dieu, saint Benoît suggère cette vertu de même qu'au 9ème degré d'humilité quand il précise la manière de parler.

- A
vec douceur ou l'aspect négatif: sans une voix forte, sans crier, sans élever le ton.

- E
n peu de mots, ou brièvement. Non in multiloquio, sans un flot de paroles.

- On rencontre encore deux fois la gravitas. Ce mot en latin signifie, poids, grossesse. On appelle une femme enceinte: gravida. Un parler cum gravitate serait sérieux, posé, digne. Cette manière convient au silence de nuit. Donc un parler mesuré, pas plus qu'il n'en faut. Aussi retrouve-t-on à côté de lui la modération.

- D'
autres expressions qualifient la manière de parler: raisonnablement c'est-à-dire guidé par la raison, non par la passion ou l'émotion ou l'impulsivité. Vous remarquez dans ces qualificatifs deux plans: celui de la politesse et celui de l'ascèse ou contrôle personnel. Il restera toujours plus difficile de montrer comment utiliser la parole que d'exiger de se taire à tout moment et partout.

  Ces caractéristiques sur le bon usage de la parole, peuvent aussi se transposer sur le sens de la vue. Il mérite que l'on sache l'utiliser selon un bon usage pour favoriser la vie spirituelle. On ne doit pas dire de se fermer les yeux, mais de savoir détourner son regard, ne pas se complaire dans des images qui aiguisent l'imagination, Mais je ne voudrais pas dépasser le sujet. N'oubliez pas que le silence, s'il est lié à la parole ne se limite pas à cette seule sphère du son. Que dire des bruits de toutes sortes qui sont comme des tensions constantes pour l'oreille. Des bruits non identifiables créent la peur comme des cris. Des personnes mettent de la musique forte pour étouffer les bruits et pour ne pas avoir peur. La taciturnitas doit encore s'exercer dans les sons écoutés volontairement comme pour fuir, comme une drogue pour couvrir la pollution des oreilles. Quand les deux sens les plus parfaits l'oeil et l'oreille ne subissent pas des excitations outre mesure, il est possible d'écouter le voix et le silence de Dieu dans ses oeuvres.
 

 

 Conclusion 



  Pour le bien de tous et pour l'épanouissement affectif des uns et des autres, il y a un équilibre de la parole et du silence à trouver. Un excès de silence est humainement amoindrissant; un excès de paroles est infantilisant. Cet équilibre est avant tout une question de maturation personnelle.

  La règle de saint Benoît est nuancée. Voici l'opinion d'un connaisseur, le P. De Vogüé. "La pédagogie de Benoît tend moins à hausser la parole au niveau spirituel qu'à en promouvoir un bon usage dans les situations concrètes où l'on est obligé de parler". On peut dire que le thème de la parole est renouvelée chez Benoît par le souci des relations fraternelles. C'est pourquoi la règle ne donne pas de cadre général précis ou de règle complète de silence. Il y des temps et des lieux où le silence est un bien commun auquel tous ont droit et que tous doivent respecter: les temps de prière où nous nous retrouvons seuls devant Dieu; silence dans l'église où nous sommes à l'écoute d'une même parole comme dans la liturgie.
 

Partager cet article

Repost 0
Published by Oblat_sbl@hotmail.com - dans Conférences
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Oblature de l'Abbaye de Saint Benoît-du-Lac
  • Oblature de l'Abbaye de Saint Benoît-du-Lac
  • : Définir l'oblature bénédictine. celle-ci désigne le regroupement d'un groupe d'oblats et oblates à un monastère particulier. C'est ainsi que l'on parle de l'oblature de Saint-Benoît-du-Lac.
  • Contact

Rechercher